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Suite tardive et non événementielle, SIN CITY : J’AI TUÉ POUR ELLE continue de transformer la grande œuvre de Frank Miller en série Z mal fagotée, et confirme – si besoin était – que Robert Rodriguez n’a définitivement rien du cinéaste frondeur qu’il prétend être.

L’art de Frank Miller a toujours été noir et radical. Mais quand l’auteur entreprend les comics SIN CITY au début des années 90, il rumine encore les problèmes qu’il a connus à Hollywood, à l’époque où son scénario pour ROBOCOP 2 a été massacré par les producteurs du film. Cet échec personnel a clairement nourri sa volonté de se donner corps et âme à une série dont il sera le seul maître à bord et le choix de transfigurer les grandes figures du « Hard-Boiled » par son style hyperbolique n’est pas anodin, étant donné que le film noir représente l’un des genres hollywoodiens par excellence. Comme si l’idée derrière la BD SIN CITY était aussi de démontrer aux costards-cravates d’Hollywood, ceux qui viennent le chercher pour mieux le museler, que Frank Miller est capable de leur en remontrer en matière de narration, et sur leur propre terrain qui plus est. Cette hargne ne justifie pas à elle seule la qualité des comics, mais détermine néanmoins leur confection, comme si chaque image, chaque page, chaque mot avait été conçu pour magnifier le genre représenté. Et pour beaucoup, SIN CITY représente la grande œuvre de Frank Miller, plus encore que THE DARK KNIGHT RETURNS du fait qu’elle soit encore plus personnelle. De son propre aveu, Miller a souhaité créer une BD impossible à adapter au cinéma, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il n’avait pas un compte à régler avec Hollywood, avec cet espoir lointain d’y être reconnu un jour, à sa juste valeur. Et c’est là que Robert Rodriguez rentre en scène, en le caressant dans le sens du poil, en lui assurant qu’un tournage sur fond vert allait permettre de respecter sa vision et lui donnant les pleins pouvoirs pour une adaptation de SIN CITY. Quand le deal est signé, c’est un gros coup pour Rodriguez, qui récupère les droits d’adaptation des comics là où tous les autres studios ont échoué. Mais c’est surtout la présence de Miller derrière la caméra, en tant que « coréalisateur », qui offre une crédibilité toute relative au projet, que l’on assure totalement fidèle à la création originale jusque dans le moindre plan, Rodriguez allant même jusqu’à affirmer qu’il n’avait aucun besoin de transposer le récit en scénario puisqu’il a travaillé avec chaque BD sur les genoux au moment du tournage ! Sachant que la bande dessinée est avant tout l’art de l’ellipse et que le dynamisme de son récit passe autant par la composition des cases que par l’action implicite qui se déroule dans – et entre – chaque image, une telle transposition est évidemment impossible. Il reste dans le film SIN CITY quelques plans dont l’inspiration provient des récits d’origine, mais le reste est un véritable massacre de l’œuvre puisqu’à force de refuser l’adaptation, les deux coréalisateurs détruisent tout ce qui faisait sa force initiale en le faisant passer ainsi d’un médium à l’autre, sans prendre en compte la différenciation grammaticale entre la BD et le cinéma. On savait depuis longtemps que Robert Rodriguez avait lâché l’affaire avec le cinéma, et on a eu la confirmation que le talent de Frank Miller ne se transpose pas forcément derrière la caméra. Mais cela n’empêche pas la critique d’affirmer à sa sortie en salles en 2005 que SIN CITY représente une révolution dans la façon de raconter des histoires, rien de moins qu’un véritable pas en avant dans le médium cinématographique. L’engouement quasi-unanime est d’autant plus troublant que MISSION 3D – SPY KIDS 3 du même Rodriguez a été tourné selon un procédé similaire deux ans auparavant, sans que personne n’y perçoive quoi que ce soit de révolutionnaire pour autant. De là à dire que la façon dont un film est vendu influe sur sa réception critique, il n’y a qu’un pas qu’on a décidé de franchir allègrement.

