PIRATE D’EAU DOUCE

Shinji Aramaki, le réalisateur d’APPLESEED, était-il le meilleur candidat pour rebooter l’une des plus grandes figures de la pop culture japonaise, tout en contribuant à propulser la japanimation à l’ère du numérique ? Eh bien oui et non : à la fois renoncement face une icône bien trop imposante pour les frêles épaules de ce cinéaste insipide, et belle promesse sur un développement potentiel de l’animation japonaise, ALBATOR, CORSAIRE DE L’ESPACE offre un bilan mitigé.

3Il y a quelque chose relevant de l’aveu d’échec dans le principe scénaristique d’ALBATOR, CORSAIRE DE L’ESPACE, comme si Aramaki n’essayait même pas de se mesurer à l’héritage titanesque de l’œuvre originale du mangaka Leiji Matsumoto. Aramaki choisit en effet de pénétrer dans cet univers par la petite porte, à savoir via une jeune recrue du vaisseau spatial Arcadia, Yama, qui se révèle vite être le véritable héros de son film. Le Capitaine pirate est par conséquent le grand absent du métrage et n’entre en action que sur quelques rares saynètes qui, si elles sont loin d’être honteuses (Aramaki a fait de nets progrès en terme de découpage depuis le premier APPLESEED), ne sont en rien satisfaisantes. Aborder Albator comme une figure inaccessible, voire même comme un pur état d’esprit que doit apprendre à cerner puis à dompter un nouveau-venu, n’était pas mauvaise en soi : cela aurait pu permettre de mythifier Albator, tout en accentuant la terreur sourde que le lugubre héros peut inspirer. C’est même une tradition de la franchise, le personnage de Tadashi Daiba le prouve. Encore aurait-il fallu que Yama présente en lui-même un intérêt. Or, force est de constater que Yama, malgré le dilemme qui l’anime, reste désespérément insipide. Et il en va de même pour les personnages secondaires qui forment l’équipage de l’Arcadia et qui sont tous censés éclaircir un pan de la personnalité multifacette du corsaire de l’espace : ils oscillent entre caricatures grasses et clichés ambulants. On y dénombre Yattaran, le butor truculent, Mimay, la sibylline confidente, et Kri, la bimbo un peu bad ass, mais pas trop (manquerait plus qu’elle menace la masculinité de notre piètre héros !). Le pire, c’est que cette mécanique narrative, complexe par nature, est plombée par une intrigue elle-même tarabiscotée, à base de trahison fraternelle, de complots politiques et de paradoxes temporels nébuleux. Une pléthore de lignes narratives qui brouillent la visibilité de l’ensemble et empêchent de clairement saisir les enjeux du scénario. Bref, avec sa famille de personnages sans grand intérêt, placée sous une figure tutélaire absente, le tout enrobé dans une intrigue difficilement lisible, ALBATOR, CORSAIRE DE L’ESPACE devient fatalement ennuyeux, alors même que le film se montre plutôt bien rythmé et généreux en péripéties.

