O’BROTHERS

On avait beau aimer les films précédents du réalisateur australien John Hillcoat, rien ne nous avait préparé à la claque que s’avère être son cinquième long-métrage, l’impressionnant DES HOMMES SANS LOI, dans nos salles ce mercredi.

Le film de gangsters est un genre hollywoodien historique qui a traversé l’histoire du cinéma en engendrant une flopée de titres mythiques, notamment ceux tournant autour de la période de la Prohibition. Et pourtant, nettement plus rares sont les films ayant abordé le versant campagnard de cette époque. En adaptant un roman situé dans un comté de la Virginie du début des années 30, John Hillcoat s’empare de cette matière en friche et y impose sa marque avec une évidence sidérante. L’intrigue décrit la guerre sans pitié que mène l’agent fédéral Rakes (Guy Pearce), sorte d’Eliot Ness maléfique, contre les Bondurant, une fratrie de contrebandiers d’alcool comprenant l’aîné Forrest (Tom Hardy), chef de clan et mâle alpha faussement taciturne, le cadet Howard (Jason Clarke), une brute épaisse un peu trop portée sur la bouteille, et le benjamin Jack (Shia LaBeouf), le plus faible des trois mais aussi le plus ambitieux. Les premières minutes de DES HOMMES SANS LOI posent sans tourner autour du pot la note d’intention du film, qui consiste à donner une dimension « bigger than life » à la réalité des faits (rappelons que le roman dont est tiré le film, écrit par Matt Bondurant, narre les exploits bien réels du grand-père de ce dernier et de ses frères). Ainsi, le comté irréductible de Franklin, véritable distillerie à ciel ouvert en pleine Prohibition, est symbolisé d’entrée par ce très beau panoramique nocturne sur les collines locales constellées de dizaines de foyers rougeoyants marquant la présence arrogante d’une multitude d’alambics clandestins.

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Sans doute parce qu’ils sont d’origine australienne, autrement dit d’origine étrangère, John Hillcoat et son scénariste Nick Cave abordent le folklore régional avec une absence d’inhibitions évidente. Du début à la fin, dans son esthétique automnale, dans sa bande-son à base de country et de bluegrass revisités comme dans ses dialogues aux accents incompréhensibles, le film transpire la culture des hillbillies, ces péquenauds ricains qui effraient les citadins (et donc les flics venus de la ville). Tout y passe : la gnôle de contrebande que l’on boit dans des bocaux recyclés, l’église baptiste et la piété sévère de ses fidèles, les vieilles guimbardes pétaradantes et rouillées, les paysages bucoliques bordés de saules pleureurs, les tripots enfumés où les Noirs font la bringue au rythme du blues, etc. Mais le parti pris de Hillcoat parvient constamment à transcender cette imagerie de carte postale, à transformer les clichés en archétypes, à conférer une dimension universelle à ce qui relève de l’anecdote, bref à jouer la carte de l’Americana la plus pure. Le film va même jusqu’à revivifier complètement une figure aussi affadie que la célèbre punition du goudron et des plumes, qui revêtait une dimension presque comique dans l’inconscient collectif alors qu’elle retrouve ici tout son caractère horrible et macabre. La grande réussite du film réside d’ailleurs dans le portrait des frères Bondurant et notamment dans leur supposée immortalité à laquelle le charismatique Forrest croît dur comme fer. En étant constamment mise à l’épreuve des péripéties de l’intrigue, cette mythologie familiale, en plus de capter l’intérêt du spectateur littéralement suspendu à sa confirmation ou à son infirmation potentielles, finit par devenir le centre névralgique de la narration autour duquel les personnages se définissent : l’absence totale de peur du bulldozer Howard, la bestialité tranquille de Forrest, la soif d’ambition de Jack mais aussi la force vitale que représente le personnage de Maggie (Jessica Chastain). Un formidable rôle de femme à la fois séduisante et effacée mais qui prend une importance capitale lors de la révélation d’une ellipse qui confèrera une intensité faramineuse au dernier acte.

