PAR CŒUR

Il y a des films qui sont taillés pour Jason Statham, et d’autres dont le financement se monte grâce à lui. Malgré le fait qu’il soit vendu comme une énième « Stathamerie », CRAZY JOE fait partie de la seconde catégorie, et on parle d’ailleurs ici d’un tout petit budget de deux millions de dollars (ce qui semble vraiment peu). Cela ne signifie pas que le comédien change franchement de registre pour autant.

Difficile d’en vouloir à Jason Statham de tenter de se diversifier, de peur d’être catalogué comme les Dolph Lundgren, les Steven Seagal et autres JCVD en leur temps. Mais est-ce qu’il n’est pas déjà trop tard ? Il faut dire que même quand il s’essaye à des genres un peu différents (le thriller d’espionnage avec KILLER ELITE, le polar hard-boiled avec PARKER), le bougre continue de contenter ses producteurs et d’envoyer les mêmes coups de latte qui ont fait sa gloire ces dix dernières années, comme s’il était toujours dans LE TRANSPORTEUR. Il ne faut donc pas s’étonner que les mêmes producteurs en profitent pour vendre le moindre de ses films (et Jason Statham en sort un paquet) de la même façon, en cumulant les empoignades dans les bandes-annonces et en jouant sur son charme musqué de grand chauve qui envoie tout valdinguer. Tout ceci est bien dommage car, toutes proportions gardées, Jason Statham a la tronche et les épaules pour devenir l’équivalent moderne d’un Burt Reynolds ou d’un Charles Bronson, mais pour cela, il faudrait déjà qu’il tourne ses propres équivalents à DÉLIVRANCE et IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST, au lieu de cachetonner dans des remakes des films de ses glorieux aînés.

Tout ça pour dire que non, malgré les apparences, CRAZY JOE n’a rien à voir avec les véhicules habituels de la vedette des EXPENDABLES, puisqu’il est écrit et réalisé par Steven Knight, le scénariste des PROMESSES DE L’OMBRE. Le film n’est pas tant une affaire de vengeance comme le scande l’affiche française, mais raconte plutôt comment Joe, un clochard paumé des rues de Londres, va reprendre sa vie en main en atterrissant dans un appartement huppé, après avoir cherché à échapper à des agresseurs. Sur place, il se rend compte que le riche occupant est à l’étranger pour quelques mois, et il décide ainsi d’usurper son identité pour régler ses affaires en cours et retrouver le chemin de la rédemption. Ceux qui avaient appréciés l’écriture du film de David Cronenberg seront ravis de retrouver la même volonté de raconter une histoire tragique sous l’angle de l’étude communautaire, si ce n’est que Viggo Mortensen était mieux placé pour faire ressortir l’ambiguïté de son personnage. L’assurance avec laquelle Jason Statham interprète « Crazy Joe » jure totalement avec ce que semblent être les intentions de Steven Knight, notamment quand il le jette dans les bras d’une nonne défroquée. Dans un autre contexte, cette intrigue serait le point de départ d’une histoire d’amour un peu étrange et impossible (c’est apparemment comme cela qu’elle est écrite) mais à l’écran, il y a un je-ne-sais-quoi de triomphalisme masculin déplacé, qui jure totalement avec le propos. Régulièrement, Jason Statham emmène donc CRAZY JOE sur les rives de l’actioner macho, alors que le scénario fait de toute évidence de la résistance et décrit avant tout le parcours d’un personnage, sans chercher à représenter le genre dans lequel il est censé s’inscrire. Il est donc difficile de croire en son jeu, notamment quand celui-ci est censé en prendre plein la gueule.

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Ceci étant dit, Jason Statham n’est pas le seul souci de CRAZY JOE. Comme dans LES PROMESSES DE L’OMBRE, Steven Knight enquille les séquences lourdement symboliques, et joue avec diverses notions communautaires pour donner du corps à son film, sans jamais vraiment sortir du même regard accusateur dont il a fait preuve pour Cronenberg (voir la séquence des réfugiés chinois). Avec lui, les clichetons psychologiques ont donc la peau dure, y compris dans la représentation du trauma de Joe, qui voit des colibris le hanter (!) quand il se remémore les actions qu’il a pu commettre dans le passé. Pour le changement de registre, il faudra donc repasser. Mais à sa décharge, Jason Statham n’avait pas grand chose de consistant à jouer dans ce qui semblait être le projet d’origine, qu’il a néanmoins perverti en se reposant totalement sur ses acquis. La question reste donc en suspens : est-ce que Jason Statham peut jouer quelqu’un d’autre que… Jason Statham ?

TITRE ORIGINAL Hummingbird
RÉALISATION Steven Knight
SCÉNARIO Steven Knight
CHEF OPERATEUR Chris Menges
MUSIQUE Dario Marinelli
PRODUCTION Guy Heeley & Paul Webster
AVEC Jason Statham, Agata Buzek, Vicky McClure, Benedict Wong…
DURÉE 1h40
DISTRIBUTEUR Metropolitan Filmexport
DATE DE SORTIE 10 juillet 2013

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