PANNE D’ESSENCE

Troisième film du metteur en scène américain Jeffrey C. Chandor, A MOST VIOLENT YEAR est un polar rétro aux allures de grande réflexion morale. Proche, tant du point de vue esthétique que thématique, des premières œuvres de James Gray (principalement THE YARDS), J.C. Chandor s’attache à la destinée d’un homme en proie à l’éternel dilemme entre recours à la violence et respect de la loi. Cependant, par la distanciation induite par la mise en scène, le réalisateur ne parvient malheureusement que très partiellement à inclure le spectateur dans cette histoire. Attention aux quelques spoilers.

Le récit se déroule durant l’hiver 1981. Abel (Oscar Isaac) se veut un entrepreneur modèle. À la tête d’une société de distribution de pétrole dans la ville de New York, il jouit d’une solide réputation, acquise par un sens inné des affaires et une volonté de fer. Marié à une femme puissante, Anna (la superbement diaphane Jessica Chastain), qui n’est autre que la fille de l’ancien patron de la boîte, un mafieux notoire, Abel veut étendre son réseau. Pour ce faire, il conclut un deal avec la communauté juive du coin, propriétaire d’un emplacement stratégique pour la distribution de fuel. Peu après, les camions citernes de sa société sont attaqués par une entreprise concurrente inconnue et le procureur de la ville décide d’engager une action en justice contre son entreprise. Abel se retrouve peu à peu isolé, s’opposant à la volonté de son entourage de munir ses employés d’armes à feu pour se défendre dans la guerre qui s’annonce. Le récit est ainsi entièrement conçu autour du personnage d’Abel, désireux de mener la bataille dans le respect strict de la loi, s’affranchissant de la violence mafieuse qui gangrène le milieu.

Image de prévisualisation YouTube

Le prologue du film part sous les meilleurs auspices. Le metteur en scène pose avec précision la spécificité des lieux dans lesquels l’action se déroule. En quelques plans très léchés, qui profitent des couleurs hivernales caractérisant l’ambiance du récit, J.C. Chandor illustre la problématique générale du long-métrage : un homme seul sur un bateau, un port industriel désolé, et quelques notes de musique aux accents tragiques qui rappellent fortement l’un des thèmes écrits par Howard Shore pour THE YARDS. L’ouverture met en avant l’originalité de cette mafia dans laquelle Abel se débat, une mafia quotidienne, sans fard, loin du faste scorsesien, assise sur un secteur économique qui n’est pas sans rappeler, de ce point de vue, l’opacité des marchés publics ferroviaires du film de James Gray. Tout comme dans son premier essai MARGIN CALL, Chandor fait montre d’un goût certain pour les personnages solitaires, confrontés à un environnement dont ils ne saisissent que très imparfaitement les enjeux intégraux. Si MARGIN CALL dépeignait une succession d’individus isolés dans un environnement instable, le temps d’une nuit (la spéculation financière à l’occasion du déclenchement de la crise des subprimes), A MOST VIOLENT YEAR met en avant la solitude d’un homme que tout contraint à recourir à une violence à laquelle il tente résolument d’échapper. Si Abel se débat pour trouver une solution coûte que coûte, il est dans l’incapacité d’identifier le concurrent qui lui porte préjudice et ne se rend pas compte que sa propre société, dont il ne cesse de vanter le sérieux, recourt à la fraude fiscale pure et simple pour maximiser ses bénéfices. Le réalisateur tente ainsi de mettre en place l’histoire d’un homme qui revendique son intégrité à l’intérieur d’un système auquel il souhaite absolument se soustraire. Ou, pour paraphraser l’une des formules finales assénées par Abel, ce n’est pas le résultat qui compte mais le chemin parcouru pour y parvenir. En d’autres termes, la fin ne justifie pas les moyens.

Si le même thème se retrouve dans les deux films, J.C. Chandor oublie cette fois d’échafauder une porte d’entrée émotionnelle qui puisse inclure le spectateur tout au long du déroulement du récit. Là où la solitude quasi abstraite des personnages de MARGIN CALL semblait en résonance avec la dimension déréalisée de la spéculation portée à son paroxysme, d’autant plus remarquable qu’elle était contrebalancée par l’humanité du personnage incarné par Kevin Spacey, qui finissait par rentrer chez son ex-femme pour enterrer son chien, offrant une sépulture digne de son nom à son animal de compagnie, A MOST VIOLENT YEAR oublie de donner vie à ses personnages. Les liens d’Abel et sa femme sont simplement esquissés, comme si le couple lui-même n’avait pas d’existence réelle. La relation entre Abel et ses deux filles est quasiment mise de côté, y compris durant la séquence au cours de laquelle la police procède à la fouille du foyer familial pendant la fête d’anniversaire d’une des gamines. De même, la galerie de personnages secondaires n’apporte pas beaucoup plus de densité, entre un Glenn Fleshler (qui fut récemment le terrifiant Errol Childress de TRUE DETECTIVE, mais aussi George Remus dans BOARDWALK EMPIRE) et un Albert Brooks sous-exploités, qui n’apparaissent que trop peu à l’écran pour donner de la consistance à leurs protagonistes.

