MÊME COMBAT !

Les grands esprits se rencontrent : à quelques mois d’intervalle, deux cinéastes aux univers pourtant radicalement opposés, nous proposent deux films en forme de parabole sur l’état alarmant de notre société. Luttes des classe à l’âge de la crise financière qui ébranle jusqu’aux fondations du capitalisme, ELYSIUM de Neill Blomkamp et SNOWPIERCER, LE TRANSPERCENEIGE de Bong Joon Ho agissent au final comme deux œuvres miroir qui se complètent et se répondent. Une étude comparée nous semblait à-propos.

Au cinéma peut-être plus encore qu’en littérature, la science-fiction a longtemps été le vecteur idéal pour retranscrire les grandes peurs sociales du moment. C’était du moins le cas jusqu’à ce que l’émancipation du genre entraînée par LA GUERRE DES ÉTOILES ne refrène cette caractéristique pourtant fascinante, voire nécessaire. Ainsi, à quelques exceptions près (les Verhoeven, certains Carpenter ou LES FILS DE L’HOMME, pour ne citer que les plus emblématiques), l’anticipation restait majoritairement cantonnée ces dernières décennies au terrain de jeu pour des fantaisies plus ou moins débridées. Il est donc étonnant de constater que la même année, deux importantes productions redonnent ce poids politique à la science fiction cinématographique en partageant non seulement la même véhémence dans leur discours, mais aussi les mêmes conclusions face à ces états des lieux sans concession.

La superbe station orbitale Elysium : du grand Syd Mead !Le premier de ces films, ELYSIUM, est sorti en queue du pléthorique marathon de blockbusters estivaux. Ignoré ou reçu très froidement (y compris par Capture Mag, dans une très bonne critique de Stéphane), le film mérite pourtant une seconde chance, ne serait-ce que pour réévaluer les progrès de Neill Blomkamp en terme de conteur. Mais pour admettre cela, il aurait probablement fallu relativiser la réussite du premier film du cinéaste sud-africain : l’excellent, mais perfectible DISTRICT 9. Malgré un recours à un très large éventail d’outils narratifs (le film oscillant entre fiction et documenteur), DISTRICT 9 pâtissait d’une narration brouillonne qui rendait le fonctionnement de son univers parfois abscons, en particulier en ce qui concerne les aliens. Ainsi, la hiérarchie sociale des extra-terrestres, pourtant nécessaire pour comprendre le drame de Christopher Johnson, était quasi incompréhensible sans la lecture de l’indispensable Art-of. À l’inverse, ELYSIUM parvient à planter en quelques scènes évocatrices un monde crédible, tangible et vivant (encore une fois, on sent que Neill Blomkamp a vécu au Tiers-Monde), avec une économie de moyens narratifs exemplaire. Si ELYSIUM n’est pas le chef-d’œuvre que beaucoup ont attendu un peu trop prématurément suite à la surprise de DISTRICT 9, le film n’en reste pas moins la confirmation qu’un auteur est né, qu’il est en voie d’amélioration et que son style, comme ses obsessions, sont suffisamment solides pour résister à l’écrasante machinerie d’une grosse production. La preuve : grâce à la pugnacité de Blomkamp, ELYSIUM est l’un des très rares blockbusters classé R de sa génération. Et pour ne rien gâter, ce film très énergique propose l’une des toutes meilleures scènes d’action de l’année avec l’enlèvement raté de John Carlyle et bénéficie d’une direction artistique de toute beauté, qui marque le retour en très grande forme de Syd Mead.

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SNOWPIERCER, LE TRANSPERCENEIGE est, pour sa part, une vraie prise de risque pour Bong Joon Ho, ne serait-ce qu’en étant son film de toutes les premières fois : premier tournage en dehors de sa Corée natale, première distribution majoritairement anglaise, première production conçue en studio et, enfin, premier scénario non original puisque, rappelons-le, SNOWPIERCER, LE TRANSPERCENEIGE est d’abord une BD française. En résulte un drôle de melting-pot, aussi paradoxal qu’attachant. Un objet à la fois un peu cheap et très impressionnant, qui alterne scènes réalistes et séquences totalement barrées, est traversé d’élans galvanisants avant d’être plombé par des scènes anxiogènes. Un Ovni donc, pas franchement confortable et certainement moins carré que les trois précédents films du génial cinéaste, mais qui n’en reste pas moins précieux, passionnant et surtout, comme ELYSIUM, porté par une rage réjouissante contre les dysfonctionnements du système qui nous gouverne.

