MYTHO-MAN

Un péplum mythologique réalisé par Brett Ratner, ça vous dit ? Non non, ne partez pas ! On l’a vu pour vous et on va vous faire gagner du temps. Critique au pas de charge pour une purge de studio qui ne risque pas de changer grand chose à la tendance délétère du blockbuster hollywoodien actuel.

Prototype même du mondain hollywoodien et incarnation vivante du « yes man » prêt à tout, Brett Ratner n’a pas volé sa réputation. Ni sa filmographie, à base de films de studios insipides et calibrés pour leur époque. Quelque peu en retrait ces derniers temps, il revient pourtant avec HERCULE, une grosse machine sur laquelle il est venu se greffer en cours de route (comme d’habitude serait-on tenté de dire) mais qui lui permet de rappeler aux amnésiques qu’en matière de crétinisme cinématographique, il ne craint personne. Adapté d’un comic book sombre et violent qui prétendait donner une vision réaliste du célèbre héros gréco-romain – Hercule, les guerres thraces de Steve Moore et Admira Wijaya – le film de Ratner en préserve le concept global mais l’accommode à sa sauce, celle de l’écœurante démythification rigolarde et bas du front qui sied si bien à notre époque. Car oui, malgré des bandes-annonces totalement mensongères nous vendant clairement HERCULE comme le récit des douze fameux travaux du héros antique, le film expédie cet épisode en 5 minutes dès son ouverture, accompagnée d’une voix off (Amphiaraos, copain de Hercule et sorte de mystique doué de visions bidons) qui nous apprend que tout ça, c’est du flan de A à Z, que Hercule n’est pas le fils de Zeus et qu’il n’a jamais combattu de monstres fantasmagoriques comme le Cerbère, l’Hydre de Lerne ou le Lion de Némée. Revisiter un mythe de manière réaliste, pourquoi pas après tout. Au-delà de la bédé de Steve Moore, certains cinéaste s’y sont déjà essayés avec brio comme c’est le cas du 13ème GUERRIER de John McTiernan, qui proposait une relecture anthropologique du mythe de Beowulf/Buliwyf à l’aune du choc des civilisations entre la barbarie du Nord de l’Europe et la sophistication de la civilisation arabe du Xe siècle.

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Évidemment, comparer Brett Ratner et John McTiernan peut paraître totalement vain tant on est ici en présence de deux pratiques du cinéma diamétralement opposées (pour rester poli). Pourtant, impossible de ne pas penser au chef-d’œuvre amputé de McT à la vision de ce triste HERCULE, notamment dans les scènes jouant sur les faux semblants et la révélation iconoclaste d’un envers du décor (comme lorsque le héros parvient à faire croire qu’il corrige à lui tout seul une vingtaine d’assaillants alors qu’il est aidé par ses comparses). Basées sur la démythification de ce qu’elles montrent, ces séquences ne s’inscrivent pourtant pas dans la même dynamique narrative que leurs homologues du 13ème GUERRIER (comme la magnifique scène du serpent de feu). Certes, les deux films fonctionnent sur un schéma identique assez classique – en tout cas dans le cadre de la fiction moderne – qui tend à déconstruire le mythe du héros pour le reconstruire différemment au final, sur un mode plus en phase avec la sensibilité d’un public moderne. Ainsi, il s’agit ici pour Hercule de dépasser sa condition de tocard mythomane et de devenir un héros réaliste. Mais là où McTiernan dépouillait Buliwyf des oripeaux de la fable pour mieux le transfigurer in fine à travers le regard d’un étranger, le film de Ratner préfère jouer la carte de la gaudriole facile, sapant peu à peu la reconstruction de son héros. Dans ce registre, on appréciera par exemple le catalogue de vannes tournant autour d’Amphiaraos et de ses prédictions systématiquement contrariées. On joue ici avec le spectateur à peu de frais, via un humour tout aussi transgressif que celui des blockbusters Marvel, qui la ramène un peu trop pour être honnête, d’autant plus lorsqu’on sait que tout le matériel réellement transgressif du comics d’origine a été, lui, purement et simplement évacué (comme la bisexualité d’Hercule).

