NOUS VIEILLIRONS ENSEMBLE

Aux États-Unis, c’est un fait : GIRLS est un succès. On serait même tenté de dire qu’il s’agit d’un micro phénomène de société, de ceux réservés à une petite frange de la population mais qui posent les fondations d’une œuvre culte. Or, on sait à quel point le succès peut être nocif pour une série, a fortiori quand elle carbure autant à l’autobiographie que GIRLS. Fort heureusement pour nous, les nuées de critiques dithyrambiques qui ont salué la première saison, n’ont pas suffi à sécher les larmes de Lena Dunham.

En avril dernier, nous vous disions tout le bien que nous pensions de la première saison de GIRLS, une série HBO qui a consacré le talent de Lena Dunham, jeune protégée de feu Nora Ephron et de Judd Apatow, par ailleurs producteur exécutif de la série. Dans le même papier, nous nous inquiétions également de la capacité de Dunham à étoffer une série dont les principales qualités sont son honnêteté et son aptitude à poser un regard impartial sur ses personnages principaux, à savoir un groupe de jeunes femmes en pleine transition entre adolescence et vie d’adultes. Le visionnage de la seconde saison est pour le moins rassurant : Lena Dunham est parvenue à poursuivre son récit sans se départir de son mordant et de sa sincérité. Mieux encore, GIRLS trouve cette fois un nouveau moteur narratif qui devrait logiquement permettre à la série de durer.

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Les mécanismes de cette seconde saison s’articulent autour de deux scènes miroirs, l’une permettant de constater l’impossibilité de stagner des personnages, l’autre prophétisant leurs échecs alors qu’ils s’engagent vers la vie d’adultes « installés ». La première de ces scènes, très logiquement au cœur du premier épisode, consiste en une fête organisée par Hannah, le personnage principal interprété par Dunham, et son nouveau colocataire, l’homo extraverti Elijah (impayable Andrew Rannells). Pour le duo, l’objectif de la fête est clair : régresser allégrement en niant les années qui passent. « Organiser ce genre de fête permet de ne pas vieillir » déclare carrément une Hannah joviale à Elijah. Évidemment, la sauterie vire au cauchemar : ces trop grands gamins se déchirent, se trahissent, bref se montrent sous leur pire jour. Les épisodes qui suivent sont du même tonneau, à savoir proches de la caricature avec un penchant burlesque qui souligne le gouffre séparant le comportement des personnages de la réalité. Tout en nous préparant au tournant qui va suivre, ces épisodes distillent des trouvailles savoureuses, comme le nouveau petit ami d’Hannah, Sandy (Donald Glover de COMMUNITY), un black rejeté pour ses convictions politiques : le malheureux a en effet le défaut impardonnable d’être un Républicain militant ! L’occasion de constater, une nouvelle fois, le sens de l’autodérision de Dunham qui ne cache pas ses sympathies pour les Démocrates. Quant à la virée nocturne copieusement cocaïnée d’Hannah et Elijah, elle souligne l’inconsistance des personnages, en particulier dans leurs rapports à un véritable ex junkie, l’éminemment sympathique Laird (Jon Glaser).

1Bien que satisfaisante en soit, cette tendance à la satire ne peut mener bien loin, notamment parce qu’elle nous éloigne des personnages. Et c’est là que survient la deuxième scène charnière, située au centre de l’épisode 4. Il s’agit d’une nouvelle fête (l’occasion idéale de confronter tous les personnages) toujours organisée par Hannah, mais aux antipodes de la précédente. Cette fois, il convient en effet de faire comme si les personnages étaient des adultes : un vrai dîner de grands, avec de la vraie cuisine et de vraies discussions entre gens raisonnables. Le résultat est tout aussi, si ce n’est plus, catastrophique, d’autant qu’il est mis en parallèle avec un autre dîner d’adultes, abominablement drôle : celui de Jessa (Jemima Kirke) et des parents de Thomas (Chris O’Dowd) avec qui elle s’était mariée sur un coup de tête à la fin de la première saison.

Cet épisode pose la réelle problématique de la seconde saison : les personnages ont désormais pris conscience de l’impossibilité de stagner et encore moins de régresser. Il faut cette fois aller de l’avant, si possible en accomplissant son idéal sentimental et professionnel. Un objectif d’autant plus difficile à atteindre qu’il se fait sans appui de la famille ou des amis. Ainsi, chaque personnage principal pâtit d’un sentiment de solitude douloureux, alors qu’il tente de se conformer à un moule social établi, quitte à ce que ce rôle soit aux antipodes de leur personnalité. Pinacle de cette recherche vaine de vie rêvée : l’épisode 5, un scénario « standalone » dans lequel Hannah vit une aventure passagère avec un quadragénaire bien sous tout rapport (Patrick Wilson, brillant). Une brève et jolie accalmie, trop parfaite pour qu’elle puisse durer, et qui permet de reprendre son souffle avant la suite éprouvante de la saison.