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Pourquoi revenir sur ce long historique du premier SIN CITY, dans une critique qui concerne la sortie de SIN CITY : J’AI TUÉ POUR ELLE ? Tout simplement parce que les temps ont changé durant la quasi-décennie qui sépare les deux films. D’une part, Robert Rodriguez n’est plus le « wonder boy » du cinéma indépendant puisqu’il a cumulé les bides sur son propre terrain (en commençant par PLANÈTE TERREUR et SHORTS) sans rien créer de nouveau ou de substantiel depuis au moins cinq ans (MACHETE KILLS, SPY KIDS 4 ou la série UNE NUIT EN ENFER n’ont pas attiré les fans de la première heure). D’autre part, Frank Miller a démontré qu’il pouvait très bien se bananer tout seul au cinéma avec THE SPIRIT (son épouvantable adaptation de l’œuvre de Will Eisner) et son détour par la pub pour un spot commandé par Gucci a quelque peu terni son aura d’auteur radical, du moins dans le médium cinématographique. Et malgré cela, il n’y a pas l’once d’une remise en question stylistique dans SIN CITY : J’AI TUÉ POUR ELLE. Cela signifie que cette suite maintient les défauts rédhibitoires du premier film, en déformant ainsi les sensations induites par les cases de la bande dessinée pour transformer des archétypes de film noir, à savoir des personnages puissants et marqués par la société déliquescente dans laquelle ils évoluent, en toons vivants contreplaqués sur des décors numériques suréclairés. Et c’est malheureusement vrai dès les toutes premières minutes du film, avec l’apparition ridicule de Marv, personnage emblématique et puissant dans les comics, sorte de « bobble head » court sur pattes au cinéma, la faute à un maquillage grotesque qui double le volume de la caboche de son interprète Mickey Rourke. Shooté sans aucune notion de rythme, rafistolé au bon gré du planning de ses vedettes (Bruce Willis n’a pas dû passer plus d’une journée sur le plateau et Josh Brolin fait une bien piètre imitation de Clive Owen) et conçu sans aucune tentative de faire ressortir le charisme évident de ses personnages sur le papier, SIN CITY : J’AI TUÉ POUR ELLE n’a absolument rien à envier à des productions aussi pauvres que MACHETE, alors que le prétexte fallacieux de vouloir rendre « hommage » au cinéma d’exploitation n’est même pas valable ici.

On pourrait s’arrêter là et prétendre que SIN CITY : J’AI TUÉ POUR ELLE est un ratage totalement imputable à l’amateurisme cinématographique de Robert Rodriguez, ce qui était plutôt évident pour le premier film. Après tout, de nombreux jeux d’ombres et de lumières semblent encore ici avoir été arrachés des pages de la BD pour les coller sur des images en mouvement, sans jamais se soucier du sens de l’effet initial. On pense notamment aux reflets permanents sur les lunettes du lieutenant Mort, ou encore aux changements radicaux de clairs obscurs dans le même plan, sans qu’ils ne soient justifiés par les sources de lumière. Comme s’il suffisait de mettre un filtre photoshop spécial « Sin City » sur des images filmées avec les éclairages à fond pour prétendre à la transposition directe d’une des œuvres les plus travaillées de la bande dessinée moderne. Oui, là encore on pourrait donc mettre le ratage sur le compte de Rodriguez, mais ce serait dénigrer le fait que Frank Miller a également pondu deux histoires inédites pour cette suite, et que celles-ci sont très loin d’avoir la puissance évocatrice de ses premiers récits. Passons rapidement sur la courte intrigue concernant Johnny et le sénateur Roark, qui se joue autour d’une longue partie de poker amenée à révéler l’identité de ce nouveau personnage interprété par Joseph Gordon-Levitt. Malgré ses allures tragiques, ce segment semble avoir été pensé pour introduire à nouveau la figure emblématique de Roark, dont la famille corrompue règne en maître sur la ville de Basin City. En effet, Roark est l’enjeu du second segment inédit, qui relate la vengeance de la danseuse Nancy, puisque celle-ci pleure toujours la disparition d’Hartigan, quatre ans après son suicide. La pauvreté de la narration est d’autant plus flagrante que ce segment fait suite à l’une des plus belles intrigues de SIN CITY (That Yellow Bastard, alias Cet enfant de salaud en français), en se basant quasi-exclusivement sur le monologue interne (retranscrit en voix-off) de Nancy et sur sa dérive psychologique toute relative (l’implication de Jessica Alba n’aide pas vraiment à relayer l’état émotionnel de son personnage). La présence fantomatique d’Hartigan est une belle idée, malheureusement tuée dans l’œuf par la prestation à deux de tension de Bruce Willis, mais Frank Miller lui-même affiche les limites de son intérêt pour ce segment, à partir du moment où il décide d’employer Marv de la même façon que dans le segment J’ai tué pour elle, c’est-à-dire comme une brute épaisse qui sert de sidekick au protagoniste principal quand il s’agit de prendre d’assaut la demeure de l’homme à abattre. Ce ne sera après tout que la seconde fois qu’il est caractérisé de la sorte dans le même film ! Pire encore, sans aucun référent visuel issu de la bande dessinée, ces segments reposent principalement sur l’imagerie développée par Rodriguez lui-même, ce qui rend les intrigues encore moins immersives qu’à l’accoutumé.

