OUVRE LES YEUX

Même si nous vibrons encore et toujours avec des chefs d’œuvres intemporels comme EDWARD AUX MAINS D’ARGENT, ED WOOD ou BATMAN – LE DÉFI, cela fait quelques années que nous avions lâché l’affaire avec Tim Burton. Ou du moins que nous avions l’impression que Tim Burton avait lâché l’affaire avec lui-même ! Loin de signer un retour en forme pour autant, BIG EYES s’apparente néanmoins à la première remise en question du cinéaste depuis longtemps. Explications.

La méthode est éprouvée à Hollywood, puisqu’elle a même fait l’objet d’une séquence dans un épisode de la série ENTOURAGE. Pour convaincre leurs futurs clients de signer avec eux, les employés des agences de représentation comme CAA ont tendance à leur promettre qu’ils vont transformer leur nom en « marque ». Et c’est précisément ce qui est arrivé à Tim Burton : son nom, son style et son talent sont devenus une marque. Il suffit d’une paire de chaussettes rayées ou d’un monstre aux yeux globuleux pour que la touche du réalisateur d’EDWARD AUX MAINS D’ARGENT apparaisse comme une évidence, même sur des œuvres qu’il n’a pas signé mais qui sont néanmoins considérées comme « Burtoniennes » ! Mais en suivant la carrière du cinéaste film après film, il est évident que celui-ci évoque toujours son parcours en filigrane, à travers celui de ses personnages principaux. Individualiste rejeté par les studios Disney à ses débuts, Tim Burton a longtemps tenté de se faire accepter au sein d’un système qui cherche à concasser les personnalités aussi marquées que la sienne pour les fondre dans un moule : avec un véritable carton sous le bras (le premier BATMAN, son passe-droit hollywoodien sur lequel il a dû courber l’échine), le réalisateur a décidé d’imposer sa vision coûte que coûte, faisant régulièrement preuve d’une affection sans bornes pour des personnages iconoclastes qui ne parviennent pas à exister dans un monde différent du leur : c’est le cas de l’automate Edward, dont le talent artistique à double tranchant lui vaut d’être d’abord admiré par des gens « normaux » (ici la petite bourgeoisie de banlieue), avant d’être mis au ban de la société à jamais. C’est aussi le cas du réalisateur travesti Edward D. Wood Jr, persuadé de son génie mais qui finira pourtant par mourir seul et sans le sou, avant d’être considéré comme le pire cinéaste de l’histoire du cinéma. C’est enfin le cas du Pingouin, dont l’espoir de devenir l’homme le plus influent de Gotham devait forcément lui permettre de faire oublier cette allure grotesque et difforme qui lui a valu d’être abandonné par ses propres parents. On le voit, comme ses personnages tant aimés et chéris, Tim Burton a toujours cherché cette reconnaissance qui allait lui permettre de dépasser ses névroses et démontrer son talent particulier – mieux encore, sa personnalité si distincte – à la face du monde. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait voulu concevoir un « classique » Disney à sa façon, malgré une première expérience désastreuse avec le studio. Et pourtant, si L’ÉTRANGE NOËL DE MONSIEUR JACK est effectivement considéré aujourd’hui comme un classique (très lucratif qui plus est), il faut tout de même rappeler que le film, qui se déroule entre la nuit d’Halloween et la nuit de Noël, a été bazardé dans les salles américaines en plein mois d’août 1993, à une date totalement inopportune et sans aucun effort publicitaire. Le temps et les spectateurs ont fini par en faire une œuvre reconnue, et même si les autres films de Tim Burton n’ont pas forcément retrouvé une telle popularité (exception faite d’EDWARD AUX MAINS D’ARGENT), le talent si particulier du cinéaste a fini par devenir reconnaissable, et même par garantir de francs succès à de futures œuvres qui lui doivent absolument tout. Et c’est finalement ce qui pouvait arriver de pire à Tim Burton, dont la véritable force créatrice est canalisée par ce désir absolu de reconnaissance, mais pas à n’importe quel prix : en imposant envers et contre tous sa propre patte artistique. En effet, s’il n’avait pas été viré de chez Disney dans les années 80, Tim Burton aurait-il cherché à produire L’ÉTRANGE NOËL DE MONSIEUR JACK pour le studio quelques années après ? Et sans la mainmise de la Warner sur le tournage du premier BATMAN, est-ce que BATMAN – LE DÉFI aurait vraiment été cet imposant carnaval émotionnel totalement schizophrène et névrotique, ce blockbuster d’auteur qui a terrifié les ligues parentales américaines en son temps ? Rien n’est moins sûr.