1S’il était à craindre qu’Aramaki n’ait ni les épaules, ni le talent nécessaire pour apposer sa griffe sur l’univers de Matsumoto, nous pouvions espérer qu’avec un budget conséquent – pour le Japon du moins – d’une vingtaine de millions de dollars, ALBATOR, CORSAIRE DE L’ESPACE prouve enfin que la japanimation peut trouver sa place sur le marché jusqu’ici dispendieux de l’image de synthèse où elle n’est jamais parvenue à briller malgré quelques réussites ponctuelles, comme certaines séries du studio Gonzo, les films de Mamoru Oshii ou, plus récemment, 009 : Re-CYBORG de Kenji Kamiyama. Pour le coup, dans ALBATOR, CORSAIRE DE L’ESPACE, la balance penche clairement vers le positif. Chose logique puisque Aramaki présente l’immense avantage d’être l’un des très rares cinéastes japonais à maîtriser l’animation 2D à l’économie (il a travaillé dans les séries de Jean Chalopin, comme MASK), et l’image de synthèse (avant APPLESEED, il a longtemps oeuvré dans le jeu vidéo). Si Aramaki a fort intelligemment sollicité des techniciens du monde entier (notamment l’Espagnol Pepe Valencia de Baraboom ! Studios, qui a travaillé sur LA LEGENDE DE BEOWULF ou MONSTER HOUSE), le gros du film a été conçu au sein de Marza Animation Planet Inc. Un choix judicieux : cette filiale de Sega est habituée à travailler à l’économie puisqu’elle est spécialisée dans les jeux vidéos et donc dans l’image de synthèse en temps réel. Tourné grosso modo selon les méthodes du Cinéma Virtuel, avec le système de capture faciale FaceWare également utilisé dans l’industrie vidéoludique (par RockStar Games notamment), ALBATOR, CORSAIRE DE L’ESPACE parvient ainsi à offrir beaucoup avec des ressources limitées. Le tout est magnifié par le moteur de rendu Arnold, une bien belle invention à laquelle on doit énormément cette année puisqu’il a été utilisé sur PACIFIC RIM et GRAVITY. Certes, les amateurs des cinématiques des studios Blur ou Blizzard ne seront pas épatés par ce spectacle, et pourront même regretter la rigidité des mouvements des visages. Il n’empêche que, malgré ses restrictions budgétaires, ALBATOR, CORSAIRE DE L’ESPACE surpasse le niveau technologique d’un FINAL FANTASY LES CREATURES DE L’ESPRIT avec un budget dix fois inférieur. C’est, en soi, la preuve qu’il est désormais possible de créer un space opera grandiose et photoréaliste, sans devoir forcément travailler avec des entreprises américaines, ni sombrer dans l’inertie et les contraintes d’un blockbuster. Quiconque s’intéresse aux nouvelles technologies savait que ce jour allait arriver incessamment sous peu, mais le constater avec un film est une chouette satisfaction. D’autant plus que, ancien mecha designer lui-même, Aramaki donne un beau cachet graphique à son film, en particulier lors des scènes de combat spatial qui mettent aisément à l’amende les STAR TREK de J.J. Abrams.

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Au final, si vous attendez d’ALBATOR, CORSAIRE DE L’ESPACE qu’il prouve que l’on peut démocratiser les blockbusters d’anticipation en les produisant à moindre coût, il y a des chances que vous parveniez à vous contenter de ce joli spectacle. Si vous espériez que le film relance la saga culte de Leiji Matsumoto ou, tout simplement, qu’il vous offre un spectacle palpitant qui vous scotchera à votre fauteuil, alors mieux vaut passer votre chemin.

TITRE ORIGINAL UCHU KAIZOKU KYAPUTEN HAROKKU
RÉALISATION Shinji Aramaki
SCÉNARIO Harutoshi Fukui d’après l’œuvre de Leiji Matsumoto
CHEF OPERATEUR Kengo Takeuchi
MUSIQUE Tetsuya Takahashi
PRODUCTION Yoshi Ikezawa, Joseph Chou, Rei Kudo
AVEC Shun Oguri, Haruma Miura, Yû Aoi, Ayano Fukuda…
DURÉE 1h50
DATE DE SORTIE 25 décembre 2013

2 Commentaires

  1. Zhibou

    C’est tout de même dommage que la narration soit tant congestionné par des flash-back et des tunnels de dialogues explicatifs (2 voix-off successives dés le début, faut le faire).
    Sans ces tares, j’aurai pu plonger dans ce festival visuel.

  2. uriah

    « ALBATOR, CORSAIRE DE L’ESPACE surpasse le niveau technologique d’un FINAL FANTASY LES CREATURES DE L’ESPRIT avec un budget dix fois inférieur. »

    au dela de ta critique, je trouve extremement gonflé de comparer ces deux films qui n’ont pas ete faits a la meme epoque digitale. Il est evident que l’evolution des techs d animation 3d et la baisse de cout de production de ces images font que leurs budget ne sont meme pas comparables hein…

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