POSTE MORTEM

Douze ans après une première œuvre remarquable, le prometteur Hiroyuki Okiura revient sur le devant de la scène avec LETTRE À MOMO, un second film forcément très attendu. La déception n’en est que plus grande…

Pour tous ceux qui se souviennent de l’impressionnant JIN-ROH, LA BRIGADE DES LOUPS, LETTRE À MOMO est de facto un événement : presque douze ans après la sortie de ce film de SF uchronique et anxiogène, voilà que le réalisateur Hiroyuki Okiura quitte les équipes anonymes de la japanimation où nous l’avions perdu de vue pour revenir sous les projecteurs avec ce second film que l’on n’attendait plus. Ce délai « malickien » entre ses deux réalisations avait de bonnes chances de consacrer celui qui fut un temps l’un des espoirs de l’animation japonaise, comme auteur à part entière. Et ce d’autant plus que LETTRE À MOMO a demandé presque sept ans de travail à Hiroyuki Okiura, dont deux ans passés sur l’écriture du scénario qu’il a signé seul, alors que le script de JIN-ROH, LA BRIGADE DES LOUPS fut conçu dans l’ombre écrasante de Mamoru Oshii. C’est dire si l’on s’étonne que LETTRE À MOMO soit au mieux une petite œuvre de série qui vaut surtout pour sa belle confection, au pire un non événement d’une fadeur qui le condamne à l’oubli.

2Le principe de LETTRE À MOMO le place d’emblée dans ce que l’on pourrait aisément déceler comme un genre prisé du cinéma nippon, à savoir le « rite de passage à l’âge adulte estival, mâtiné de fantastique » (à défaut de trouver une dénomination plus synthétique). Jugez-en par vous-même : la jeune Momo du titre est une adolescente qui, contre son gré, s’installe avec sa mère dans un village isolé d’une île de la mer intérieure. Un déménagement contraint par le décès brutal du père de famille et qui pousse la jeune citadine à sombrer dans la mélancolie alors que l’été bat son plein. Mais un trio de yokais maladroits aux intentions mystérieuses va la forcer à régler ses traumas passés pour mieux affronter l’avenir. Au cœur de la mission des monstres tour à tour inquiétants, burlesques et attendrissants : une lettre inachevée, laissée par le père de Momo juste avant sa mort.

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Dès la mise en place du récit, l’amateur ne peut s’empêcher de penser à des œuvres récentes du même acabit, et plus particulièrement aux deux films de Keiichi Hara, UN ÉTÉ AVEC COO et COLORFUL. Une parenté qui se vérifie malheureusement jusqu’au dénouement : pour peu que vous ayez vu les films en question, vous pourrez deviner sans grand effort le déroulement intégral d’une intrigue cousue de fils blancs. Pire encore : même dans ses détails, le film d’Okiura n’arrive jamais à se défaire de cette déplaisante sensation de déjà-vu. Un manque d’originalité flagrant qui ne serait pas forcément rédhibitoire (après tout, c’est le lot de tout film de genre), si le fonctionnement même de ce type de récit ne reposait sur la charge émotionnelle investie par le cinéaste dans son film. Or ici, force est de constater que les chemins archi balisés empruntés par Okiura le privent de toute implication sentimentale dans son histoire. LETTRE À MOMO est bien la preuve que, pour émouvoir comme pour faire rire, il faut savoir surprendre et souvent oser se mettre en danger. Et Okiura, en bon élève trop appliqué pour se laisser aller, échoue sur ces deux tableaux.

1Un constat d’autant plus regrettable que LETTRE À MOMO est, d’un point de vue purement artisanal, un véritable bijou de savoir-faire. À tel point d’ailleurs, que cette seule qualité devrait convaincre n’importe quel amateur d’animation, a fortiori de japanimation, de courir voir le film en salles. Le soin apporté aux décors n’a rien à envier aux meilleurs standards du milieu (pour un peu, on a l’impression que le légendaire Kazuo Oga a collaboré au film !) mais surtout Okiura prouve de nouveau, après JIN-ROH, LA BRIGADE DES LOUPS, qu’il n’a pas son égal pour retranscrire les mouvements des personnages avec un degré de réalisme tel qu’on jurerait qu’il a recours à la rotoscopie. Une qualité particulièrement appréciable dans les déplacements de Momo : jamais un dessin animé ne sera parvenu à retranscrire avec autant de justesse le rapport embarrassé d’une jeune adolescente avec son corps en pleine mutation. Un véritable exploit qui justifie à lui seul ces sept ans de gestation. Parvenir aussi bien à saisir l’essence du mouvement de ses personnages tout en échouant à capter la vérité de leur âme : voilà bien le plus grand paradoxe de ce film.

Le site officiel français du film

ALISATION Hiroyuki Okiura
SCÉNARIO Hiroyuki Okiura
MUSIQUE Mina Kubota
PRODUCTION Keiko Matsushita, Mitsushisa Ishikawa et Motoki Mukaichi
AVEC (en vo) Karen Miyama, Yûka, Toshiyuki Nishida, Yûichi Nagashima…
DURÉE 120 mn
DISTRIBUTEUR Les Films du Préau
DATE DE SORTIE 25 septembre 2013

2 Commentaires

  1. Vous êtes sévères, le film est superbe, assez émouvant et très drôle, mais il faut apprécier les belles mises en scène posées à la Ozu et l’ambiance à la Totoro, moi j’ai adoré…

  2. Dabdas

    Effectivement, jugement fort sévère pour ce film plein de qualités ! Mais j’avoue ne pas avoir Un été avec Coo ni Colorful…

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