Pour autant, Tim Burton a dû apprendre à composer avec cette reconnaissance qui lui pendait au nez depuis longtemps, puisqu’il a fini par obtenir ce qu’il a toujours recherché. Certes, SLEEPY HOLLOW et LA PLANÈTE DES SINGES sont des œuvres intéressantes, car elles attestent chacune à leur manière de la façon dont Burton a géré sa starification grandissante. D’un côté, il opte pour le style au détriment de la substance, de l’autre il s’efface totalement au profit des thématiques d’une franchise reconnue et appréciée (dont il livre cependant l’un des opus les moins populaires). Mais cet apprentissage coïncide avec un changement de vie radical, qui expliquera la voie de la normalisation amorcée par une seconde partie de carrière. Tout d’abord, Tim Burton change de muse : il quitte la sublime Lisa Marie, une véritable figure de pin-up aux proportions « out of this world » pour épouser l’aristocrate Helena Bonham-Carter, avec laquelle il fonde une famille pour la première fois de sa vie. On peut ainsi comprendre que ses œuvres suivantes traitent de la paternité et de l’éducation parentale, comme c’est le cas dans BIG FISH et son exécrable adaptation totalement rétrograde de CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE. Le plan final enneigé de ce dernier film est d’ailleurs on ne peut plus clair, puisqu’il fait clairement écho à celui d’EDWARD AUX MAINS D’ARGENT, mais de manière totalement inversée : dans un mouvement de caméra contraire, le personnage reclus de Willy Wonka finit par trouver une famille de substitution (tout ce qu’il y a de plus « normale » au passage), alors qu’Edward lui-même était condamné à rester seul dans son manoir, pour l’éternité. Désormais conscient de la valeur (artistique et marchande) de son art, le cinéaste aborde alors la suite de sa carrière en jouant avec des valeurs sûres, qu’il va totalement dévitaliser de la moindre rêverie si caractéristique de ses premières œuvres : SWEENEY TODD et DARK SHADOWS sont des très vieux projets qui datent du début des années 90 et qu’il mène enfin à terme. LES NOCES FUNÈBRES est une tentative de refaire le coup de L’ÉTRANGE NOËL DE MONSIEUR JACK sans trop y croire et FRANKENWEENIE est le remake d’un court-métrage confidentiel qu’il a tourné chez Disney dans les années 80 (et qui lui a d’ailleurs valu d’être viré !). Enfin et surtout, ALICE AU PAYS DES MERVEILLES représente la consécration absolue du cinéaste, puisque celui-ci offre au studio Disney un véritable carton mondial sur son nom, alors que le projet entier consiste à se baser sur un célèbre conte pour en détruire le sens de l’intérieur et finir par consacrer la triste réalité du système au détriment du monde doux et dingue du rêve, comme le révèle la morale finale du film. De la part de celui qui fut l’un des grands cinéastes lunaires de Hollywood, c’est consternant. Mais pire encore : ALICE AU PAYS DES MERVEILLES constitue la meilleure cartouche pour ceux qui passent leur temps à chier allègrement sur l’hégémonie capitaliste de Hollywood et de son grand représentant, le studio Disney. Pourtant auprès de la critique et du public, cette morale absolument inappropriée aux contes de fées passe comme une lettre à la poste. Va comprendre !

