POSE TON GUN

Dans les salles depuis quelques jours, COLT 45 confirme malheureusement les rumeurs qui ont entouré sa confection pendant près de deux ans. Que reste-t-il aujourd’hui du grand polar que Fabrice du Welz avait en tête ? C’est la question que l’on se pose en sortant de la salle.

On ne pouvait pas rêver meilleure affiche pour un polar français de haute tenue : Fabrice du Welz, un réalisateur habité dont la principale qualité est de savoir filmer et faire ressentir les émois de ses personnages, Fathi Beddiar, un scénariste – à la connaissance cinématographique encyclopédique – qui a été biberonné au cinéma de genre de toutes les époques et de tous les horizons, un budget confortable susceptible d’éviter les cache-misère habituels du cinéma de genre et un casting solide (Alice Taglioni, Gérard Lanvin, Simon Abkarian ou encore le jeune Ymanol Perset), capable de donner corps à cette intrigue policière âpre et noire. Bref, COLT 45 avait tous les atouts en main pour s’imposer comme une alternative supplémentaire dans le domaine du polar français, dominé par le cinéma d’Olivier Marchal et de Fred Cavayé. Malheureusement, toutes ses promesses ont été ternies par les rumeurs d’une production chaotique, évoquant divers problèmes relationnels entre les membres de l’équipe, rumeurs plus ou moins fondées par une absence de communication flagrante. Deux ans après le début du tournage, la sortie de COLT 45 est enfin annoncée sur les écrans français, de façon tardive. Certes, le parc de salles est relativement important (plus de 200 écrans), mais la promotion est réduite au strict minimum et le film ne bénéficie d’aucun appui médiatique pour une production de cet acabit, puisqu’il n’a tout simplement pas été montré à la presse. Dans le jargon, on appelle ça « envoyer le film au casse-pipe », et on pouvait légitimement se demander ce qui pouvait rester du projet initial avant de rentrer dans la salle. Mais COLT 45 ne sera ni le premier, ni le dernier projet à connaître les aléas d’une production à problèmes. Certaines œuvres ont même réussi à trouver leur public malgré tout.

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COLT 45 raconte le parcours de Vincent Milès (Ymanol Perset), un jeune armurier à l’avenir prometteur. Malgré le fait qu’il excelle au tir, celui-ci refuse de rejoindre une brigade, ce qui revient à prendre position dans son cas. En effet, en tant qu’enfant de flic mort sur le terrain, son héritage est lourd, car son parrain n’est autre que le commandant Chavez de la BRB (Gérard Lanvin), tandis que son mentor est le commandant Dénard de la BRI (Simon Abkarian), et les deux hommes n’ont toujours pas réglé une vieille rivalité susceptible d’encourager une guerre des polices. Son destin prend un tout autre chemin quand il croise la route de l’énigmatique Milo Cardena (Joey Starr), un flic aux méthodes douteuses qui lui tend un piège redoutable… Même s’il s’apparente à un incident industriel et qu’il en porte d’ailleurs clairement les stigmates, il faut déjà préciser que ce montage de COLT 45 reste relativement limpide, dans le sens où le projet affiche ses ambitions de polar noir aux accents de (petite) fresque familiale des quartiers populaires de Paris. Il n’en reste pas moins qu’il est difficile de savoir ce qu’il reste du scénario original ou encore du travail du réalisateur dans cette version de COLT 45. Une durée plutôt courte (1h25, générique compris) – surtout pour un polar aussi dense en personnages – et les ellipses particulièrement grossières qui vont avec démontrent clairement que le film a connu quelques soucis évidents sur le banc de montage. Cela rend l’objet final difficile à appréhender, car même s’il dispense quelques moments bruts qui font toujours leur petit effet au sein d’une production française (on pense notamment à une fusillade brutale dans un appartement parisien exigu), COLT 45 laisse trop souvent ses spectateurs sur des questions en suspension pour les impliquer véritablement dans une intrigue qui se veut pourtant viscérale. Cela concerne évidemment les relations entre les personnages, qui sont souvent ramenées à quelques dialogues essentiels, quand elles ne semblent pas charcutées au montage (à ce titre, les rapports sentimentaux entre Vincent et le personnage d’Alice Taglioni sont carrément expédiés par un montage elliptique très déstabilisant). En l’état, le film vire fatalement au jeu de massacre assez violent, en se débarrassant régulièrement de ses protagonistes sans faire d’états d’âme. Forcément, le spectateur aura donc bien du mal à s’attacher à ces personnages, étant donné qu’ils n’apparaissent généralement que pour faire progresser l’intrigue vers l’étape suivante.