En proposant plus ou moins la même chose que le premier film, SIN CITY : J’AI TUÉ POUR ELLE parvient néanmoins à être encore pire. Cette fois, le projet ne se repose même plus sur la qualité des histoires classiques de Frank Miller, et ce dernier a de toute évidence perdu son inspiration initiale, à défaut de pouvoir retranscrire sa vision initiale sur grand écran. Son acceptation à Hollywood a-t-elle quelque chose à voir là-dedans ? Difficile à dire, mais vu le bide du film aux États-Unis, on doute franchement que les deux hommes pourront de nouveau sévir avec un troisième SIN CITY. Et vue l’ampleur du désastre, c’est plutôt un mal pour un bien.

TITRE ORIGINAL Sin City : A dame to kill for
RÉALISATION Robert Rodriguez & Frank Miller
SCÉNARIO Frank Miller
CHEF OPÉRATEUR Robert Rodriguez
MUSIQUE Robert Rodriguez & Carl Thiel
PRODUCTION Serguei Bespalov, Aaron Kaufman, Stephen L’Heureux, Mark C. Manuel, Alexander Rodnyansky & Robert Rodriguez
AVEC Mickey Rourke, Jessica Alba, Josh Brolin, Eva Green, Joseph Gordon-Levitt, Bruce Willis, Powers Boothe, Rosario Dawson…
DURÉE 102 mn
DISTRIBUTEUR Metropolitan Filmexport
DATE DE SORTIE 17 septembre 2014

4 Commentaires

  1. Cela ne me dérange pas d’affirmer avoir adoré Planet Terror, Machete, et surtout Sin City. Toutefois, je ne compte pas voir cette suite ; parce que j’ai entretemps lu les comics – et c’est difficile de les oublier après avoir passé 10 minutes à s’extasier sur une seule image de Marv sous la pluie – parce que je ne vois absolument pas l’utilité d’une suite maintenant, et surtout car Sin City fonctionne en tant qu’œuvre-concept, un coup unique impossible à reproduire. Je suppose que ce sont surtout ces deux derniers points qui expliquent son échec, au-delà de sa qualité intrinsèque (puisque c’est rarement sur elle que repose désormais le succès commercial d’une grosse production).

  2. Poivre

    C’est triste que le père Miller soit associé à des projets aussi boiteux. Mine de rien ça doit bien faire 15 ans que le bonhomme ne nous a pas livré une masterpiece dont il a(vait) le secret. C’est pas reluisant au cinoche et ça n’est guère mieux en bande dessinée: entre le comic inachevé (mais qui s’en plaint ?) All Star Batman ou son Holy Terror qu’on aimerait prendre au 10ème degré, l’artiste est tombé dans une panne créative dont il n’arrive pas à se dépêtrer.
    Récemment j’ai été ému de le voir par hasard sur des photos promo de Sin City 2, il semble être gravement malade et affaibli.

  3. Moonchild

    Je me souviens avoir plutôt apprécié le 1er volet à l’époque, mais c’était il y a 9 ans (il faudrait sans doute que je le revoie car il faut toujours se méfier d’un soi-même plus jeune …).
    Que dire sur ce 2ème volet, c’est ringard, sans âme, pénible sur la longueur, à fuir donc.

    Par contre, il y a 2 œuvres qui valent le coup d’œil ces temps-ci : Mange tes morts (tu ne diras point) de Jean-Charles Hue (qui avait déjà signé l’excellent La BM du Seigneur) et P’tit Quinquin de Bruno Dumont qui apporte de son côté (et c’est assez rare pour le signaler) un vrai vent de fraîcheur.

  4. Ouais je viens de le voir ce SIN CITY 2, que dire sinon que c’est consternant, le premier qui était moyen fait figure de chef-d’oeuvre à côté, il y a au milieu A DAME TO KILL FOR et avant et après deux sketches inventés pour l’occasion et étirés en longueur pour faire la farce, la pauvre Jessica Alba fait pitié (à l’époque du 1 c’était la star qui montait, là elle a perdu tout son magnétisme), les scènes d’action sont pi-to-ya-bles, ne surnage que Eva Green sublime (et à poil tout le temps ce qui n’est pas pour nous déplaire…), bref à éviter au ciné, louez le un soir mais pas plus…

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