PLUS BÊTE, TU MEURS !

C’est la question à cent balles : est-il judicieux de faire une suite à DUMB & DUMBER, tout juste vingt ans après la sortie de l’original ? Foi de crétins irrécupérables, on avait bien envie d’y croire, mais refaire un film exploitant aussi puissamment un concept aussi simpliste tient du miracle un peu trop difficile à réitérer !

C’est l’autre question à cent balles : qu’est-ce qui fait que DUMB & DUMBER possède une cote de popularité toujours intacte, vingt ans après sa sortie ? Certes, l’abattage impressionnant de Jim Carrey est évident, d’autant que le comédien avait encore tout à prouver à l’époque où il a tourné le film (rappelons que le comique s’était signé un chèque de vingt millions de dollars à son propre nom, afin de motiver son succès – chèque qu’il a finalement pu encaisser avec le contrat qu’il a signé pour DISJONCTÉ). Mais sa performance, ainsi que l’alchimie avec l’excellent Jeff Daniels (il faut vraiment être un acteur d’exception pour tenir tête à Jim Carrey sur son terrain de prédilection), n’expliquent pas tout. Même si les deux comédiens poussent tous les potards à 11, rattrapant parfois des séquences un peu faciles par une touche de génie qui emporte l’adhésion (la petite danse à la fin de la parodie de PRETTY WOMAN, le petit rire de satisfaction pour ce pet lâché après la tempête de merde dans la fameuse scène de la chiasse), ils restent à la merci d’un concept qu’il faut mener à terme, sinon son intérêt est totalement limité. Et c’est précisément ce qui fait le génie de DUMB & DUMBER ! En fait, c’est bien simple, puisque c’est dans le titre : quand l’un des deux personnages fait une grosse connerie, le second intervient pour en faire une pire, et ainsi de suite. Ils sont donc « cons, et encore plus cons » comme l’indique le titre. Et à ce stade de connerie avancée, il faut bien quelqu’un d’intelligent pour se mettre au niveau et assurer le cumul, tout en racontant une intrigue qui tient debout et surélève finalement la propre thématique du film. C’est ce qu’ont fait les frangins Farrelly. Car la beauté de DUMB & DUMBER, c’est qu’il raconte finalement l’histoire de deux débiles profonds et irrécupérables qui trompent leur monde, et passent malgré eux pour des gens redoutablement intelligents ou sophistiqués. Peu importe le milieu social auquel ils sont confrontés, puisque leur connerie devient contagieuse et finit par révéler celle de leur interlocuteur, qu’il s’agisse du mafieux qui cherche à les éliminer (et qu’ils finissent par étouffer avec sa propre mort aux rats) ou encore de la jolie Marie, qui aurait pu tomber amoureuse d’Harry dans d’autres circonstances, sans se rendre compte de sa bêtise légendaire. Bref, ce que dit DUMB & DUMBER en substance et sans aucune hypocrisie, c’est que les impératifs sociaux importent finalement assez peu puisque d’une certaine manière, on est tous un peu le con d’un autre. La morale peut sembler démago, mais elle a surtout le mérite d’être courageuse, car elle prend la forme d’une comédie qui remet un peu tout le monde à sa place et ne s’excuse jamais, mais alors jamais, de sa profonde et hilarante immaturité, surtout à une époque où le genre n’était pas particulièrement représenté au cinéma. Et encore moins par des personnages qui avaient toutes les chances de passer pour des têtes à claques irrécupérables, mais qui emportent néanmoins l’adhésion du public.

