MASCULIN MASCULIN

En salles depuis le 18 décembre aux États-Unis, ANCHORMAN 2 : THE LEGEND CONTINUES sortira six mois plus tard en France, sous le titre totalement absurde de LÉGENDES VIVANTES (pour ce papier, on lui préférera d’ailleurs le titre original). Nous l’avons vu, et cette critique enthousiaste est une bonne occasion pour revenir sur ce qui fait le génie de l’association entre Will Ferrell et le réalisateur Adam McKay.

Difficile d’expliquer l’incroyable popularité et surtout l’aspect novateur de l’humour de Will Ferrell, quand la plupart des films qui ont forgé sa carrière ont été diffusés de manière totalement confidentielle en France, en salles comme en vidéo. Pour les médias qui s’intéressent un tant soit peu à la comédie américaine (du moins qui la traitent), l’affaire est d’ailleurs pliée : Ferrell et le réalisateur Adam McKay (leur collaboration a donné les meilleurs films du premier) sont issus du vivier du célèbre SATURDAY NIGHT LIVE, ce qui suffirait à expliquer leur façon si particulière d’aborder l’humour absurde (à défaut d’une définition plus spécifique). En outre, les deux hommes se sont associés avec le producteur Judd Apatow, le roi de la comédie US, avec ANCHORMAN (leur premier film, qui date de 2004), et il n’en faudrait donc pas plus pour expliquer leur insolent succès. Mouais. Les informations sont correctes certes, mais elles n’expliquent évidemment en rien l’alchimie comique dont les deux hommes font preuve, ni le gouffre culturel imposé par les distributeurs français, qui n’hésitent d’ailleurs jamais à retitrer et à sortir les films n’importe comment, histoire de s’assurer que leur éventuel potentiel commercial soit tué dans l’œuf. À ce titre, rappelons tout simplement que le premier ANCHORMAN (sorti chez nous sous le titre ô combien vendeur de PRÉSENTATEUR VEDETTE : LA LÉGENDE DE RON BURGUNDY près d’un an après son succès américain) n’a même pas cumulé 3000 entrées France, au moment de sa sortie en mai 2005 : pour une comédie culte dans le reste du monde occidental, ça la fout quand même un peu mal !

À vrai dire, l’école du SNL et le giron de Judd Apatow (qui explose en fait au box-office après des années de galère avec… ANCHORMAN justement) n’expliquent en rien comment Adam McKay et Will Ferrell ont proprement révolutionné la comédie américaine en dynamitant ses codes de l’intérieur. Ceux qui suivent leur carrière avec attention savent qu’ils sont capables de livrer plusieurs versions différentes de leurs films, même avec des budgets plus limités. C’est ce qu’ils ont fait avec le premier ANCHORMAN d’ailleurs, qui a connu une fausse suite en vidéo intitulée WAKE UP, RON BURGUNDY et principalement composée de chutes et passages improvisés sur le tournage du film original. Certes, cette version n’a pas le panache et la verve du véritable ANCHORMAN, mais le fait de pouvoir tirer un autre film entier de la même source devrait être un indicateur spécifique de la méthode employée par les deux hommes. Plutôt que l’école assez stricte du SNL (qui impose un rythme soutenu et une écriture très préparée, diffusion hebdomadaire oblige), Will Ferrell et Adam McKay puisent leur inspiration dans leurs propres racines comiques, à savoir l’improvisation. Anciens membres de différents groupes d’improvisation (Second City, The Groundlings) qui ont vu défiler des grands comiques américains (de Jon Lovitz à Steve Carell, en passant par Mike Myers), le duo en applique ainsi la méthode à l’écriture et aux tournages de leurs films, tout en retenant ce sens très spécifique de l’observation, obligatoire pour rendre les personnages qu’ils interprètent immédiatement identifiables et amusants. L’idée s’adapte même à divers supports, à tel point que Ferrell et McKay lancent le site Funny or Die en 2007 et tournent pour l’occasion quelques petits sketches qui font le tour du web. On pense notamment à THE LANDLORD et GOOD COP, BABY COP (voir ci-dessous) qui sont « interprétés » par la toute petite Pearl McKay (la « fille de ») absolument craquante dans l’emploi du « bébé-proprio-vacharde-alcoolique » ou encore du « bébé-femme-flic-coriace-badass » à qui on ne la fait pas. Des personnages de comédie pour le moins inédits, on en conviendra…