Un tel manque d’empathie ne ressemble pas vraiment au cinéma de Fabrice du Welz, d’autant que dans CALVAIRE et VINYAN, le cinéaste a su filmer des ambiances morbides et anxiogènes avec une fougue émotionnelle qui emporte tout sur son passage. Mais les coupes drastiques et le remontage en règle n’expliquent pas tout. Même si COLT 45 ne s’attarde jamais vraiment sur ce point précis jusqu’à sa toute dernière image emblématique, le véritable enjeu du film, du moins pour le personnage principal, est la fameuse arme à feu qui donne son titre au film. Or, cet attachement symbolique à un objet de destruction ici érigé en héritage paternel teinte l’intrigue dans son ensemble et lui confère une aura nihiliste presque désincarnée, dont il est difficile de se détacher pour le spectateur. Un peu comme si la mécanique de l’arme n’était jamais vraiment transcendée et qu’elle finissait par révéler celle du scénario, du moins dans l’écriture du parcours du personnage principal. Étant donné que Vincent Milès cristallise à son tour les enjeux des autres protagonistes, sa trajectoire finit par révéler quelques étranges inconsistances dans les agissements de Milo Cardena, comme cette problématique de légitime défense qui n’est jamais évoquée (dans la scène d’embuscade qui va tout déclencher), ou encore la finalité de son plan, qui ne justifie jamais les moyens mis en place. On se prend donc à espérer un « director’s cut » qui pourrait nous contredire et révéler l’œuvre que COLT 45 devait vraiment être quand ses initiateurs étaient en pleine possession de leurs moyens. Mais ce serait une première dans le système français qui privilégie l’apparence de l’auteur à tout prix, donc autant fonder tous nos espoirs sur ALLÉLUIA, le prochain film de Fabrice du Welz, déjà en boîte et prêt à faire le circuit des festivals du monde entier.

TITRE ORIGINAL Colt 45
RÉALISATION Fabrice Du Welz
SCÉNARIO Fathi Beddiar & Fabrice Du Welz
CHEF OPÉRATEUR Benoît Debie
MUSIQUE Benjamin Shielden
PRODUCTION Fabrice Du Welz, Emmanuel Montamat, Julien Arnoux, Sébastien Delloye & Thomas Langmann.
AVEC Joey Starr, Gérard Lanvin, Ymanol Perset, Simon Abkarian, Alice Taglioni…
DURÉE 85 mn
DISTRIBUTEUR Warner Bros France.
DATE DE SORTIE 06 août 2014

2 Commentaires

  1. Moonchild

    Lors d’une rencontre filmée entre Pascal Laugier et Fabrice du Weltz (très intéressante, dispo sur le web), ce dernier, qu’on sentait assez affecté par l’échec commercial du pourtant très bon Vinyan, déclarait vouloir tourner assez vite pour se remettre en selle, et il évoquait d’ailleurs ce polar à venir.

    Hélas, mille fois hélas, la précipitation n’aboutit jamais à de grandes œuvres : Colt 45 présente tous les stigmates d’un film bâclé, torché à la va-vite, dont on ne sait pas vraiment s’il y a un pilote aux commandes ; bref, rien ne fonctionne, écriture sommaire, personnages soit très lacunaires soit inexistants, situations caricaturales (les flics, les truands) et j’en passe. Même l’excellent chef-op Benoît Debie nous livre une photo ultra sombre qui tient plus du pléonasme (par rapport au sujet) que d’autre chose.

    Espérons qu’Alléluia (en avant-première en septembre durant le Fetival du Film Grolandais de Toulouse) rachète ce faux pas.

    PS : j’en profite pour pousser un coup de gueule contre ces polars français (récents) qui se veulent toujours plus sombres, vitaminés, violents et « badass », mais qui sont toujours plus ridicules et mauvais (cf les films de Olivier Marchal et Fred Cavayé).

    Le Sidney Lumet frenchy n’est pas encore né (même si je reconnais des qualités à des polars comme La proie ou Une affaire d’Etat d’Eric Valette ou encore à Mains Armées de Pierre Jolivet, pour ne citer que ceux-là).

  2. arobbase

    Pour avoir eu le scénario entre les mains avant le tournage, je dois dire que cette version est assez proche de ce que j’ai lu il y a 2 ans. Beaucoup d’incohérences, de personnages inutiles et un gros bordel compliqué pour pas grand chose. Je ne connaissais pas Fathi Beddiar avant ça, mais son scénario méritait un vrai travail de réécriture, notamment sur la structure. Avoir une connaissance encyclopédique c’est bien, mais ça ne suffit pour faire d’un écrivain un bon scénariste…

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