PIÈGE DE MARBRE

Mercredi prochain dans les salles, le nouveau blockbuster de Roland Emmerich vous propose une prise d’otages terroriste en pleine Maison Blanche, le saint des saints de la patrie américaine. Problème : après l’avoir désintégrée dans INDEPENDENCE DAY, que pouvait donc bien nous montrer de plus le réalisateur ? Pas grand chose à vrai dire, si ce n’est une certaine manière ronronnante et opportuniste d’envisager le blockbuster en 2013, entre séquences gentiment « over the top » et discours ultra-consensuel

Roland Emmerich, le plus hollywoodien des cinéastes teutons, bénéficie chez nous depuis quelques années d’une certaine indulgence de la part des cinéphiles, qui aiment bien se fendre la poire devant ses blockbusters invraisemblables, voire lui reconnaître à l’occasion une certaine ambition sur le fond (LE JOUR D’APRÈS, ANONYMOUS), quand bien même ces ambitions-là seraient parfaitement marketées pour se racheter une conduite auprès de la critique qui ne prend pas le cinéaste au sérieux. Après son petit film d’auteur incompris sur Shakespeare (30 millions de dollars de budget pour 15 millions de recettes mondiales), Emmerich est donc de retour aux affaires avec un projet délicat et subtil comme il en a le secret : WHITE HOUSE DOWN, gros film d’action budgété à 150 patates, blindé de stars et d’effets spéciaux numériques dispendieux. Le pitch ? Un flic, recalé à l’entretien d’embauche pour décrocher le poste de garde du corps du président des États-Unis, emmène néanmoins sa fillette visiter la Maison Blanche et tombe en pleine attaque terroriste par un groupe de mercenaires qui souhaite visiblement frapper au cœur la première puissance mondiale. Le sujet vous rappelle un film récent ? Bingo ! Le film d’Emmerich passe juste après celui d’Antoine Fuqua sorti au printemps dernier, LA CHUTE DE LA MAISON BLANCHE (soit la traduction littérale de « white house down » alors que le titre original était OLYMPUS HAS FALLEN – les voies de la distribution française sont décidément impénétrables). N’ayant pas vu ce dernier, on se gardera bien de faire la comparaison mais on notera tout de même qu’au box-office hollywoodien, le gros machin d’Emmerich – l’un des bides de l’année aux États-Unis – s’est fait mettre une correction par le film de Fuqua, financièrement plus modeste et bien plus rentable à l’arrivée.

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Si le père Moïssakis me souffle que LA CHUTE DE LA MAISON BLANCHE était plutôt rigolo (malgré sa nullité), on ne peut pas vraiment dire la même chose de WHITE HOUSE DOWN. On le comprend assez vite dès la ridicule séquence d’ouverture, dans laquelle le Président Jamie Foxx (transparent en super-Obama,  » king of cool  » de la diplomatie internationale) fait passer son hélicoptère de fonction en rase-motte au-dessus du plan d’eau qui mène au célèbre Lincoln Memorial, juste parce que ça le fait bicher. Puis, on enchaîne avec le héros (Channing Tatum, dont le charisme ne dépasse pas celui d’une boule de pétanque), en pleine conversation avec un écureuil. Tout cela est censé nous faire rire ou au moins sourire mais en fait, on retrouve là la sempiternelle marque de fabrique de Roland Emmerich : un humour de connivence facile et consensuel censé se mettre le spectateur dans la poche alors qu’il sape littéralement la caractérisation des personnages (le Président passe pour un gamin de 10 ans et le héros pour un gros neuneu). Durant plus de deux heures, il faut donc se farcir le sens du fun emmerichien, à base de méchants très méchants (des mercenaires d’extrême-droite) qui se comportent tous comme des gros bourrins primaires sortis tout droit d’un Steven Seagal de troisième catégorie et de personnages secondaires maladroitement héroïques comme on en a vu des paquets dans les films précédents du cinéaste (le brave guide de la Maison Blanche, une crevette qui finit par kicker les affreux terroristes). Pire : Emmerich, à l’heure où il envisage de donner une suite à son plus gros carton (sobrement baptisée INDEPENDENCE DAY FOR EVER), célèbre le statut légendaire de ce dernier en versant tranquillement dans l’auto-citation référentielle par l’entremise du guide de la Maison Blanche, qui désigne le bâtiment principal aux visiteurs comme étant celui anéanti dans le film de 1996. Mais ce genre d’humour mégalo relève de la poudre aux yeux puisque, conscient de la manière totalement délirante dont il avait à l’époque représenté le Président des États-Unis – rappelez-vous : le leader du monde libre aux commandes d’un avion de chasse menant l’assaut final contre la flotte extraterrestre ! – le cinéaste tente de calmer ses ardeurs en montrant Jamie Foxx obligé d’enfiler ses lunettes pour dégommer maladroitement un bad guy. Bref, de surhomme capable de tout faire, le locataire de la Maison Blanche passe à sidekick rigolo du héros (même s’il sera rapidement rappelé à sa fonction lors d’un final expédié où, en deux temps trois mouvements, il pacifie le monde entier au bord de la guerre atomique). Une belle manière de résumer la démarche actuelle d’Emmerich, qui prend en compte les critiques de ses détracteurs pour finalement ne rien en faire de constructif. C’était mieux quand c’était pire, en somme.

