PEUR SUR LA VILLE

Le cinéma de genre espagnol persiste et signe dans la voie de l’exemplarité avec LES DERNIERS JOURS, quête post-apocalyptique aussi spectaculaire que galvanisante conçue par les frères Pastor, des réalisateurs qu’il va falloir suivre de très près désormais. Un seul conseil : courez-y le plus vite possible car le film est l’objet d’une petite sortie et risque de ne pas rester longtemps à l’affiche.

Et si une épidémie d’agoraphobie particulièrement extrême faisait s’écrouler notre société, cloîtrant les gens chez eux, paralysés à l’idée de sortir à l’air libre et de prendre part à leurs activités quotidiennes ? Voici le point de départ étonnant du second film des frères Pastor, déjà remarqués il y a trois ans avec INFECTÉS, leur très bon petit survival post-apocalyptique produit par le studio Paramount. Après cette expérience hollywoodienne, les deux Catalans sont rentrés chez eux, en Espagne, pour y tourner cette nouvelle variation autour du thème de la fin du monde. On y suit la trajectoire de Marc, un trentenaire employé au secteur informatique d’une grosse entreprise barcelonaise qui va être confronté de plein fouet à l’épidémie lorsque lui et tous ses collègues se retrouveront bloqués à l’intérieur de l’immeuble de leur société. Le film ne perd pas de temps et nous introduit d’entrée de jeu dans le monde d’après : celui où Marc, barbu, sale, la peau blême, prend pleinement conscience de la gravité de la situation et décide d’entamer le voyage initiatique à travers les sous-sols de la ville qui va le ramener à la fois vers sa femme Julia et vers lui-même, vers son humanité perdue. Relecture du mythe d’Orphée dans laquelle le héros descend dans le monde souterrain pour rejoindre sa bien-aimée, LES DERNIERS JOURS a ceci de spécial qu’il envisage l’Apocalypse comme vecteur de sens (lui redonnant ainsi son origine étymologique de « révélation »), comme un événement capable de réveiller le héros et de lui montrer ce que le monde d’avant avait fait de lui. Très intelligemment, le film nous dévoile d’ailleurs ce monde d’avant à travers des flashbacks toujours très bien amenés car reliés entre eux par un événement ou un personnage communs aux deux temporalités, comme pour mieux nous faire comprendre ce qui a changé. Cette technique narrative a ceci d’avantageux qu’elle permet de séparer clairement le passé du présent et de bien signifier que plus rien ne sera jamais comme avant.

1À travers les flashbacks, on découvre un autre Marc : propre sur lui, doté d’une femme aimante, d’un appartement et d’un travail dans lequel il excellait, le personnage faisait partie de la vie de la cité. Mais, on le voit assez rapidement, tout ça n’était que de l’ordre de la surface : vivant en parallèle de sa femme et passant son temps penché devant un écran, le jeune homme semblait refuser de rentrer dans la vie, de se projeter dans le futur, malgré les envies de maternité de Julia, auxquelles il restait sourd. Se déchargeant sur l’incertitude du futur et le délabrement de la société, Marc refusait de fonder une vraie famille, dissimulant mal derrière son discours décliniste une peur panique du changement et de l’oubli de soi. La catastrophe va avoir pour conséquence de remettre tout ça en cause et de mettre cul par-dessus tête le monde dans lequel le personnage évoluait. Le tout début du film nous fait comprendre tout cela de manière visuelle, sans grand discours : s’ouvrant sur des plans baignés d’une lumière solaire exaltant le bouillonnement de la vie et représentant Julia au milieu de la végétation, le film enchaîne sur le quotidien de Marc après l’Apocalypse, errant dans les bureaux en open space de son entreprise avant de percer un trou dans un mur pour relier ces mêmes bureaux à un tunnel de métro. Instinctivement, le spectateur comprend que ce trou auquel le filmage confère une importance primordiale a pour but de relier le personnage à quelque chose dont il est séparé, à quelque chose qui est à l’opposé géographique et esthétique de sa situation actuelle (contrairement au plan sur Julia, les plans sur l’open space sont éclairés d’une lumière terne et déprimante). Et que pour faire le lien entre ces deux opposés, il va devoir s’enfoncer dans les ténèbres. En fait, l’Apocalypse ne fait que donner une réalité physique à la situation qui était déjà celle de Marc – constamment bloqué à son bureau, vivant littéralement à côté de sa femme. Matérialisation qui va évidemment avoir pour effet de réveiller le personnage en le dépouillant de tout ce qui entravait son épanouissement.