Curtis (Curtis) : une force brute au service d'idéologies.Car c’est évidemment bien là qu’il faut chercher ce qui fait le prix de ces deux œuvres.  Logiquement, c’est principalement dans leur traitement des personnages principaux, faux héros et vrais instruments de révolution, que les films se rejoignent. Historiquement, les leaders révolutionnaires ne viennent que très rarement du peuple : élevés dans des familles bourgeoises, ils sont issus d’un milieu social plus aisé que le peuple dont ils se font les porte-paroles. Pourtant, ELYSIUM et SNOWPIERCER, LE TRANSPERCENEIGE placent au cœur de leur grand chambardement des représentants du « bas peuple » qui, animés par leur volonté de survie et harassés par un quotidien impitoyable, n’ont pas le temps ni les moyens d’élaborer une vision du monde par eux-mêmes. Ce simple choix fait un bien fou à l’époque où le cinéma occidental s’adresse trop souvent aux classes moyennes suffisantes. Mais surtout, en optant pour de vrais hommes du peuple sans véritable opinion politique, Bong Joon Ho et Neill Blomkamp abordent leur personnage principal comme des forces motrices finalement vides de sens. Max (Matt Damon) comme Curtis (Chris Evans) sont des purs produits du système qu’ils combattent, lancés dans une fuite en avant qui dégage une énergie telle, qu’elle suffit à enclencher un mouvement révolutionnaire. Dans ELYSIUM, cette instrumentalisation du personnage principal est carrément littérale : Max est réduit à l’état d’homme-machine, employé tour à tour comme outil, cobaye, carte mémoire, arme téléguidée et mouchard. Curtis pour sa part obéit à différents mentors qui, à tour de rôle, lui dictent ses actions en donnant une raison à son combat. Et il est au final fatal que faute de libre arbitre, Max comme Curtis en viennent à servir les intérêts des plus grands profiteurs de ce système, qu’il s’agisse de Wilford (Ed Harris) ou de Delacourt (Jodie Foster).

Mais que l’on ne s’y trompe pas : le véritable adversaire de ces deux films n’est pas incarné. Jodie Foster dans ELYSIUM ou Ed Harris dans SNOWPIERCER, LE TRANSPERCENEIGE ne sont eux-mêmes que les rouages de cette immense machinerie qui oppresse la majorité mais instrumentalise tout le monde. Toute l’humanité est condamnée, reste à savoir qui a droit à une vie confortable en attendant l’inévitable extinction. Et là encore, les deux films se rejoignent. Si la parabole du clivage social est, dans ELYSIUM plutôt terre-à-terre (la frontière terrestre étant « simplement » remplacé par la frontière spatiale), celle du SNOWPIERCER, TRANSPERCENEIGE est nettement plus décalée et percutante. Chez Bong Joon Ho comme chez Neill Blomkamp, une frontière quasi infranchissable sépare les nantis des pauvres, mais dans SNOWPIERCER, LE TRANSPERCENEIGE tous restent prisonniers d’un même véhicule lancé dans une course éperdue. Un affolement qui rend ce train et ses passagers incapables de chercher une issue à leur situation pourtant désespérée. Si ELYSIUM rappelle à plusieurs instants que la station orbitale où sont retranchés les nantis ne peut vivre sans les masses laborieuses d’une Terre tiers-mondisée, la parabole n’est jamais aussi radicale que dans SNOWPIERCER, LE TRANSPERCENEIGE. À une époque où notre système économique semble échapper jusqu’aux plus hautes sphères de l’État et des finances, où même un chantre du libéralisme comme Milton Friedman en venait à s’inquiéter des dérives d’une machinerie économique qu’il a pourtant contribué à élaborer, ELYSIUM et SNOWPIERCER, LE TRANSPERCENEIGE s’inquiètent donc de l’avenir d’un système condamné dans son entièreté, et dont nous sommes tous à la fois les acteurs, les outils et les victimes.