Certains, et notamment les festivaliers cannois, ont pu reprocher au film son outrance (notamment à travers le personnage du bad guy aussi sadique que coquet interprété par Guy Pearce). Autant reprocher à Wagner de ne pas faire de la musique de chambre. Car nous ne sommes pas ici dans le domaine du film de gangsters documenté et réaliste, mais bien dans celui d’une grande histoire pleine de bruit et de fureur, d’un western mythologique peuplé de personnages démesurés et de batailles meurtrières, d’un ballet de sang et de mort. Comme le prouve avec brio l’affrontement final sous le pont couvert, filmé à contre-jour dans une ambiance expressionniste totalement paroxystique. Et en cela, le personnage grandiloquent et génialement détestable de Rakes s’intègre idéalement à ce spectacle, ainsi que les accès de violence barbare de Forrest, sorte de monstre gentil et grommelant campé par un Tom Hardy au sommet de son art. En regardant DES HOMMES SANS LOI, on pense souvent au Robert Aldrich de PAS D’ORCHIDÉES POUR MISS BLANDISH ou de L’EMPEREUR DU NORD : il y a là la même absence de retenue, la même envie de raconter une histoire impitoyable, de montrer de manière frontale des personnages extrêmes aux prises avec ce qu’ils ont décidé d’être. Hillcoat, à travers une mise en scène aussi belle que redoutablement efficace (mazette ces gunfights de malade !), parvient à tenir son spectateur rivé à son fauteuil jusqu’au bout, désireux de savoir si l’histoire qu’on vient de lui raconter est une fable ou pas, alors que, quelque part, il connaît très bien la réponse. C’est tout le prix de ce grand morceau de cinéma. L’un des plus habités que l’on ait pu voir sur un écran cette année.

TITRE ORIGINAL Lawless
RÉALISATION John Hillcoat.
SCÉNARIO Nick Cave.
MUSIQUE Nick Cave et Warren Ellis.
PRODUCTION Michael Benaroya, Megan Ellison, Lucy Fisher et Douglas Wick.
AVEC Shia LaBeouf, Tom Hardy, Jason Clarke, Guy Pearce, Jessica Chastain, Gary Oldman…
DURÉE 116mn
DISTRIBUTEUR Metropolitan FilmExport
DATE DE SORTIE 12 septembre 2012.

6 Commentaires

  1. Fest

    « mazette ces gunfights de malade ! »

    Ca tombe bien je me disais justement pas plus tard qu’hier que ça faisait un bail que j’en avais pas vu au cinoche…

    En tous cas merci ça fait méchamment envie.

    (Fest)

  2. jp koff

    J’en sors bon dieu quel pied !
    Dialogues de nick cave : déments
    musique de nick cave : démente
    casting : dément (guy pearce vs. tom hardy, bondious !)
    photo : démentielle
    sublime.

    avec premium rush, c’est le premier bon film que je vois depuis deux mois !

  3. jp koff

    et comme tu le dis très bien arnaud
    ce film est une bonne grosse dose
    bien grasse d’americana,
    comme seuls peuvent le faire des non américains j’imagine (laugier le fait un peu dans son TALL MAN, d’ailleurs, mais vous n’en avez pas parlé…)

  4. Poivre

    Merci pour cette critique qui m’a donné envie de découvrir le film.
    Vu hier soir et effectivement c’est excellent, Tom Hardy et Guy Pearce sont géniaux et Shia LaBeaouf est étonnant. Gary Oldman est également savoureux dans un second rôle.
    Le tout est superbement emballé et bien rythmé, un très bon moment de cinéma.

  5. Ben sur Panam

    Critique qui met l’eau à la bouche, je vais me laisser tenter…

  6. Smart Ass

    Hi Folk’s !

    Je sors tout juste de ma séance du lundi et suite à cette critique élogieuse (parmi tant d’autres) j’avais choisi de voir ce film.

    Qu’on me mette un ragondin dans le slip, qu’on m’insulte et me recouvre de goudron et de plumes :je n’ai pas aimé ces Hommes sans loi que j’ai trouvé … sans charisme.

    Contrairement à beaucoup la mise en place m’a semblé laborieuse et les scènes d’action assez molles. Bref j’imaginais jubiler devant des gunfight qui feraient pâlir John Smith de jalousie, découvrir un grand méchant sadique et violent mais non. Bien que ce dernier soit susceptible comme Norman Stansfield lorsque l’on tâche son costume, c’est son seul trait de caractère en faisant un « vilain ».

    Je ne vais pas m’étendre car je crois que j’aurais beaucoup de choses à dire.

    🙂

    Smart

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