POIDS PLUME

Qu’on le veuille ou pas, CREED : L’HÉRITAGE DE ROCKY BALBOA s’inscrit dans la franchise ROCKY sans vraiment parvenir à se démarquer. Et comme tous les ROCKY, c’est un film de son temps. Mais contrairement à tous les ROCKY, il ne sort pas des tripes et surtout du cœur de Sylvester Stallone. Et c’est bien ce qui fait toute la différence !

S’il fallait une preuve pour démontrer que le cinéma hollywoodien a connu un profond changement de fonctionnement durant la dernière décennie, il suffit de rappeler que Sylvester Stallone a tenté de monter ROCKY BALBOA auprès de la MGM pendant près de dix ans, sans succès. Ce n’est qu’avec l’intérêt de Joe Roth et sa désormais défunte boîte Revolution Studios (qui a assuré le montage financier) que le studio MGM a accepté un deal de distribution permettant au film de se faire et de sortir en salles, amorçant du même coup le retour triomphal de Sly sur grand écran avec le personnage qui a fait sa gloire, et ce après plusieurs années de placard hollywoodien. Imaginé par le jeune Ryan Coogler, qui a mis deux ans à convaincre Stallone de la viabilité de son projet, le spin-off CREED : L’HÉRITAGE DE ROCKY BALBOA débarque tout juste neuf ans après ROCKY BALBOA et seulement trois ans après la présentation de son premier film FRUITVALE STATION au festival de Sundance, où il remporta le Grand Prix. Est-ce que le succès presque inattendu de ROCKY BALBOA a pavé le terrain pour que CREED se fasse aussi facilement ? Bien évidemment. Mais après vision du film, il faut surtout reconnaître que CREED a tout du projet idéal pour les exécutifs frileux qui ne veulent pas trop sortir des sentiers battus. Il s’agit en effet d’un spin-off qui table sur une franchise à succès pour en assurer la continuité sans forcément avoir besoin des créateurs originaux, mais en reprenant absolument tous les éléments qui l’ont rendue populaire et en mettant bien l’accent sur les passages nostalgiques incontournables, ceux qui sont susceptibles de faire bicher le public. En ce sens, CREED est aujourd’hui conçu de la même manière que JURASSIC WORLD, TERMINATOR : GENYSIS et autres STAR WARS – LE RÉVEIL DE LA FORCE pour ne citer que quelques films qui sont sortis la même année. C’est donc un film de son temps, et son succès n’a finalement rien d’étonnant. Sauf qu’à la base, même si ROCKY est effectivement devenue une véritable franchise, elle reste avant tout l’œuvre d’un seul homme, à savoir Sylvester Stallone. Et celui-ci y est désormais relégué au second plan. Pas seulement à l’écran, mais aussi en coulisses.

Sylvester Stallone n’a pas seulement porté chaque ROCKY à bout de bras, en les écrivant tous et en les réalisant pour la plupart. Il les a nourris de sa propre expérience, au point de faire en sorte que chaque suite agisse comme le miroir de sa propre carrière, au moment précis de la conception du film. C’est pourquoi ROCKY II ne pouvait pas se terminer sur une défaite de Rocky contre Apollo, surtout après le succès phénoménal du premier ROCKY qui avait transformé Stallone en véritable star du jour au lendemain. C’est aussi pourquoi ROCKY V débutait par une scène déchirante, qui faisait suite au monstrueux combat triomphant contre Ivan Drago du précédent épisode et dans laquelle Rocky admettait être brisé de l’intérieur, comme si Sly en venait à renier les années 80 qu’il a grandement aidé à définir. Et c’est enfin pourquoi ROCKY BALBOA ne résonnait pas comme une œuvre bêtement nostalgique, mais bel et bien comme le film de la dernière chance, celui pour lequel Sly doit démontrer – comme son personnage – qu’il en a encore dans le ventre. Même s’il produit le film et qu’on se doute qu’il a certainement son mot à dire sur le résultat final, Sylvester Stallone n’a pas écrit CREED : L’HÉRITAGE DE ROCKY BALBOA. À partir de là, comment infuser un sens dramatique aussi fort que celui des précédents films ? Il y a bien un événement particulièrement tragique qui aurait pu justifier un autre Rocky dans la carrière de Stallone, mais Ryan Coogler opte pour la solution de facilité, en faisant en sorte que Rocky Balboa doive se battre pour sa propre vie. Alors qu’il accepte d’entraîner le jeune Adonis « Johnson » Creed qui souhaite se faire un nom au delà de son héritage paternel (il est le bâtard d’Apollo Creed et n’a jamais connu son père), Rocky apprend qu’il a un cancer et baisse les bras. Il a vu Adrian et Paulie partir de cette manière, et refuse de mener un combat similaire, qu’il estime perdu d’avance. C’est la ténacité du jeune Creed qui lui permet d’affronter la situation. On le voit, ce ressort dramatique est typique des brouettes à Oscars, et l’Académie s’est toujours plu à favoriser les comédiens qui jouent avec un handicap. Il n’est donc pas étonnant que Stallone soit considéré comme un candidat potentiel pour les Oscars dans la catégorie « Meilleur second rôle » (il a d’ailleurs gagné le Golden Globe pour le même rôle cette semaine). Et pour tout dire, Sly est fabuleux dans CREED, mais c’est un registre qu’il porte en lui depuis des années et qu’il connaît par cœur. Aussi, il est quelque peu ironique de le voir célébré aujourd’hui pour son rôle fétiche, alors même que l’œuvre de sa vie est en train de passer dans les mains d’un autre.