2LES DERNIERS JOURS fait donc partie de cette espèce de films plutôt rares qui inscrivent leur héros dans un univers qui est la matérialisation de leur problématique : peu importe finalement l’origine de l’épidémie d’agoraphobie (une piste est néanmoins donnée dans le film, évoquant une bactérie contenue dans les retombées d’une éruption volcanique), celle-ci apparaissant finalement comme le transfert à une échelle globale de la peur qui définit Marc : la peur de la vie. Et l’une des plus grandes qualités du film est de relier cette peur à l’état actuel de notre société occidentale assombrie par la crise financière (crise qui a d’ailleurs frappé de plein fouet l’Espagne) en confrontant le héros à l’un des représentants les plus agressifs de ce système : Enrique, véritable fauve capitaliste chargé de nettoyer la société de Marc de ses employés les moins productifs (dans le rôle, l’impressionnant José Coronado prouve une fois de plus qu’il est l’un des meilleurs acteurs européens en activité). Présenté comme une machine sans état d’âme, un « Terminator » selon l’un des employés de l’entreprise, Enrique, parce qu’il possède un précieux GPS, va devenir le compagnon de route forcé de Marc à travers les tunnels et les égouts de la ville. Une odyssée qui permettra aux deux personnages de se jauger, de mettre leurs forces en commun et de faire ressurgir leur part d’humanité oubliée (Enrique le « Terminator » passant donc progressivement du personnage négatif au personnage positif, soit exactement la même trajectoire que le cyborg créé par James Cameron entre TERMINATOR et sa suite – si ça c’est pas du cinéma de genre intelligent !). Faisant preuve d’une puissance de persuasion peu commune, la mise en scène des frères Pastor porte à bout de bras toutes ces thématiques, au lieu de les laisser stagner au stade de l’écriture. Il y a ainsi dans LES DERNIERS JOURS quelques plans impressionnants de maîtrise narrative, comme cette caméra qui saisit une avenue barcelonaise déserte sur laquelle un loup poursuit un chien au milieu des carcasses de voitures avant de plonger vers une bouche d’égout pour rejoindre les deux personnages principaux tandi2s que l’on entend le glapissement du chien, ou encore ce gracieux panoramique sur une télévision définitivement éteinte dans l’écran de laquelle se reflète un feu de camp autour duquel une famille musulmane est réunie, écoutant le père raconter une histoire en la mimant avec des gestes qui se découpent en ombre chinoise sur le mur de l’appartement. Des plans qui racontent littéralement ce qui se passe à l’intérieur de l’histoire, en jouant à la fois la carte du récit et de la symbolique qu’il contient, et qui nous font ressentir plus qu’ils ne nous les expliquent les enjeux du film.

Produit pour à peine 5 millions d’euros (un budget réellement incroyable à la vision du film), LES DERNIERS JOURS ne se refuse rien et enchaîne des séquences qui apparaissent comme autant de gageures à tourner (les deux héros affrontent un grizzly avec des lances artisanales dans une église désaffectée !), prenant place la plupart du temps dans des décors spectaculaires, comme ces immenses tunnels de métro arpentés par les survivants ou ces vues d’une Barcelone déserte sur laquelle la nature a repris ses droits. Au détour d’un plan aérien sur Marc marchant la torche à la main dans une immense salle peuplée d’imposants piliers, on pense carrément à la traversée des Mines de la Moria dans LA COMMUNAUTÉ DE L’ANNEAU ! Le film va même jusqu’à verser dans l’imagerie la plus casse-gueule qui soit sur le papier (la scène de la récolte de la pluie, l’épilogue…) mais emporte systématiquement le morceau en jouant à fond la carte de l’émotion. Il faut dire que cette qualité n’est jamais fabriquée de toutes pièces et court à travers tout le film pour aboutir à ce formidable climax émotionnel dans lequel le héros va choisir de prendre tous les risques pour pouvoir résoudre son conflit intérieur. En étant aussi mal en point et en parvenant malgré tout à livrer des films populaires aussi énergiques et aussi ambitieux, l’industrie du cinéma espagnol continue, année après année, de montrer la marche à suivre aux petits privilégiés que nous sommes. L’Espagne ? L’exception culturelle pour de bon !

Affiche

TITRE ORIGINAL Los últimos días
RÉALISATION Alex et David Pastor
SCÉNARIO Alex et David Pastor
CHEF OPERATEUR Daniel Aranyo
MUSIQUE Fernando Velazquez
PRODUCTION Pedro Uriol, Kristina Larsen, Alberto Marini
AVEC Quim Gutiérrez, José Coronado, Marta Etura, Leticia Dolera, Ivan Massagué…
DURÉE 1h40
DATE DE SORTIE 7 août 2013

Le site officiel du film

1 Commentaire

  1. Zhibou

    Par contre une dizaine de salle pour toute la France.
    En provincial que je suis, je vais devoir faire une croix dessus.
    Bien dommage, la bande annonce que j’avais vu il y a quelque temps m’avais bien donné envie.
    soupir…

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