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C’est très exactement ce que DUMB & DUMBER DE ne raconte pas, malheureusement. Car si les personnages de Lloyd et Harry n’ont pas changé (c’est clairement explicité par l’excellent gag d’ouverture, qui tient du happening à la Andy Kaufman !), ce n’est pas forcément le cas des frères Farrelly, de Jim Carrey ou encore de Jeff Daniels qui ne sont plus les jeunes talents prometteurs de la comédie US, mais surtout qui ne sont plus au faîte de leur gloire. Certes, personne ne rechigne ici à se rouler dans la fange comme il se doit, et DUMB & DUMBER DE dispense certainement son lot de situations régressives qui parviennent à nous arracher quelques rires gras sans trop se forcer, en souvenir du bon vieux temps. Mais c’est tout le problème du film, qui oscille entre la tentative de refaire ce qui a déjà été fait et bien fait, et le fait de raconter une nouvelle intrigue prenant en compte la gloire passée. L’un des gags les plus symptomatiques de cette suite est révélateur de la problématique du projet : Harry et Lloyd retombent sur la fameuse « Dumbmobile » en forme de chien qu’ils ont échangée contre une motocyclette toute pourrie vingt ans auparavant et décident de la récupérer pour repartir à l’aventure. Ils plantent la bagnole au premier virage et l’envoie à la casse pour de bon ! Gag autodestructeur par excellence, ce passage révèle clairement le rapport de cette suite au premier film par le biais d’un « fan service » forcé. Pire encore, il surligne le fait que les frères Farrelly semblent incapables de retrouver l’essence de leur création, même en essayant de reproduire sa structure à l’identique. Les gags sont régulièrement les mêmes, le film adopte là encore une forme de road movie qui n’était pas forcément nécessaire (ce qui est d’ailleurs souligné par l’un des moments les plus drôles du film, quand les deux crétins se trompent d’adresse et reviennent au point de départ !) et les personnages secondaires remplacent ceux du premier film dans leur fonction (c’est ainsi le cas de Rob Riggle, qui interprète plus ou moins le même personnage que Mike Starr dans DUMB & DUMBER), à la différence près que personne ne semble être dupe de la connerie abyssale d’Harry et Lloyd, ce qui a tendance à tuer plusieurs situations comiques dans l’œuf. Et même quand les Farrelly parviennent à trouver une idée qui s’inscrit totalement dans la continuité des personnages principaux (qui restent néanmoins égaux à eux-mêmes), celle-ci est sous-exploitée pour d’inexplicables raisons, comme c’est le cas du passage où Harry se voit affublé d’une machine qui retranscrit ses pensées sur grand écran.

On rigole parfois de bon cœur dans DUMB & DUMBER DE, il serait mensonger de prétendre le contraire. Mais pour ceux qui placent le premier film au panthéon de la « comédie tellement conne qu’elle en devient intelligente » et le considèrent donc comme un édifice important de la comédie américaine, cette suite diffuse un étrange sentiment de morosité. On savait que les frères Farrelly n’avaient plus la niaque de leurs débuts. On avait compris que Jeff Daniels est un clown d’exception, mais pour un seul rôle. Et oui, il est évident depuis quelques années que Jim Carrey est la star comique la plus sous-employée d’Hollywood. Il y a donc quelque chose de profondément triste à les voir courir après leur grande heure de gloire, en refaisant ainsi le film qui a défini leurs carrières sans jamais parvenir à lui arriver à la cheville. Et nous qui pensions qu’Harry et Lloyd ne pouvaient pas vieillir !

TITRE ORIGINAL Dumb & Dumber To
RÉALISATION Bobby & Peter Farrelly
SCÉNARIO Sean Anders, Mike Cerrone, Bobby Farrelly, Peter Farrelly, John Morris & Bennett Yellin
CHEF OPÉRATEUR Matthew F. Leonetti
MUSIQUE Empire of the Sun
PRODUCTION Riza Aziz, Bobby Farrelly, Peter Farrelly, Joey McFarland, Bradley Thomas & Charles B. Wessler
AVEC Jim Carrey, Jeff Daniels, Rob Riggle, Laurie Holden, Rachel Melvin, Kathleen Turner…
DURÉE 109 mn
DISTRIBUTEUR Metropolitan Filmexport
DATE DE SORTIE 17 décembre 2014

7 Commentaires

  1. Moonchild

    Pour ma part, j’ai pris pas mal de plaisir devant ce film ; certes, cela sent parfois le réchauffé, la narration est un peu chaotique mais au moins la démarche me paraît sincère et sans cynisme, au contraire de projets comme Very bad trip ou Comment tuer son boss (pour parler d’actualité).

