NOUVEAU REGARD SUR « LA BOUCHE »

C’est un véritable petit événement pour les cinéphiles curieux et partisans d’expériences extrêmes : le moyen-métrage de Lucile Hadzihalilovic sort enfin en DVD dans une édition remarquable. L’occasion de mesurer toute la singularité et le prix de cette œuvre inoubliable.

Le visionnage en est si viscéral, qu’il semble que la façon la plus juste d’évoquer LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE consiste à partager sa propre découverte de l’œuvre culte de Lucile Hadzihalilovic. Je me souviens donc avoir vu pour la première fois ce film au terme d’une soirée de courts métrages sélectionnés par Hadzihalilovic dans un cinéma tourangeau. Je serais bien en peine de vous décrire le reste du programme. Par contre, je n’ai rien oublié de LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE : fasciné par le caractère à la fois extrêmement esthétisant du film et d’un naturalisme vibrant, j’étais sorti lessivé de ces 48 minutes de projection qui avaient mis à rude épreuve ma position de spectateur. Entendez par-là que j’étais suffisamment volontaire pour observer des scènes extrêmement dérangeantes, tout en étant réduit à une impuissance insupportable. Il faudra attendre la scène de viol d’IRRÉVERSIBLE pour retrouver une sensation de déchirement équivalente. Revoir LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE presque quinze ans après sa (petite) sortie en salles, permet de faire deux constats qui n’ont finalement rien d’étonnants : le souvenir que l’on garde du film reste extrêmement vivace, et son efficacité demeure imparable.

Conçu parallèlement à CARNE et SEUL CONTRE TOUS, LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE marque les premiers pas de réalisatrice de la comparse artistique de Gaspar Noé, Lucile Hadzihalilovic. Son coup d’essai s’impose donc logiquement comme le pendant féminin du diptyque du Boucher. Ainsi, comme les meilleurs films de Noé, LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE est une expérience sensorielle unique qui fait s’alterner le dégoût pour le sujet abordé (en l’occurrence, le rapport incestueux entre un quarantenaire frustré et une fillette esseulée) et la fascination pour l’efficacité narrative d’un film qui vise droit au but, sans fioriture ou atermoiements. L’économie de dialogues, la crudité de la narration, l’apparente limpidité de la mise en scène (peu de plans, quasiment pas de mouvements d’appareil) et l’emploi de figures narratives primales (le film est aussi une variation sur le conte de fée), sont quelques-uns des secrets de l’efficacité du film. Mais c’est peut-être un art du cadre consommé qui reste le plus remarquable. Tourné en 16 mm, LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE enferme constamment les personnages, coincés à la fois dans les lignes verticales du décor étriqué d’un HLM de banlieue et le format scope épouvantablement claustrophobe parce que particulièrement radical (2.66 au lieu du 2.35 habituel). Un caractère étouffant, soutenu par un travail sur la bande son incroyable : des nappes constantes, déplaisantes et pourtant peu perceptibles, qui mettent le spectateur dans une tension permanente.

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Le DVD sorti par Badlands est d’autant plus indispensable, qu’il est accompagné d’un travail éditorial digne d’éloges. Extrêmement respectueux de l’œuvre, y compris dans ses menus, le disque est nanti d’une palanquée de suppléments qui fournissent de nombreuses clefs pour mieux appréhender cette œuvre unique. On saluera en particulier la présence du documentaire LES SOUVENIRS DE JEAN-PIERRE, dans lequel sont convoqués tous les participants au film, qui conservent un souvenir extrêmement fort de cette aventure peu commune. Lucile Hadzihalilovic et Gaspar Noé reviennent sur la conception au long cours du film, les comédiens font part du trouble qu’ils ont ressenti lors du tournage des scènes les plus éprouvantes et le directeur de la photographie, Dominique Colin, admet que LA BOUCHE DE JEAN-PIERRE est l’une des œuvres dont il est le plus fier. Et on ne peut qu’abonder dans son sens devant le culot et l’intégrité plastique de son travail : osant les très basses lumières, le film baigne dans des teintes verdâtres et jaunes. L’interprète de Mimi est également de la partie, et il est fascinant de voir comment, enfant, elle a pu appréhender de façon extrêmement saine le tournage de scènes pourtant éprouvantes. Son témoignage est à lui seul une belle preuve du talent de cinéaste d’Hadzihalilovic.

Le supplément le plus long du disque LES AMIS DE JEAN-PIERRE, fait défiler une douzaine d’admirateurs inconditionnels du moyen-métrage : des critiques évidemment, mais surtout des cinéastes. Offrant des pistes d’analyse souvent passionnantes, le documentaire aurait néanmoins gagné à être plus resserré (en l’état, il fait quand même 52 minutes) et des synthés plus informatifs n’auraient pas été de trop : si Christophe Gans, Nicolas Boukhrief ou Douglas Buck sont suffisamment connus, on ne sait pas forcément qui sont Alanté Kavaïté, Joyce Nashawati ou Stéphane Derdérian. Mais surtout, Badlands a eu l’excellente idée d’inclure sur son dvd GOOD BOYS USE CONDOMS, un très court-métrage réalisé par Lucile Hadzihalilovic, et probablement la meilleure œuvre conçue au sein d’une collection produite par Canal + dans les années 1990, dans le cadre d’une campagne pour l’utilisation du préservatif. Autre excellente trouvaille des éditeurs : le DVD est accompagné d’un épais livret reproduisant l’intégralité du scénario. Un document de travail passionnant, notamment parce que les nombreuses différences avec le film terminé permettent de constater que, dans le cinéma de Lucile Hadzihalilovic comme chez tous les grands réalisateurs, l’image supplante toujours le verbe.

La page Facebook de l’éditeur du film, Badlands

RÉALISATION Lucile Hadzihalilovic
SCÉNARIO Lucile Hadzihalilovic
CHEF OPÉRATEUR Dominique Colin
MUSIQUE Vol de nuit
PRODUCTION Lucile Hadzihalilovic et Gaspar Noé
AVEC Denise Aron-Schropfer, Jacques Gallo, Sandra Sammartino, Denise Schrofter, Michel Trillot…
DURÉE 48 mn
DISTRIBUTEUR Rézo Films (salles) Badlands (vidéo)
DATE DE SORTIE En salles : 9 avril 1997. En DVD : 11 mars 2013

 

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