ON CONNAÎT LA CHANSON

Annoncée avec fracas comme « la nouvelle série de Martin Scorsese et Mick Jagger », VINYL avait de quoi attirer l’attention : une série dans le milieu du rock au début des années 70, parrainée par un fan absolu de musique et par une rock-star qui a véritablement vécu l’époque, semblait évidemment pleine de promesses. Quand en plus le scénariste Terence Winter (BOARDWALK EMPIRE, LES SOPRANOS, LE LOUP DE WALL STREET) est en charge de l’écriture, on était en droit d’attendre beaucoup… et d’être finalement assez déçu.

Conçue à partir d’un script de film écrit par le romancier Rich Cohen au début des années 2000 pour Martin Scorsese et Mick Jagger, VINYL suit les déboires de Richie Finestra (interprété par Bobby Cannavale), patron d’American Century, une maison de disque au bord de la faillite qui, par passion de la musique, refuse de vendre sa compagnie et tente coûte que coûte de sauver son label. En parallèle, il doit gérer ses propres tendances à l’addiction, son mariage qui bât de l’aile, le meurtre accidentel d’un DJ radio et ses relations avec la mafia new-yorkaise. Si le pilote de la série bénéficiait du savoir-faire de Martin Scorsese derrière la caméra et parvenait à exposer tous les enjeux de la série en deux heures bien remplies, la suite va progressivement s’embourber dans une narration mollassonne. Bien loin d’électriser le récit et d’imposer des moments de tension, les différents problèmes que rencontre Finestra ralentissent une intrigue déjà plombée par les poncifs d’écriture. Par exemple, la spirale autodestructrice dans laquelle est pris le personnage reproduit sans grande inventivité les figures obligées du genre. Les relations avec sa famille se dégradent. Il ment à ses associés et n’hésite pas à les manipuler. La série ne nous épargne même pas le moment où Finestra est pris d’hallucinations et croit voir un ancien ami mort. Malheureusement, le procédé est grillé dès les premières minutes de l’épisode à cause d’un jeu de mise en scène assez grossier (le « revenant » apparaît toujours masqué pour les autres personnages, que ce soit par une porte ou un mur) et la révélation finale (Richie est responsable de la mort de son ami dans un accident qui sera la source de ses traumas) n’est pas assez originale pour relancer l’intérêt envers le protagoniste. De la même façon, le personnage de Jamie Vine, interprété par Juno Temple, peine à sortir des clichés associés habituellement à la femme ambitieuse : alors qu’elle entend gravir les échelons en découvrant et en signant un nouveau groupe pour le label de Finestra, ses sentiments pour deux musiciens du groupe mettent en danger leur carrière… et donc la sienne.

La bande-annonce de la série VINYL

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Non seulement ces poncifs manquent cruellement d’originalité, mais en prenant de la place dans les scripts, ils ralentissent mécaniquement les autres arcs narratifs de la série, comme celui sur le groupe The Nasty Bits. Menés par l’Anglais Kip Stevens, les Nasty Bits annoncent l’avènement imminent du punk new-yorkais. En dépit de l’urgence et de la frénésie associée au punk, il faudra attendre les deux épisodes de cette première saison pour que le groupe enregistre son album et joue enfin devant un véritable public. Ce décalage est malheureusement significatif de la façon dont la série approche son sujet. Certes, elle ne manque pas de célébrer la musique populaire de la seconde moitié du XXe siècle (blues, rock, soul, funk, country, etc.) au travers de séquences de concert ou de mini-clips insérés dans chaque épisode. Mais faute de reproduire visuellement l’esprit et le rythme de cette musique, VINYL échoue à en faire autre chose qu’une forme de décorum, un prétexte pour donner un peu de glamour à une histoire somme toute assez terne. Bobby Cannavale a beau se démener pour incarner un Richie Finestra cocaïné jusqu’aux yeux et en permanence au bord de l’explosion, l’indéniable qualité de sa performance ne parvient pas à sauver la série de sa propre lourdeur.