BIG EYES débarque après le bide sévère de DARK SHADOWS (un véritable fiasco artistique et surtout financier) et la réception anecdotique de FRANKENWEENIE, alors que Tim Burton jouit d’une quasi-totale impunité critique et financière depuis maintenant plus d’une décennie. Il n’est donc pas étonnant de constater quelques signes de remise en question, ne serait-ce que dans le choix du sujet. Le film s’ouvre sur un générique similaire à ceux de SWEENEY TODDCHARLIE ET LA CHOCOLATERIE et EDWARD AUX MAINS D’ARGENT. Mais au lieu de cette trainée de sang qui fabrique des tourtes à la viande, de la manufacture des tablettes de chocolats ou des automates brinquebalants du vieux savant interprété par Vincent Price, il s’agit ici d’un même portrait d’enfant aux yeux grand ouvert, qui est photocopié à l’infini. La grande œuvre de Keane est au centre de l’intrigue, et le scénario de Scott Alexander et Larry Karaszewski – excellents scénaristes spécialisés dans le biopic de célébrités à réhabiliter (ED WOOD, LARRY FLINT ou encore MAN ON THE MOON) – consiste à mettre en lumière la supercherie qui a eu lieu dans les années 60, quand le peintre Walter Keane (Christoph Waltz) a décidé de voler les peintures de sa femme Margaret (Amy Adams) pour les signer de son propre nom et s’assurer le crédit total de son œuvre. En tant que grand amateur des peintures de Margaret Keane (son œuvre est parsemée de références aux fameux « Big Eyes » du peintre), Tim Burton signe forcément ici un film partisan qui lui tient à cœur. Mais de plus, BIG EYES traite fatalement de l’usurpation d’identité, du vol artistique pur et simple et confronte constamment les affres douloureuses de la création à la malhonnêteté inhérente au commerce artistique. Pendant dix années, Walter Keane a eu la mainmise sur sa femme Margaret, la manipulant pour peindre encore et toujours des nouvelles œuvres à la popularité d’autant plus grandissante qu’il a su en tirer profit et même s’avérer particulièrement ingénieux dans sa façon de les vendre au public, notamment en les commercialisant sous forme de posters. En somme, pendant que Margaret vivait un enfer personnel lié à sa propre passion (dont les répercussions l’ont d’ailleurs éloignée de sa fille), Walter était au paradis des escrocs, lui qui ne demandait finalement que la reconnaissance et le succès, même s’il ne les a pas mérités pour autant.

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On pourrait croire que Tim Burton se cache derrière les créations de Margaret Keane pour parler de son propre cas, mais au delà du respect évident dont le cinéaste fait montre pour celle qui constitue l’une de ses influences majeures, BIG EYES s’apparente plutôt à une véritable mise à nue du « système Burton », à plus forte raison car celui-ci ne se repose sur aucune de ses figures stylistiques habituelles (ici pas de citrouilles, de chaussettes rayées noires et blanches, d’épouvantails à échasses, même pas de Johnny Depp maquillé en pierrot lunaire, c’est dire !) pour tromper son monde, à quelques visualisations réalistes près des fameux « Big Eyes » que Margaret va croiser dans son quotidien. Et en ce sens, le générique même de BIG EYES est assez révélateur de ce qu’est devenu le cinéma de Tim Burton : un prétexte pour accrocher des posters sur les murs des chambres des jeunes adolescents gothiques et leur vendre les personnages de Willy Wonka ou du Chapelier Fou interprétés par Johnny Depp comme des icônes punks prémâchées dans une ère de conformisme absolu. Ceci étant dit, BIG EYES est loin de constituer un revirement totale, ni même un retour en forme pour l’auteur de BEETLEJUICE et ED WOOD. Certes, l’issue du procès final consiste ici à faire éclater la vérité au grand jour, comme il s’agit pour Tim Burton d’assurer à son public – de manière métaphorique – que cette passion pour son art est apparemment toujours intacte. Reste que la puissance de la démonstration n’est pas vraiment à l’ordre du jour. Pendant deux heures, ED WOOD avait réussi à nous faire croire au génie alternatif du « plus mauvais réalisateur de tous les temps » par une passion communicative, et surtout un sentiment d’identification évident de la part d’un cinéaste naïf et émerveillé, pas encore tout à fait conscient de son propre talent. Mais même si la sincérité de BIG EYES n’est pas à remettre en question (d’autant que le film s’est monté avec le concours de la véritable Margaret Keane), l’intrigue se concentre sur plusieurs éléments périphériques qui démontrent que Tim Burton profite du sujet pour régler quelques comptes. Avec les garants de l’Art institutionnel dans un premier temps (ici représentés par le personnage de Jason Schwartzman) qui l’ont certainement jugé trop plouc pour se faire institutionnaliser, mais aussi avec la critique (à travers le personnage de Terence Stamp) qui n’a pas su déceler en temps et en heure sa véritable personnalité dans les œuvres plébiscités par le public. Il y a certainement du vrai dans le vécu que Tim Burton retranscrit ici à travers le double parcours de Walter et Margaret Keane, même si la pureté de l’intention originelle est ici minimisée par de telles considérations secondaires sans aucune conséquence sur l’intrigue en soi. Toutefois, ce procédé a tendance à faire éclater au grand jour la dualité assumée de Tim Burton, et à asseoir de manière définitive sa tentative d’allier l’art et le commerce, sans jamais parvenir à trouver le juste milieu dans la seconde partie de sa carrière.