Le réalisateur reste toujours à distance de ses personnages, alors même qu’il prétend, paradoxalement, faire vivre au spectateur le dilemme qui déchire, intérieurement, le père de famille. La mise en scène est sur ce point symptomatique, proposant une construction assez statique, dont le calme apparent confine parfois à l’ennui. Lorsqu’Abel finit par prendre les armes (sans même aller jusqu’au bout), il ne le fait que contraint par la situation, au cours d’une séquence de poursuite bien troussée, mais qu’on aurait aimé plus tétanisante, plus radicale, afin de faire ressentir, visuellement, les tourments du héros, et de contrebalancer la torpeur générale dans laquelle le récit se traîne au bout d’un temps. Cette mise à distance est d’autant plus problématique s’agissant du personnage principal, lequel bénéficie pourtant de l’attitude puissante d’Oscar Isaac, dont la colère rentrée évoque par instant le jeu d’Al Pacino (toutes proportions gardées) dans les deux premiers PARRAIN de Francis Coppola. À partir du moment où il est difficile de vibrer par le truchement du héros, toute la construction scénaristique s’effondre tel un château de cartes. La succession d’évènements qui scandent le récit (la trahison d’Anna, restée presque malgré elle fidèle à la loi mafieuse de son père, ou les ambitions politiques du procureur, finalement moins chevalier blanc qu’il ne le prétendait de prime abord) n’apparaissent plus que pour ceux qu’ils sont : des clichés, des stéréotypes auxquels le réalisateur ne parvient pas à donner réellement vie. A MOST VIOLENT YEAR n’est pas le polar aux accents de drame shakespearien vers lequel il lorgne très ostensiblement. Si certains plans sont minutieusement ciselés, si certains cadres font plaisir à voir, J.C. Chandor oublie au final d’incarner son drame. À force d’étirer chaque séquence au-delà du nécessaire, le film perd à la fois en rythme et en force. Si, comme il le prétend, le réalisateur voulait apporter une réponse au SCARFACE de Brian de Palma, ce n’est pas ce coup-ci qu’il y parviendra.

TITRE ORIGINAL A Most Violent Year
RÉALISATION J.C. Chandor
SCÉNARIO J.C. Chandor
CHEF OPÉRATEUR Bradford Young
MUSIQUE Alex Ebert
PRODUCTION Neal Dobson & Anna Gerb
AVEC Oscar Isaac, Jessica Chastain, David Oyelowo, Alessandro Nivola, Albert Brooks, Glenn Fleshler, Catalina Sandino Moreno…
DURÉE 125 mn
DISTRIBUTEUR StudioCanal
DATE DE SORTIE 31 décembre 2014

7 Commentaires

  1. Moonchild

    On ne peut plus d’accord avec cette critique, le film semble se calquer sur le personnage joué par Oscar Isaac. Son imperturbable quête d’honnêteté et d’intégrité finit par conduire le métrage vers des sentiers balisés où la monotonie et l’ennuie finissent par régner.

    Le cheminement scénaristique peut paraître aussi surprenant, notamment le choix d’abandonner Jessica Chastain pendant une bonne trentaine de minutes (puis de la convoquer à nouveau pour la « révélation » finale). En même temps, le film tourne véritablement autour d’Oscar Isaac, au risque d’esquisser à peine les autres personnages.

    Impression toute personnelle : la photo me paraît exagérément sombre, je sais bien que le film se passe en hiver, qu’on est dans un cadre « noir », mais bon, ce choix formel a presque symptôme de pléonasme.

    Quant au titre, A most violent year, accrocheur, sinon racoleur, il affiche un programme qui ne sera pas tenu (certains pourraient être déçus).

    Une semaine un peu tristounette avec le Pasolini de Ferrara très moyen et un Riot club très mauvais ; vu que nous avions évoqué Rohmer lors de certains posts, le film le plus intéressant de cette semaine est sans doute Au revoir l’été, petit conte d’été assez intéressant.

  2. xab

    [contient des spoilers]

    J’entends les arguments de cette critique. Ca reflète une façon possible de vivre ce film. Je ne viens donc pas contre argumenter. D’autant que j’ai entendu de nombreux avis proches de celui développé ici.