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Mais de fait, et par son titre, CREED n’est pas un film sur Rocky Balboa, mais sur le fils d’Apollo Creed et son désir de se faire un nom dans la boxe, sans ruiner l’héritage de son père. Sachant que le personnage d’Apollo Creed, aussi attachant et charismatique soit-il, n’a toujours été qu’un levier dramatique pour motiver le surpassement de Rocky Balboa (au point que sa mort ne soit qu’un simple passage obligé dans ROCKY IV), on se demandait bien comment Ryan Coogler et son équipe allaient pouvoir s’appuyer sur sa mythologie précaire pour construire le personnage d’Adonis Johnson. C’est dans ces moments-là (et ils sont nombreux) que le projet se prend un mur, étant donné que CREED évite régulièrement le sujet, quand il ne crée pas de véritables aberrations narratives. Ainsi, pour justifier et favoriser la relation père/fils assez artificielle entre Adonis et Rocky, CREED relègue le propre fils de Rocky au rang de fantôme qui ne daignera même pas s’inquiéter de la santé de son père, quand celui-ci est à l’hôpital en train de cracher ses poumons. De la même façon, les incontournables séquences de montage de l’entraînement ou du combat final sont traitées sous l’angle de la mythologie propre à Rocky, jusqu’au contresens grossier. Dans le premier cas, le spectateur retiendra notamment les passages où Rocky combat la maladie (puisque tous les autres moments sont conçus pour répliquer les actions de Rocky dans les précédents films) et dans le climax, ce moment précis où Adonis Johnson assume enfin le nom de son père est ponctué par… le thème de Rocky, qui est joué ici pour la seule et unique fois ! Non seulement l’impact immédiat de la nostalgie prend le pas sur la cohérence thématique recherchée mais de plus, le nom d’Apollo Creed n’en sort pas particulièrement grandi.

Il y a bien quelques belles choses dans CREED, mais elles ne sont jamais menées à terme : on note un chouette combat en plan-séquence mais qui ne fonctionne que sur la virtuosité du moment, un joli personnage féminin dont les fêlures ne sont jamais traitées, quelques gnons bien assumés par un Michael B. Jordan qui se donne assurément à fond, même si son personnage n’a pas vraiment l’occasion de se sortir de l’ombre envahissante de son mentor. Et puis il y a le parcours de Rocky Balboa, qui offre certainement les moments les plus touchants du film, même si ceux-ci ne tiennent objectivement qu’à l’affect du spectateur pour le personnage. Et pour cause, puisque le film n’offre aucune conclusion à son propre combat, puisqu’une suite a déjà été annoncée. En bref, CREED : L’HÉRITAGE DE ROCKY BALBOA porte plutôt bien son titre français et dans le cas présent, ce n’est pas forcément une qualité. Reste la satisfaction de voir Sylvester Stallone enfin gagner le respect qui lui est dû, même si cela ne se fait pas sans heurts, étant donné que la star a créé une mini-polémique en oubliant de remercier Ryan Coogler et Michael B. Jordan lors de son discours aux Golden Globes. De notre point de vue, ce sont plutôt eux qui devraient le remercier, mais bon…