C’est ici que repose la véritable remise en question amorcée par BIG EYES. Le cinéma de Tim Burton a toujours été un cinéma sensitif, passionnel, à fleur de peau, du moins à ses débuts. En ce sens, le réalisateur s’éloigne généralement de l’aspect méthodique de la mise en scène et contrairement à la plupart des autres grands auteurs de sa génération, il n’est pas à même de faire évoluer le médium cinématographique, et n’a d’ailleurs jamais cherché à le faire. Au contraire, ses films sont des œuvres individualistes, une expression de son humeur du moment au sein de sa personnalité certes nombriliste, mais bien plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord. Et il en va également ainsi de ses dessins, ses photos ou encore ses poèmes et petites histoires. En ce sens, BIG EYES n’a de véritable intérêt que dans la lecture spécifique du film à travers la dualité de son auteur, ici mise à nue. Il faut ainsi comprendre qu’un autre réalisateur aurait pu en tirer un biopic tout aussi conventionnel (car c’est malheureusement le cas ici), mais pas forcément aussi habité. On le sait, le Tim Burton qui nous a fait vibrer il y a tant d’années a quitté la scène depuis très longtemps. Celui qui l’a remplacé aujourd’hui semble enfin décidé à jeter un œil sur ce qu’il est devenu. Attendons donc de voir dans quelle direction cette prise de conscience va le mener.

TITRE ORIGINAL Big Eyes
RÉALISATION Tim Burton
SCÉNARIO Scott Alexander & Larry Karaszewski
CHEF OPÉRATEUR Bruno Delbonnel
MUSIQUE Danny Elfman
PRODUCTION Lynette Howell, Scott Alexander, Larry Karaszewski & Tim Burton
AVEC Amy Adams, Christoph Waltz, Krysten Ritter, Danny Huston, Jason Schwartzman, Terence Stamp, Jon Polito, Farryn VanHumbeck…
DURÉE 106 min
DISTRIBUTEUR Studio Canal
DATE DE SORTIE 18 mars 2015

4 Commentaires

  1. mad dragon

    Une analyse pertinente de la perte de repères d’une Burton..que ce soit la personnification du personnage principal de ses dernièrs metrages par un seul et même ex-prodige Hollywood (Johnny Depp) ou des choix de genre (comédie musicale, animation, ou relecture d’oeuvres), a aucun moment burton semble avoir retrouvé son style, ou alors en apparence. D’ailleurs lui et son acteur fétiche semblent avoir empruntés un tournant de carrière similaire, rejetant le cachet « auteurisant » de leurs débuts pour courber l’échine devant le grand « Hollywood »

  2. jackmarcheur

    Il y a bien longtemps que le cinéma de Tim Burton ne m’excite plus du tout, et je crois que c’est depuis Big Fish, qui reste mon préféré (quoique Charlie, à force de le revoir avec mes gamins, n’est pas mal non plus).
    J’ai zappé tout les films suivants. Faudrait que je me replonge dans sa filmo un de ces 4.

    Je dis pas non pour Big Eyes, mais bon… je ne vais pas me jeter dessus non plus !

  3. Moonchild

    Comme la plupart d’entre vous (apparemment), je goûte assez peu le cinéma de Tim Burton depuis 10 voire 15 ans.
    J’étais quand même assez curieux de voir ce film, vendu ici et là comme un tournant, une « renaissance » ; hélas, Big eyes est d’une vacuité quasi totale, impersonnel au possible, les personnages sont peu attachants et monolithiques ; y voir une mise en abyme de son cinéma, de son oeuvre est sans doute pertinent, mais cela ne mène pas très loin …
    La dernière demi-heure, le procès en l’occurrence, est d’ailleurs assez symbolique d’un cinéaste qui n’a plus rien à montrer ni à dire
    Après, je n’ai rien contre la sobriété, loin de là (prenez Lynch qui fait peut-être son plus beau film avec Une histoire vraie), mais au final ce film est aussi vide que des oeuvres où Burton se caricaturait (le gothique victorien de Sweeney Todd, la féerie acidulée de Charlie … ou d’Alice …) pour accoucher d’oeuvres tout aussi vides …
    Je suis un peu triste …

  4. sacha

    je suis loin d’être d’accord avec votre relecture de la filmo de Burton , vous nous donnez pour  » des faits acquis par tous  » des visions de ses films qui vous sont toutes personnelles … et si c’est pour avoir comme critique de ses films un « c’était mieux avant » … je me contenterais d’aller lire ça sur Allociné .
    On ne peux pas reprocher à Burton de ne pas nous resservir pendant vingt ans, un Edward au mains d’argent tous les ans !
    Ce que vous lui reprochez de ne pas vous donner, … vous le lui reprocheriez si il vous le donnais !

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