    Et puis, je trouve que c’est une bonne chose que ces personnages n’aient pas changé et qu’il soient toujours aussi cons et immatures ; en effet, les Farrelly auraient pu s’emparer de la thématique de la paternité pour nous livrer une réflexion sur la nécessité de passer à l’âge adulte et d’en finir avec une sorte d’insouciance adolescente ; c’est d’ailleurs le programme quasi systématique qu’applique les films de la Team Apatow, films que j’aime bien au demeurant mais qui sont un brin moralisateur quand même.
    A contrario, les Farrelly vont jusqu’au bout de leurs délires et assument la crétinerie congénitale et monolithique de leurs personnages.

    Je souhaiterais demander une minute de silence pour la tronche de Kathleen Turner, notre Serial mother préférée ; comme quoi, un verre ça va, plusieurs bonjour les dégâts (j’ai pensé à Mickey Rourke en la voyant). J’en profite d’ailleurs pour souhaiter de bonnes fêtes à tous.

    PS : pour ceux qui ont la chaîne Paramount, ne loupez pas KIngpin qui passe en ce moment, un film des Farrelly peu connu mais excellent (pas encore disponible en dvd chez nous) ; c’est mon préféré avec Fou d’Irène et Terrain d’entente (ma comédie romantique favorite).

    • ginger

      @Moonchild : trop de « je » ou de « moi » (no offense)

      • Moonchild

        Oui, bien désolé, lorsque je donne mon humble avis, j’utilise le « je » (le pronom « me » parfois), cela me paraît assez logique. J’assume ma totale subjectivité et vision des choses à ce moment-là.
        En tout cas, je ne suis pas encore atteint d’AlainDelonite et le « il » ne me semble pas encore approprié.
        Après, tu sais, Ginger, je n’y avais pas fait gaffe, lorsque je poste, en général, cela me prend 5 minutes, donc je ne passe pas deux heures à me dire si tel ou tel mot, pronom ou que sais-je est approprié à 100 %.

        PS : en tout cas, je préfèrerais qu’on débate du film plutôt que chichiter sur ce genre de truc, enfin bref.

  2. juju

    @ginger : sérieusement ? le web va mal.

  3. C’est marrant j’ai tilté aussi sur la scène de la camionnette, mais mon interprétation n’est pas du tout la même : pour moi, cette destruction est le signe que, justement, le film ne fait pas dans la simple nostalgie mais qu’il utilise les références connues de tous comme tremplin pour tenter d’aller encore plus loin dans la connerie, la destruction enfantine (bien illustrée par le plaisir n°1 du duo, le « pousse dans le buisson ») et la scatologie (je trouve que le film arrive même à innover dans le crado, ce qui est vraiment un exploit).
    Alors oui ça reste en dessous du monument qu’était le premier (mais on s’y attendait, rien qu’avec la surprise en moins) et dans l’ensemble l’oeuvre semble moins cohérente ou fluide, mais ça fait vraiment plaisir de les voir aller aussi loin et d’arriver à être toujours surprenants (donc drôles).

    Bon article en tout cas, surtout la partie rendant hommage au premier. 😉
    Bonne année Capture Mag !

  4. Dr Jones

    @ Moonchild:

    Merci pour le tuyau sur Kingpin, des années que je le cherche (il repasse sur Paramount Channel le 11/01/15 à 00h30) !

    • Moonchild

      De rien Dr Jones ; l’avantage (et aussi l’inconvénient) avec Paramount channel, c’est que mois après moi les mêmes films ne cessent de repasser ; en tout cas, grâce à eux, j’ai pu notamment voir des oeuvres assez « rares » de Robert Mulligan (un réal que j’apprécie énormément) tels que Prisonnier de la peur (pas mal du tout), Les pièges de Broadway (correct sans plus), Une certaine rencontre (pas mal aussi) ou encore Escalier interdit (carrément bien) ; en revanche, leur service à la demande ne fournit pas la vo sous-titrée (est-ce aussi le cas chez toi ?), donc je programme des enregistrements lors des diffusions des films pour en bénéficier.

      Pour en revenir à Kingpin, le dvd zone 2 britannique (assez bon marché) propose des sous-titres anglais et le dvd zone 1 ricain comporte pour sa part des sous-titres français … en attendant une édition française …

      Allez, Gris-gris forever, Dr John …

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