TITRE ORIGINAL Creed
RÉALISATION Ryan Coogler
SCÉNARIO Ryan Coogler & Aaron Covington
CHEF OPÉRATEUR Maryse Alberti
MUSIQUE Ludwig Göransson
PRODUCTION Robert Chartoff, William Chartoff, Kevin King Templeton, Sylvester Stallone, Charles Winkler, David Winkler & Irwin Winkler
AVEC Michael B. Jordan, Sylvester Stallone, Tessa Thompson, Phylicia Rashad, Andre Ward, Tony Bellew, Ritchie Coster, Pete Sporino, Jacob ‘Stitch’ Duran, Graham McTavish…
DURÉE 134 mn
DISTRIBUTEUR Warner Bros France
DATE DE SORTIE 13 janvier 2016

5 Commentaires

  1. Xav

    Je crois qu’il faut plutôt aller voir Le Garçon et la bête. Un pur chef d’oeuvre. Ça faisait longtemps qu’un animé ne m’avait pas autant scotché. Hosada a un talent fou. J’avais moins accroché sur son précédent. Mais là… Le film surprend tout le temps (comme Tomorrow land le faisait) puis il brasse un nombre de thèmes assez impressionnant : l’éducation (sous plein de manières différentes – traditionnelle ou moderne, avec ou sans parents, de manière agressive ou calme…), qu’est ce qui fait nous ce que nous sommes?, l’importance de connaître ses racines pour savoir où on va, le fait que même si les jeunes et les vieux peuvent se confronter, ils ne sont rien l’un sans l’autre et j’en passe et des meilleures. Sans oublier un univers attachant (Zootopy, t’es mort), un humour fin, une réalisation dingue. Bref, un chef d’oeuvre!! Et puis à chaque fois qu’on pourrait croire que le film va s’achever, on a droit à un nouveau climax.
    Une critique chez capture mag? Parce que, il vaut mieux défendre ce petit bijou plutôt que de parler de Creed, même si on aime bien Sly, non?

    • jeanguytou

      J’ai peur que vous voyez plus que le film propose. J’ai aimé le film mais ça ne parle pas spécialement de la filiation ou du rapport enfant parent ou de l’éducation. Je le vois plus comme un film qui prône l’ouverture à l’autre. A contre courant de l’individualisme ambiant. C’est par l’autre qu’on se révèle, c’est par l’autre qu’on apprend de soi et qu’on apprend donc , c’est par l’autre qu’on peut devenir meilleur. Je dirais pas que c’est un chef d’œuvre tout simplement parce que à coté de ça on a du ghibli de Miyazaki qui reste universel (avec différent niveau de lecture) là ou ce film touche une tranche d’age donnée à une époque donnée. Ce thème du rapport à l’autre revient d’ailleurs dans les précédents films de l’auteur.

  2. Je comprends le point de vue de cette critique même si je la trouve assez cynique. Le seul élément avec lequel j’aurais pu être d’accord c’est l’abandon du personnage du fils de Balboa dans l’intrigue. Mais en fait ça parait logique, lors d’un échange entre Rocky et son fils dans le précédent film, on sentait bien le gouffre entre les 2, le fils n’en pouvant plus de vivre dans l’ombre de son père et cette différence entre les êtres qui les font se séparer malgré le lien de sang. D’où son départ dans une autre ville afin de se réaliser et vivre sa vie comme lui conseillait son père. Perso le film m’a touché et j’ai trouvé Stallone extraordinaire

  3. Leto

    Effectivement assez déçu du film, d’autant plus qu’il reçoit des flopées de retour extasiés. Ça faisait un petit moment que je n’avais pas entendu de personnes applaudir à la fin de la séance. En dehors des scènes de boxe qui sont prenantes, l’histoire qui se déroule est trop rarement animée pour s’extirper des dizaines de films sportifs. En comparaison avec les premiers Rocky, il manque une authenticité dans les scènes, le petit truc en plus qui fait passer de « j’ai vu cette scène cent fois vous me cassez les pieds » à « ok j’y crois à fond ». Vraiment dommage.

  4. runningman

    Hélas et mille fois hélas, après être sortie du visionnage sur toile du film, je ne peux qu’être moi aussi en accord avec quasiment tous ce qui a été dit sur Creed.
    J’avoue que j’allais, avant tous, pour voir Rocky et pas cette filiation pour le moins douteuse et bancale avec le fils de Creed.
    Et force est de constater que je n’ai même pas reconnu Rocky mais bien un malade qui n’à plus la niaque comme dans tous ses autres films, mais plutôt une repompe du personnage de Mickey, cette fois joué par Sly, et un mauvais Rocky par Michael B. Jordan.
    Ah oui, et je soutiens également que c’est bien à Ryan Coogler et Michael B. Jordan de remercier Sylvester Stallone et pas le contraire!!!

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