Le plus décevant est que les auteurs semblent parfois amorcer des pistes pour des développements bien plus intéressants, qui ne sont jamais pris en compte par la suite. Par exemple, à la fin du pilote, Finestra assiste à un concert des New York Dolls au Mercer Arts Center. Alors que Richie se laisse peu à peu imprégner de l’énergie dégagée par le groupe et leurs fans, le bâtiment se fissure de plus en plus sous l’effet des décibels et des mouvements frénétiques de la foule jusqu’à s’écrouler complètement. C’est un Richie Finestra transfiguré qui ressort des décombres, à la foi dans le rock’n’roll renouvelée, déterminé à garder son label en faillite envers et contre tout. Enjolivant des faits réels (le Mercer Arts Center s’est bien effondré en août 73 mais en fin d’après-midi et non pendant un concert des New York Dolls), la conclusion de ce premier épisode semblait donc promettre une fresque musicale où le New York du début des années 70 ne serait pas seulement un simple décor mais un moyen de retranscrire visuellement la frénésie créatrice qui frappait Big Apple durant ces années-là. Malheureusement, la série va complètement délaisser cet angle psychogéographique. Si certains lieux mythiques (le Brill Building, Max’s Kansas City, le Chelsea Hotel) ou plus banals (les quartiers noirs où les DJ mettaient en place les bases du hip-hop en expérimentant le crossfading) sont effectivement représentés, leur apparition ressemble plus à un inventaire en règle qu’à une tentative de construire un commentaire cohérent et intelligible sur les liens entre la ville et les musiques qui y sont nées. La faiblesse du propos est d’autant plus exaspérante que les auteurs rappellent au travers d’un dialogue le potentiel de la série. Dans le septième épisode, Richie doit aller en Californie et se retrouve entouré par Mama Cass Elliot, David Crosby, Neil Young, Gram Parsons et d’autres figures emblématiques de la scène californienne. Remarquant que Finestra est manifestement mal à l’aise dans une ambiance bien plus décontractée que celles auxquelles il est habitué, son interlocuteur lui conseille de rester à New York : « Ne quitte jamais New York. La colère te va bien ». Alors qu’une telle remarque aurait pu, voire dû, être au cœur de la série, elle n’est là que pour souligner de manière très superficielle la différence entre New York et la Californie.

De la même façon, au lieu d’être au centre d’une romance assez peu inspirée, le couple formé par Kip Stevens et Jamie Vine aurait pu être l’occasion d’explorer la partie underground de la scène new-yorkaise. Fraîchement arrivé à New-York, Stevens était le prétexte parfait pour fournir un contre-point sociologique à Richie Finestra. Alors que ce dernier fréquente les grands noms de la scène musicale, Stevens aurait pu écumer les bars et les clubs à la recherche des futurs membres de son groupe. De la même façon, Jamie Vine étant chargée de trouver de nouveaux groupes pour le label de Finestra, elle avait une excuse toute trouvée pour l’accompagner et l’aider à découvrir ce nouveau milieu. On trouve là un autre paradoxe de la série : alors que Richie ne cesse d’ordonner à ses employés de se démener pour lui trouver des nouveaux groupes à signer et pour garder ceux qui menacent de partir, la série est particulièrement feignante lorsqu’il s’agit de montrer la réalité concrète du milieu musical. Elle met certes en scène des figures historiques comme Robert Plant, Alice Cooper ou David Bowie mais ces passages ne parviennent pas à s’extirper du cliché pour atteindre la même sincérité qu’un film comme le PRESQUE CÉLÈBRE de Cameron Crowe, par exemple. Et si la bande-son est incontestablement appréciable, on aurait aimé que la série nous montre des protagonistes effectivement en train de faire de la musique. Alors que HBO comptait manifestement faire de la série un nouvel étendard de la chaîne, aux côtés de GAME OF THRONES, n’hésitant pas à claquer un budget de 100 millions de dollars pour cela (dont 30 millions pour le pilote), il paraît aberrant que cette première saison ne propose qu’une poignée de morceaux originaux, dont seulement deux ou trois pour les Nasty Bits, préférant capitaliser sur la notoriété de classiques ultra-connus. Cette insistance à se focaliser sur les grands noms de la musique pose également d’autres problèmes. En tant que label créé de toutes pièces pour les besoins de la fiction, il est évident qu’American Century ne peut pas signer des artistes dont les détails de la carrière sont largement connus. Partant de là, le spectateur connaît d’ores et déjà l’issue des tentatives de deal avec Led Zeppelin, Alice Cooper, David Bowie ou Elvis Presley. De cette façon, les auteurs torpillent un peu plus les enjeux autour de ce qui est censé être le thème principal de la série.

À la fin de cette première saison, VINYL laisse donc un sérieux sentiment d’inachevé. Malgré un casting impressionnant de bout en bout – Cannavale y est exceptionnel mais on peut aussi citer Ray Romano, James Jagger, Juno Temple ou Olivia Wilde dans un rôle beaucoup moins lisse qu’à l’accoutumée – et un sujet plein de potentialités, la série ne parvient jamais à cacher la vacuité de ses intrigues sous l’aura de coolitude qu’elle emprunte à la musique des années 70. Néanmoins, il est sans doute un peu tôt pour condamner définitivement la série. Face aux audiences décevantes, HBO a décidé de commander une deuxième saison tout en remplaçant le showrunner par Scott Z. Burns (LA VENGEANCE DANS LA PEAU, CONTAGION, EFFETS SECONDAIRES) et Max Borenstein (le GODZILLA de Gareth Edwards et la série MINORITY REPORT). S’il n’est pas gagné que les deux scénaristes au CV pas franchement resplendissant réussissent à réorienter la série de façon convaincante, on espère néanmoins que cette deuxième saison lui permettra enfin d’être à la hauteur de ses promesses !

VINYL est disponible en replay sur OCS jusqu’au 17 mai prochain.

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