Au cinéma, cette volonté d’improvisation s’applique notamment à la façon dont des scènes par ailleurs classiques et rigoureuses dans leur agencement narratif (parcours initiatique, humiliation, échecs publics, etc.) sont totalement retournées par les névroses des personnages inventés par Will Ferrell et Adam McKay et la façon dont elles sont moquées avec un sens de l’exagération assez grandiose et assumé. Totalement dévoué à son personnage (il a même fait la quasi majorité de la promotion d’ANCHORMAN 2 dans la peau de Ron Burgundy), Will Ferrell laisse ainsi dériver les caractéristiques de ce dernier au gré des prises, avec des résultats totalement inédits et proprement hilarants, mais toujours cohérents vis-à-vis de leur fonction première. Il faut dire que la force du duo réside dans cette capacité à s’appuyer sur les qualités de chacun : le premier sait créer des personnages hauts en couleur, et pas seulement pour ses propres rôles mais aussi pour ceux des acteurs qui lui donnent la réplique (voir les savoureux seconds rôles tenus par Steve Carell, John C. Reilly, Adam Scott ou encore Kathryn Hahn et Rob Riggle dans les précédents films du duo), tandis que le second, à force de tentatives improvisées (des deux auteurs, c’est celui qui possède un background dans la stand-up comedy), sait les inscrire dans une thématique pertinente pour en tirer le parti le plus drôle et le plus représentatif (voir ainsi la peinture hilarante de la famille banlieusarde typique et totalement névrotique de FRANGINS MALGRÉ EUX, notamment quand ceux-ci reprennent la chanson Sweet Child O’ Mine). La démarche a cela de bénéfique qu’elle permet de se renouveler avec une certaine constance, et c’est pourquoi les films de Will Ferrell et Adam McKay semblent vraiment inscrits dans un univers bien distinctif, sans jamais se ressembler pour autant. Et malgré les centaines de rires gras provoqués par les hilarants cris de gorets de Will Ferrell, on peut clairement voir dans le premier ANCHORMAN, dans RICKY BOBBY : ROI DU CIRCUIT, FRANGINS MALGRÉ EUX (leur chef-d’œuvre absolu et probablement l’un des plus grands films des années 2000, mais si !) et même VERY BAD COPS (qu’ils n’ont pas écrit, mais qui porte leur patte) des satires de « l’American way of life » parfois si violentes (notamment dans RICKY BOBBY) qu’on se demande encore comment le public américain a pu les plébisciter au box-office. La force de persuasion du rire, probablement…

Le cas d’ANCHORMAN 2 est un peu plus particulier. D’une part, il s’agit de la première suite du duo, et pour leur film le plus populaire qui plus est. D’autre part, le projet a connu plusieurs faux départs, avec des intrigues totalement différentes à chaque fois, car le studio ne croyait pas vraiment dans le potentiel du film, alors même que toutes les vedettes ont décidé de baisser leur cachet pour l’occasion. Malgré toute cette bonne volonté, on pouvait donc se demander si Ferrell et McKay avaient encore du jus pour raconter une nouvelle histoire. Fort heureusement, les deux hommes abordent le projet avec la volonté de proposer une suite dans la continuité, en prenant en compte l’évolution des personnages, ou plutôt la façon dont ils sont incapables d’évoluer, au moment où la société est justement en train de basculer d’une époque à l’autre. Après la guerre des sexes chère au premier film, ANCHORMAN 2 aborde cette fois le traitement de l’information, en racontant comment Ron Burgundy et son équipe vont créer malgré eux (du fait de leur connerie abyssale) le principe d’infotainment aujourd’hui en pratique et exploité jusque dans les sphères les plus sérieuses de la société, de la politique aux différents médias. La thématique donne lieu à des joutes mémorables, permet à certains acteurs de briller dans des rôles d’onctueux connards (comme James Marsden, excellent) tout en jouant avec cohésion sur l’imbécilité rétrograde typiquement masculine déjà mise en avant dans le premier film. Elle donne même lieu à un final totalement dantesque intégralement composé de caméos savoureux, et où la logique absurde du duo Ferrell/McKay atteint ici un certain paroxysme sublime (qu’il serait criminel de dévoiler, mais disons que certaines bestioles mythologiques sont appelées à la rescousse !). Comme dans les précédents films, c’est une tournure d’esprit totalement libérée des contraintes narratives qui permet à ANCHORMAN 2 de partir dans des directions souvent inattendues, parfois y compris pour Adam McKay et Will Ferrell eux-mêmes. En jetant un œil sur la bande-annonce ci-dessous, on peut ainsi confirmer que certains passages apparemment conséquents (un bout de numéro musical, la discussion avec le présentateur télé gay) ne sont pas dans la version visionnée, et pour cause puisque là encore, le réalisateur a prévu un autre montage (avec 80% de gags différents selon lui !), qu’il souhaitait également sortir en salles, sans succès.