Une dernière chose pour conclure. Car il est à la fois étonnant et logique de constater que, à l’inverse des classiques de la science-fiction auxquels nous faisions référence dans l’ouverture de ce papier, ces deux films ont été initiés aux antipodes (les États-Unis pour ELYSIUM, la Corée pour SNOWPIERCER, LE TRANSPERCENEIGE), et produits un peu partout dans le monde : tournage au Mexique et au Canada pour le film de Neill Blomkamp ; prises de vues à Prague et postproduction aux Etats-Unis, au Canada et en Corée pour SNOWPIERCER, LE TRANSPERCENEIGE. C’est dire si les préoccupations soulevées par ces deux films concernent la Terre entière. Dans son fond, comme dans sa forme, même la science-fiction n’échappe pas à la mondialisation !

L'affiche coréenne de Wilford (Ed Harris).

TITRE ORIGINAL SNOWPIERCER
RÉALISATION Bong Joon Ho
SCÉNARIO Bong Joon Ho, Kelly Masterson, d’après l’œuvre de Jacques Lob, Benjamin Legrand et Jean-Marc Rochette
CHEF OPERATEUR Kyung-Pyo Hong
MUSIQUE Marco Beltrami
PRODUCTION Robert Bernacchi, Dooho Choi, Francis Chung, Tae-Sung Jeong, Tae-Hun Lee, David Minkowski, Steven Nam, Park Chan-Wook, Tae-Joon Park, Matthew Stillman
AVEC Chris Evans, Ed Harris, Tilda Swinton, Jamie Bell, Octavia Spencer, John Hurt, Kang-Ho Song…
DURÉE 2h05
DATE DE SORTIE 30 octobre 2013

2 Commentaires

  1. Jerome

    La caution politique comme base pour un film de SF est certes une très bonne idée. Mais ici, il faut quand même dire que c’est du vent.

    Dans Elysium, Blomkamp ne filme presque jamais les riches. Leur monde, même plein de verdure, a l’air totalement inintéressant par rapport au tiers monde sur Terre. De plus, les pauvres ont l’air de bien se marrer là où ils sont. La seule chose à laquelle ils n’ont pas accès c’est l’accès à la technologie et là, on ne comprend pas très bien pourquoi on ne pourrait pas mettre ces fameux modules « magiques » sur Terre. D’ailleurs, la question reste entière à la fin puisqu’on voit mal ce qu’ils vont faire ensuite. Profiter de la villa et de la piscine ?

    Dans Snowpiercer, les pauvres veulent une meilleure qualité de vie, ce qui passe déjà par de la bonne nourriture. Leur combat est donc cohérent. Par contre, on ne comprend pas à quoi ils servent dans le train. Pourquoi les riches ne les abandonnent pas tout simplement ? Pas de réponse là-dessus si ce n’est le discours fumeux de Wilford qui parle « d’équilibre ». En d’autres termes : pourquoi c’est comme ça ? Parce que!

    Ces incohérences affadissent voire annulent le propos politique des films. On a que des constats : oui, il y a des pauvres, oui il y a des riches. Mais ils ne parlent jamais de politique justement : pourquoi la répartition des richesses se fait comme ça ? Pourquoi il y a tellement d’inégalités ?
    Ces films illustrant une lutte des classes devraient déranger mais ils ne sont que des spectacles somme toute très polis.

  2. Ano

    La prise de contrôles de l’appareil de production par les ouvriers des mains de la bourgeoisie !!!

    C lympide dans le transpercneige par contre elysium reste un belle bouse hollywoudienne à l’image de la merde précédente de son auteur et son sous texte politique pour trisomique mal entendant.

    Moi de tout façon je ne supporte plus les films qui parlent d’enfant malade…parce que je passe mon temps à souhaiter leur mort qu’on puisse passer a autre chose.

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