Si ce n’était que ça. Mais HERCULE ne se contente pas de prendre son univers par dessus la jambe. Il se permet en outre de caler la caractérisation de ses personnages sur le désespérant moule actuel du blockbuster moyen, dans lequel les héros sont quasi-systématiquement de gros idiots patentés. Le Hercule de Ratner et Dwayne Johnson fait à ce titre figure de parangon du genre, tant il passe les deux tiers du film à se faire balader par ses ennemis pour finir par prendre conscience de sa connerie abyssale lorsqu’un des personnages secondaires la lui fait toucher du doigt sans ménagement (difficile à ce moment de ne pas éclater de rire lorsque ledit personnage sort du champ et laisse le gros benêt tout seul, les bras ballants et le regard contrarié, en train de gamberger comme il peut). Non pas que la supercherie soit particulièrement visible auparavant, les auteurs faisant tout pour tromper également le spectateur, quitte à enfiler les incohérences maousses à un rythme soutenu. Simplement, étant donné que le film traite son héros-titre avec une rare beauferie, lorsque le retournement de situation survient et finit de l’achever, il ne lui reste quasiment plus rien pour tenir debout. Ratner aura beau s’échiner à lui dresser son statut de héros vaille que vaille dans le dernier tiers, plus personne n’y croît et l’on regarde s’achever d’un œil torve ce spectacle affligeant, peuplé de poncifs rédhibitoires (oh le personnage muet qui se met à parler lors du climax !). HERCULE est le digne représentant d’un cinéma qui n’a aucune ambition ni pour l’histoire qu’il raconte, ni pour ceux qui la regardent. Qui dissimule mal derrière ses fanfaronnades ridicules une absence totale de point de vue, non seulement de la part du réalisateur qui l’a confectionné mais aussi de la part du studio qui l’a commandé. On en veut pour preuve ce générique de conclusion qui nous apprend finalement, sous forme de dessins, que les douze travaux d’Hercule ont bien eu lieu et que Hercule a effectivement affronté les monstres mythologiques de la légende (à ceci près qu’il l’a fait avec l’aide de sa bande de joyeux mercenaires et non tout seul). Un énième retournement qui vient donc détruire le maigre projet narratif du film, déjà remarquable d’inconsistance et d’inconstance. La semaine prochaine, la rétrospective intégrale de l’œuvre de John McTiernan débute à la Cinémathèque française : alors si vous voulez aller contempler du blockbuster ambitieux, supérieurement intelligent et profondément humain, désertez les multiplexes et allez plutôt faire un tour du côté de Bercy. Ils y passent même LE 13ème GUERRIER, je dis ça, je dis rien…

TITRE ORIGINAL HERCULES
RÉALISATION Brett Ratner
SCÉNARIO Ryan Condal et Evan Spiliotopoulos d’après la bande dessinée de Steve Moore
CHEF OPÉRATEUR Dante Spinotti
MUSIQUE Fernando Velázquez
PRODUCTION Beau Flynn, Barry Levine et Brett Ratner
AVEC Dwayne Johnson, Ian McShane, John Hurt, Rufus Sewell, Aksel Hennie, Ingrid Bolso Berdal…
DURÉE 98 mn
DISTRIBUTEUR Paramount Pictures France
DATE DE SORTIE 27 août 2014

7 Commentaires

  1. Moonchild

    Une purge, certes, personnellement je qualifierai le film de bon gros nanar tant c’est faible, mou, sans ambition et sans intention.

    Plus dérangeant, c’est le cynisme à peine voilé du métrage, les 12 travaux ne sont pas traités, pire, ils sont vidés de leur portée mythologique et fantastique (voir cette scène où on nous montre que l’hydre était en somme une blague, j’arrête le spoiler ici).

    Après, peut-être étais-je dans un état d’esprit indulgent, mais le film ne m’a pas fait souffrir plus que ça, contrairement à d’autres purges vraiment pénibles, Transformers 4 ou 300 : la naissance d’un Empire pour citer les plus récentes.

  2. Moonchild

    Petit rajout suite à un oubli dans mon post précédent : pourquoi convoquer McTiernan et son 13ème Guerrier dans cet article ? Je sais bien que la Team de Capture mag voue un culte « à la vie à la mort » au réalisateur, mais comme le dit si bien l’adage, « comparaison n’est pas raison ».
    Il y a tellement de raisons pour disqualifier Hercule, nul besoin d’aller le confronter à Citizen Ken …

    Plus largement, c’est ce genre de travers que je souhaiterais souligner dans de nombreux articles de Capture : les diversions, les hors-sujets (par exemple les plans communication et marketing mis (beaucoup trop) en avant dans les critiques de The Raid 2 ou des Gardiens de la Galaxie).

    Puisque nous sommes en pleine rentrée scolaire, n’oublions pas qu’aussi brillante soit une copie, si elle est hors-sujet, elle prend une banane …

  3. Moonchild

    Désolé pour Citizen Ken … je voulais dire Citizen Kane bien sûr : j’ai trop regardé Ken le survivant, cela a dû me griller quelques neurones.

    A ce propos, un coffret intégral de Ken le survivant sort dans quelques jours (saison 1 et 2, 152 épisodes au total).

  4. Xenocrows

    quel horreur ce Hercule, preuve qu’il est possible de faire 2 mauvais hercule dans la même année, je me suis plus amusé dans une vieille épisode de la série que de maté ce film au ciné…

  5. Fest

    Moonchild : la comparaison avec le 13ème Guerrier n’est pas hors-sujet puisque c’est autre exemple de traitement « réaliste » d’une légende, c’est clairement expliqué dans l’article.

  6. Alain

    critique assassine sans surprise avec la capture magoune !

  7. Alain

    « une grosse machine sur laquelle il est venu se greffer en cours de route »

    ouais mais non, c’est lui qui lance le projet en 2008…

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