Mais si on devait reprocher quelque chose à ANCHORMAN 2, c’est précisément le numéro qui suit le titre du film. Car le principe même de suite jure par moments avec la méthode appliquée par le duo Ferrell/McKay. Ici et là, les deux auteurs font donc du pied aux fans de la première heure, allant parfois jusqu’à reprendre certaines idées du premier film et les employer au même moment (on pense notamment à l’emploi du chien Baxter). Heureusement, les exemples sont relativement rares (nous ne sommes pas dans VERY BAD TRIP 2, loin s’en faut) et à leur décharge, la tentation d’évoquer le premier film était tout simplement inévitable à partir du moment où il était question de maintenir une certaine continuité. De plus, même si le parcours de Ron Burgundy (qui va perdre tout ce qu’il possède et retrouver goût à la vie à travers son amitié pour… un requin !) est clairement au centre de cette suite, à l’image du premier film, ANCHORMAN 2 privilégie à nouveau ses personnages secondaires, quitte à leur faire de la place même quand l’intrigue ne le demande pas forcément. C’est ainsi le cas de Brick Tamland (Steve Carell) qui devient ici l’autre personnage phare de cette suite (forcément, il est encore plus débile que les autres !), à tel point que des petites saynètes et une drôle d’histoire d’amour à la limite de l’autisme lui sont consacrées (des passages si drôles que le fait qu’ils n’aient aucun lien avec le reste du film n’est plus très important).

Avec ses 30 barres de rires assurées, ANCHORMAN 2 est d’ores et déjà la comédie de 2014 pour nous, et vu sa date de sortie tardive (comprendre, après la sortie vidéo américaine, donc après sa disponibilité illicite sur le Net), il y a donc peu de chances que vous puissiez voir le film dans des conditions décentes, en admettant que les salles de cinéma soient susceptibles de lui laisser une chance dans la bataille des prochains blockbusters estivaux. Dans de telles conditions, l’argument d’une problématique culturelle est difficilement recevable étant donné qu’il y a fort à parier que la promotion adéquate ne sera pas assurée (sans parler de faire venir Will Ferrell en France, grimé en Ron Burgundy). À ce stade, on préfère même parler de problématique intellectuelle, tant les efforts déployés pour faire connaître l’un des plus grands comiques américains de ces 20 dernières années sont proches du zéro, du côté de la distribution comme de la presse influente. Dans un pays susceptible de célébrer les Monty Pythons, le Woody Allen des années 70, Jim Carrey ou encore les films des ZAZ, des frères Farrelly ou de Ben Stiller, il n’y a vraiment pas une petite place pour le talent hors normes et pourtant fédérateur de Will Ferrell ?

TITRE ORIGINAL Anchorman 2 : The Legend Continues
RÉALISATION Adam McKay
SCÉNARIO Will Ferrell & Adam McKay
DIRECTEUR DE LA PHOTOGRAPHIE Oliver Wood
MUSIQUE John Nau & Andrew Feltenstein
PRODUCTION Judd Apatow, Will Ferrell & Adam McKay
AVEC Will Ferrell, Steve Carell, Paul Rudd, David Koechner, Christina Applegate, Meagan Good, James Mardsen…
DURÉE 119 mn
DISTRIBUTEUR Paramount Pictures France
DATE DE SORTIE 18 juin 2014

1 Commentaire

  1. Et pour ceux qui n’arriveront pas à patienter jusqu’à la sortie de « Légendes Vivantes », l’édition collector du BR ricain a d’ores et déjà l’air savoureuse : http://www.amazon.com/Anchorman-Legend-Continues-Blu-ray-Jockey/dp/B00HETWGKM/ref=sr_1_3?s=movies-tv&ie=UTF8&qid=1389001872&sr=1-3&keywords=anchorman+2

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