    Le film a pourtant eu un effet totalement différent sur moi. Du fait, qu’il se déroule à New-York dans un environnement mafieux à la Scorsese/Gray/Lumet, les cinéphiles que nous sommes sont dans un univers ultra codé et connu. De ce fait, notre cerveau est dans un état d’attente quasi pavlovien de certaines scènes et émotions. Le film passe son temps à casser le rythme et désamorcer ces attentes. Cela peut créer une frustration ou une énorme implication doublée d’une tension qui va crescendo. Devant le métrage mon cerveau tournait à plein régime et la tension naissait du hors champ imaginaire et forcément ultra violent (violence physique ou émotionnelle) que j’attendais du fait du genre du polar new-yorkais. Pour moi c’est un coup de maitre car ce jeune réalisateur utilise l’histoire émotionnelle du genre qu’il investit pour en prendre en apparence le total contre-pied. Si je n’avais pas ressenti cette pression, la même que ressent le personnage d’Oscar Isaac, j’aurais trouvé le film théorique et creux. Le fait est qu’il m’a totalement agrippé et que j’ai pu donc vibrer avec les personnages.
    Il y a un côté punk sage chez ce réalisateur. Pour moi, il n’est pas dans l’hommage et le respect des dogmes de la cinéphilie. On pense d’abord qu’il s’inscrit dans une tradition. Finalement non. On pense alors qu’il travaille une veine morale et anti catharsistique qui prend le contre-pied de la tradition du genre. C’est en partie le cas mais pas seulement car au final il rejoint et dépasse la tradition en dépeignant un personnage qui vise le top et ne veut donc pas tomber dans les petites combines à court terme des anti-chambres du pouvoir. Oscar Isaac vise plus haut, avec efficacité et en dehors de toute morale. Apres avoir fini par croire au petit entrepreneur moral on découvre finalement pourquoi il est autant respecté par ses proches issus eux de la vieille tradition mafieuse (sa femme, son conseiller). Seul lui leur fera prendre une dimension nouvelle car c’est un monstre froid obsédé par la réussite. Bref le cheval sur lequel il faut parier.

    Ce film est très riche, très ambigu et mérite qu’on creuse au delà de la déception qu’il pourrait faire naitre de prime abord.

    Il faut absolument conclure sur Jessica Chastain. Belle, forte et cette fois sexy.

  3. xab

    Bien vu l’analogie avec Al Pacino! Je n’y avais jamais pensé et pourtant ça me parait évident maintenant.

    • Moonchild

      Juste sur l’analogie avec Gray et Lumet, je trouve quand même que le film de Chandor ne soutient pas la comparaison formelle avec les œuvres de notre cher James (A most violent year me semble d’un classicisme, académisme diront certains, assez morne) ; mais c’est surtout sur le plan thématique (incluons-y l’écriture des personnages et les évolutions de ces derniers) qu’il pêche à mon sens ; il est vrai, que comme Lumet, il s’interroge sur l’intégrité et l’honnêteté, hélas la comparaison s’arrête là, Sidney Lumet arrivant à accoucher d’œuvres fouillées et complexes interrogeant autant les individus que des institutions comme la Police et la Justice ; prenons l’exemple de Serpico, Dans l’ombre de Manhattan mais surtout des magnifiques Le prince de New-York ou Contre-enquête.

  4. Ghislain

    Entièrement d’accord avec Moonchild. La densité des oeuvres de Lumet passe de surcroît par une inclusion totale du spectateur, que ce soit du côté des flics ou des voyous.

  5. Moonchild

    Pour finir, bien que je n’ai pas accroché, je ne pense pas que A most violent year soit un mauvais film, à ce titre je le compare un peu à Quand vient la nuit (volonté louable de revenir à des œuvres « noires » classiques, mais qui restent trop superficielles à mon sens).

    En tout cas, Xab, je trouve que tu défends bien le film et tes arguments tiennent carrément la route (même si je ne les partage pas).

    C’est dommage, car pour le coup, j’avais vraiment apprécié All is lost, œuvre de pur cinéma (qui se focalise sur le geste) plus qu’immersive et impliquant le spectateur.

  6. xab

    Je ne peux qu’être d’accord avec vous deux car de tous les noms de cinéastes cités dans les commentaires, Lumet est de loin mon préféré, celui qui me touche le plus.
    Ce que j’avance dans mon commentaire est simplement un ressenti. J’essaierais sûrement de creuser pour voir si ça tient la route après analyse. Bonne année Capture Mag!

Laissez un commentaire