Le seul style de Roland Emmerich consiste précisément dans le fait qu’il n’en a aucun. Si ses films ont toujours été respectables techniquement, déployant généralement de très beaux effets spéciaux (c’est un peu moins le cas ici cela dit…) et une photographie soignée, son filmage reste désespérément impersonnel et impuissant à raconter une histoire de manière captivante. De même, vu qu’il n’a pas grand chose à dire, le monsieur va faire son marché chez les autres. On le savait déjà depuis ses débuts, quand il repompait à qui mieux mieux la filmographie de Steven Spielberg. Plus tard, dans INDEPENDENCE DAY, lorsqu’il prétendait dépeindre les retombées mondiales de l’Apocalypse en montrant les lieux les plus symboliques des grandes nations attaquées par l’envahisseur, il reprenait une figure de style inventée par Robert Wise sur LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA et la popularisait au point qu’on allait devoir se la farcir ad nauseam dans un paquet de blockbusters au cours de la décennie suivante (y compris les siens). WHITE HOUSE DOWN n’échappe pas à la règle et pille à nouveau un certain nombre de succès des vingt dernières années comme LE DERNIER SAMARITAIN ou ROCK (dont il reprend quasiment à la lettre les motivations du grand méchant se cachant derrière l’attaque terroriste). Mais cette fois-ci, Emmerich va encore plus loin, avec une absence de scrupules peu commune. Car son dernier opus ne se contente pas de reprendre l’argument principal du premier DIE HARD – un flic à problèmes se retrouve malgré lui piégé dans un bâtiment pris en otage par un groupe terroriste avec qui il va jouer à cache-cache – mais en copie des pans entiers. Le héros (baptisé John Cale, quasi anagramme de John McClane) se trimballe en marcel une bonne partie du film, est obligé d’enlever l’une de ses chaussures (pas les deux, faut pas pousser non plus) et voit un membre de sa famille – sa fille en l’occurrence – pris en otage par les terroristes sans que ceux-ci ne connaissent leur lien de parenté (qu’ils finiront évidemment par apprendre et par utiliser pour contraindre le héros à se rendre). Cerise sur le gâteau : le temps d’une séquence avec le hacker terroriste replié dans les sous-sols de la Maison Blanche et chargé de cracker les ordinateurs de la Sécurité nationale, Emmerich se permet carrément de nous faire péter un tube de Beethoven sur la bande son (le célèbre premier mouvement de la 5ème en lieu et place de l’Hymne à la joie de la 9ème). On croit rêver. Surtout à l’heure où le chef-d’œuvre de John McTiernan est encore loin d’avoir été oublié par le public.

Évidemment, tout ce photocopillage s’arrête à la surface et aux archétypes forgés par le classique de McT. Dès qu’on tente de s’intéresser aux personnages, on s’aperçoit rapidement qu’ils fonctionnent tous comme des idiots congénitaux. La palme revenant d’ailleurs au personnage principal. John McClane faisait montre non seulement d’une intelligence redoutable lui permettant peu à peu de prendre l’ascendant sur ses antagonistes, mais aussi de qualités de cœur qui en faisaient le facteur humain susceptible de gripper la mécanique froide des terroristes. John Cale, lui, passe tout le film à craindre pour le destin de sa fille (une horripilante simili-détective arrogante et va-de-la-gueule qui fait carrément la nique aux terroristes en dévoilant leurs visages via son Smartphone et sa chaîne Youtube) mais ne fait strictement rien pour la rejoindre et la sauver avant la conclusion, préférant papoter pendant des plombes avec son sidekick présidentiel pour amuser la galerie. Ou alors, dès qu’il se rappelle soudain que sa fille est aux mains de dangereux criminels, le scénariste lui balance une explosion ou une fusillade en travers de la gueule, afin de détourner l’attention du spectateur. Caractérisé comme un mauvais père au début du film (là encore un cliché du film d’action des années 90), il le restera donc jusqu’au bout. Un élément rédhibitoire qui explique probablement l’échec du film aux États-Unis. Roland Emmerich a sans doute oublié que, chez l’Oncle Sam, la famille est une valeur tout aussi cardinale – si ce n’est plus – que le service de la patrie. Mais pour comprendre ce genre de choses, il aurait fallu qu’il s’intéresse un peu plus à son histoire et à ses personnages, plutôt que de livrer une formule qui commence à sentir sévèrement le réchauffé. Pour ne pas dire le brûlé.

RÉALISATION Roland Emmerich
SCÉNARIO James Vanderbilt
CHEF OPÉRATEUR Anna J. Foerster
MUSIQUE Harald Kloser et Thomas Wanker
PRODUCTION Roland Emmerich, Brad Fischer, Larry J. Franco, Laeta Kalogridis, Harald Kloser et James Vanderbilt
AVEC Channing Tatum, Jamie Foxx, Maggie Gyllenhaal, Jason Clarke, Richard Jenkins, James Woods…
DURÉE 131 mn
DISTRIBUTEUR Sony Pictures Releasing France
DATE DE SORTIE 4 septembre 2013

4 Commentaires

  1. J’ai vu le film aujourd’hui et un détail me turlupine. Le drapeau que brandi Emily Cale n’est pas le drapeau US présent sur la photo. Elle brandit un drapeau bleu.

    D’où vient ce screenshot ?

  2. Laurent

    J’ai vu les 2 films (Fuqua et Emmerich).
    Bien que le charisme de Gérard Butler soit à des années lumière de celui de Tatum, la philosophie du film de Fuqua était à vomir : pour faire un raccourci, il traitait le mouvement d’occupation de Wall Street de groupe terroriste en puissance. Au moins celle d’Emmerich « cul-cul la praline » et bien débile est inoffensive…

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