L’ŒIL DU TIGRE

Incroyable ! Les grands films épiques de Tsui Hark continuent de sortir dans les salles françaises (ou presque) et c’est aujourd’hui le cas de LA BATAILLE DE LA MONTAGNE DU TIGRE, un film à découvrir sur grand écran donc, ne serait-ce que pour la façon dont le vénérable réalisateur emploie la 3D. Mais ce n’est évidemment pas la seule raison valable !

Cinéaste expérimental au sens le plus inventif du terme, Tsui Hark a toujours eu à cœur de questionner son propre cinéma, mais aussi ses thématiques souvent centrées sur l’identité chinoise. Des œuvres comme ZU – LES GUERRIERS DE LA MONTAGNE MAGIQUE, IL ÉTAIT UNE FOIS EN CHINE et même TIME AND TIDE – pour sortir du cadre historique ou folklorique de rigueur – n’ont cessé d’interpeller le public local sur son Histoire et le fonctionnement communautaire qui en découle. Ce rapport historique et sociologique n’est pas vraiment étonnant étant donné que  Tsui Hark est l’un des rares cinéastes hongkongais de sa génération à avoir fait ses études cinématographiques aux États-Unis, avec le déracinement que cela implique. Ce détail a son importance lorsqu’on évoque LA BATAILLE DE LA MONTAGNE DU TIGRE, puisqu’il s’agit en fait de l’adaptation d’un célèbre roman chinois relatant un événement politico-historique qui s’est déroulé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans une Chine alors en proie à la guerre civile. En effet, dans l’idée de se réapproprier cette histoire maintes fois adaptée par le passé (mais particulièrement méconnue en Occident), Tsui Hark y rajoute une cadre narratif spécifique, une sorte de prologue et d’épilogue dont le but est de questionner la façon dont l’histoire est relayée au fil des générations. Mieux encore : par ce biais, Tsui Hark dresse un vibrant plaidoyer pour l’art narratif de manière générale lors d’un double climax particulièrement réjouissant, en déclarant notamment que la pérennité des événements historiques – au delà même de ce qu’ils ont représenté en leur temps – dépend intrinsèquement de la façon dont les histoires sont racontées au fil des années. Forcément, le fait que le protagoniste de ce prologue soit un étudiant chinois de retour au pays après avoir fait ses études aux États-Unis n’est absolument pas innocent !

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Évidemment, entre ce prologue et cet épilogue, il y a un film entier, qui relate les événements historiques à sa façon. Ceux qui attendent de LA BATAILLE DE LA MONTAGNE DU TIGRE un véritable spectacle bariolé et folklorique à la façon d’un IL ÉTAIT UNE FOIS EN CHINE ou de DETECTIVE DEE 2 risquent de rester sur leur faim. Et pourtant, malgré une facture plus classique empruntée à certains codes du cinéma d’aventure à l’ancienne (l’enjeu principal est d’infiltrer une forteresse imprenable située au sommet d’une dangereuse montagne), LA BATAILLE DE LA MONTAGNE DU TIGRE est régulièrement traversé de fulgurances impressionnantes, dont on retiendra entre autres scènes clés la fameuse attaque du tigre, un morceau de bravoure qui justifie à lui seul la 3D très immersive de Tsui Hark. Proche du serial à l’ancienne dans sa façon d’enchaîner les péripéties, LA BATAILLE DE LA MONTAGNE DU TIGRE est ainsi constamment soutenu par la modernité inhérente au cinéma de Tsui Hark, et cette harmonieuse dualité est certainement l’une des plus belles qualités du projet, à plus forte raison dans sa façon de souligner la thématique principale du film. Particulièrement ludique et enlevé, LA BATAILLE DE LA MONTAGNE DU TIGRE confirme que le cinéaste désormais âgé de 65 ans n’a toujours rien perdu de son lyrisme cinématographique et de la foi en son art qui est la sienne, parvenant même à maintenir ce qui fait son identité et sa force au sein d’une œuvre de commande qu’il parvient à s’approprier sans peine. THRTW quoi !

À SUIVRE L’interview de Tsui Hark par Arnaud Bordas.

TITRE ORIGINAL The Taking of Tiger Mountain
RÉALISATION Tsui Hark
SCÉNARIO Jianxin Huang, Tsui Hark, Yang Li, Chi-An Lin & Wu Bing
CHEF OPÉRATEUR Choi Sung-fai
MUSIQUE William Hu
PRODUCTION Jianxin Huang & Dong Yu
AVEC Hanyu Zhang, Kenny Lin, Liya Tong, Tony Ka Fai Leung, Geng Han, Mo Tse, Nan Yu…
DURÉE 140 mn
DISTRIBUTEUR Metropolitan Filmexport
DATE DE SORTIE 17 juin 2015

5 Commentaires

  1. hal_lex

    Tsui Hark n’est pas l’un des rares réalisateurs de la génération « Hong Kong New Wave » a s’être expatrié pour suivre ses études cinématographiques, que ce soit aux États-Unis ou au Royaume-uni, bien au contraire : Ann Hui, Patrick Tam, Kirk Wong, Ringo Lam, Lawrence Ah Mon, Clara Law, Allen Fong, Yim Ho… 😛

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Ah oui, Ringo Lam aussi, je savais pas tiens…

      • hal_lex

        Ringo Lam a en effet été faire ses études à Toronto, qu’il a plaqué en cours de route, en forte tête qu’il est.
        Le cinéma hongkongais des années 80-90 ne se limite pas seulement aux réals-vedettes reconnus en Occident que sont WKW ou John Woo, eux étant passés par la case TVB ou Shaw Brothers.
        Le fait que beaucoup de réalisateurs en devenir aient fait leurs classes à l’étranger a été un facteur déterminant dans l’émergence de cette nouvelle génération de la « Nouvelle Vague ».

  2. Moonchild

    Un bon film, rien à dire, juste dommage (une nouvelle fois) que les CGI ne soient pas à la hauteur du talent et de la mise en scène de Tsui Hark …

    PS : courez voir The Duke of Burgundy, un petit bijou …

  3. Bien aimé mais dans ce style je préfère SHANGAI & PEKING OPERA BLUES…

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