2Car en dehors de ce tendre aparté, lorsque les personnages atteignent leur vie rêvée, GIRLS vire carrément au cauchemar et provoque son lot de rires crispés et gênés. Avec ces nouveaux enjeux, Lena Dunham révèle ses personnages sous leurs aspects les plus fragiles et les brise consciencieusement à tour de rôle. Bien entendu, en les entraînant plus bas que terre, elle les contraint à retrouver une honnêteté salvatrice, une bonne claque en somme, histoire de remettre ses idées en place. Ce jeu de massacre aboutit à des scènes parfois proches de l’insoutenable, comme lorsqu’Adam (Adam Driver) contraint sa petite amie Natalia (la charmante et courageuse Shiri Appleby), à se plier à des jeux sexuels douteux. Et si Marnie (Allison Williams) traverse un vrai chemin de croix tout au long de la saison, Hannah a, en tant que personnage principal, droit à un traitement spécial en la matière. Lena Dunham a, une fois de plus, pioché dans sa propre existence pour affliger son personnage d’une maladie dont elle a elle-même beaucoup souffert. Un mal qui rend le personnage à la fois ridicule, pitoyable et burlesque, bref parfaitement dans le ton de la série. Mais aussi une trouvaille scénaristique qui rend de nouveau touchant ce personnage plutôt antipathique au début de la saison.

Au terme de la seconde saison, un constat s’impose : Lena Dunham n’a pas eu seulement l’intelligence de laisser évoluer ses personnages, elle a su les faire vieillir. Si la première saison de GIRLS était un état des lieux d’une génération, la seconde saison parvient à passer au stade de la chronique. Un constat qui suffit à nous faire attendre avec beaucoup d’excitation la troisième saison : il sera fascinant de vieillir avec ces personnages.

Un petit mot pour conclure sur les bonus du coffret français… ou plutôt un bon coup de gueule. Car on peut comprendre que l’édition tricolore ne soit pas en mesure, pour des raisons de droits, de reprendre les deux suppléments les plus conséquents du coffret américain, à savoir l’entretien de Lena Dunham avec Charlie Rose ou la conférence donnée par Dunham lors du New Yorker Festival 2012. En revanche, on ne s’explique pas l’absence des nombreuses scènes coupées ou rallongées (d’autant plus qu’elles recèlent un paquet de pépites !) et encore moins le fait que les bonus qui ont survécu sur l’édition française ne soient pas sous-titrés ! Bref, si vous voulez accueillir chez vous Dunham et sa bande, tournez-vous sans hésitation vers les éditions américaines, même si les suppléments ne sont pas sous-titrés (mais les épisodes le sont).

Affiche

TITRE ORIGINAL GIRLS
CRÉATRICE Lena Dunham
SCÉNARIO Lena Dunham, Deborah Schoeneman, Jennifer Konner, Judd Apatow, Bruce Eric Kaplan, Sarah Heyward, Murray Miller et Steven Rubinshteyn
MUSIQUE Michael Penn
PRODUCTION Lena Dunham, Judd Apatow, Jennifer Konner, Peter Phillips, Murray Miller, Ericka Naegle
AVEC Lena Dunham, Allison Williams, Jemima Kirke, Zosia Mamet, Adam Driver…
DURÉE 10 X 30 mn
DATE DE SORTIE 4 septembre 2013
BONUS
– Première lecture du script de l’épisode 5
– Commentaires audios sur quatre épisodes
– Coulisses des épisodes
– Les hommes dans GIRLS : rencontre avec les acteurs masculins de la série

8 Commentaires

  1. Mat

    très bonne critique pour une excellente série.

  2. jpk

    Tout à fait d’accord sur l’article, mais je crois que tu te trompes, Julien, sur le succès de la série. Il me semble que les chiffres d’audience de la seconde saison étaient assez catastrophiques.
    HBO a simplement misé sur une troisième saison comme GIRLS fait partie, comme THE WIRE, de leurs fiertés, et qui se vendent à retardement. Mais je pense que le succès est plus critique que public. Enfin je crois.

  3. Julien DUPUY

    Merci beaucoup pour la précision JPK !

  4. jpk

    De rien ! Merci pour l’article, le blog…

    Sinon j’ai vérifié et en effet la saison deux a pas mal chuté et si les infos trouvées sont véridiques les épisodes tournaient autour de 600 000 spectateurs par diffusion, ce qui est peu (l’équivalent de PLATANE pour un pays cinq fois plus gros !).
    Après il y a la vod, les ventes internationales et GIRLS doit pas coûter trop cher à produire donc je pense qu’ils s’en sortent mais définitivement il y a un gouffre entre l’accueil médiatique, les polémiques et le succès réel de la série…

  5. Denys Corel

    Sauf que pour juger d’une série HBO, il faut combiner avec les multi diffusions, HBO on demand et HBO Go. Du coup, Girls fait plutôt 4,6 millions de spectateur lors de la saison 2 (chiffres annoncés par HBO) ce n’est pas un raz-de-marée, mais vu que la série est un succès critique (ce qui est plus important pour HBO), ça lui assure un renouvellement.

  6. JPK

    En effet ils annonçaient 5 millions par épisode pour GAME OF THRONES mais 15 millions avec le package dont tu parles.

  7. Julien DUPUY

    Keep up the good work guys ! Merci pour ces précisions. Par contre, je voudrais pas dire, mais j’avais raison ^^

  8. JPK

    Ah ah ! Très juste…

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