L’ŒIL DU MAL

Premier long-métrage de Chris Sparling, qui fut le scénariste de BURIED, LE PROJET ATTICUS est l’un des seuls « found footage » intéressants parmi la kyrielle de projets qui inonde le marché. Ici, la forme sert directement le fond, mettant en lumière une trame qui fantasme la rencontre entre l’époque contemporaine et celle des années 70, entre le film d’exorcisme et la théorie du complot.

Le docteur Henry West (on pense instinctivement au personnage d’Herbert West, le savant fou de RE-ANIMATOR) est un scientifique obstiné, persuadé qu’il existe des individus dotés de talents paranormaux. À la tête de l’institut Atticus, qu’il fonde en 1976, le médecin ne déniche aucun sujet digne d’intérêt jusqu’à l’arrivée de Judith Winstead, une jeune femme dont les pouvoirs semblent dépasser l’entendement. La situation dérape à un tel point que l’équipe médicale est contrainte de faire appel au ministère de la défense, au grand dam du docteur West, qui perd le contrôle des opérations. L’expérience scientifique bascule peu à peu dans la folie et la confrontation avec les forces armées. Si LE PROJET ATTICUS a un mérite, c’est celui d’utiliser la forme du « found footage », soit la récupération de rushes égarés, pour la mettre au service d’une investigation, fictive bien sûr, sur les activités d’un institut spécialisé dans les phénomènes de télékinésie. Le film propose ainsi la rencontre entre une forme hyper-contemporaine et une matière tout droit issue du cinéma de genre des années 70, lorsque celui-ci traitait sans relâche des mensonges gouvernementaux, des connexions entre sphères militaire et politique, ou plus généralement de la croyance dans l’image. En effet, de nombreuses œuvres caractéristiques du style ont investi la question de la mise en crise de l’image, notamment depuis l’assassinat de John F. Kennedy filmé en direct par la caméra d’Abraham Zapruder, un enregistrement sur le vif qui dévoilait au public, via l’œil du badaud, les impacts de balles criblant le corps du Président.

Image de prévisualisation YouTube

Sans prétendre que Chris Sparling ait atteint le niveau des œuvres fondatrices du style, loin s’en faut, son film s’inscrit dans cette démarche : conjuguer une certaine approche visuelle – le film d’investigation avec témoignages face caméra – aux thématiques « complotistes » des années 70 – le contrôle de la société civile par le politique ou l’armée. Ce thème se retrouvait d’ailleurs, sur le même mode fantastique et paranormal, dans la série X-FILES créée par Chris Carter en 1993. Ce croisement se retrouve au niveau des genres convoqués, puisque le metteur en scène et scénariste cherche à marier l’investigation à l’horreur, et plus précisément au film d’exorcisme. L’ouverture illustre immédiatement ce mélange, le récit débutant par une séquence d’exorcisme orchestrée par des prêtres attifés de masques à gaz. Comme si Chris Sparling voulait faire s’entremêler, visuellement, dès l’entame, complot militaro-politique et thématique satanique.

Pour que le film fonctionne, il faut en revanche en accepter les contradictions, qui par moments viennent quelque peu plomber l’immersion supposée de la mise en scène. Par exemple, certaines images (qui sont donc censées être d’époque) ont été capturées avec des caméras HD, puis passées sous un filtre grisâtre pour leur donner une coloration volontairement vieillie, alors que tous les sons ont été enregistrés et restitués avec un netteté inconcevable pour la période. La reconstitution ne fonctionne donc pas toujours, alors que le genre du « found footage » ne pardonne pas la moindre infraction aux règles très strictes mises en place par la présence intradiégétique des caméras dans l’intrigue. Mais si ce type de contradictions pullule dans la plupart des « found footage », c’est ici d’autant plus perceptible que le film tente cet alliage entre passé et présent, entre récupération d’une approche typique des années 70 et élaboration formelle hyper-contemporaine. Sans être un chef-d’œuvre (faut pas déconner), LE PROJET ATTICUS est un « found footage » qui se laisse regarder, ce qui est loin d’être fréquent. Encore faudrait-il qu’il trouve sa voie à travers la pelleté de films d’horreurs à « projet » qui pullulent en ce moment (merci, encore une fois, à la grande originalité des distributeurs dans l’élaboration des titres français). Bref, pour son premier long-métrage en tant que réalisateur, et avec un budget manifestement inexistant, Chris Sparling (d’ailleurs scénariste des prochains opus de Rodrigo Cortés et Gus Van Sant) s’en tire avec les honneurs. Dans le genre, ce n’est déjà pas si mal.

TITRE ORIGINAL The Atticus Institute
RÉALISATION Chris Sparling
SCÉNARIO Chris Sparling
CHEF OPÉRATEUR Alex Vendler
MUSIQUE Victor Reyes
PRODUCTION Peter & Natalia Safran
AVEC Rya Kihlstedt, William Mapother, Harry Groener, John Rubinstein, Sharon Maughan, Hannah Cowley…
DURÉE 83 min
ÉDITEUR M6 Vidéo
DATE DE SORTIE 18 mars 2015 (uniquement en DVD)
BONUS
Making-of
Scènes coupées

1 Commentaire

  1. brotch

    Marrant parce que pour le coup j’ai trouvé que la forme desservait complètement le film. Le coup du faux docu à l’américaine marche pas. Il y a comme une absence totale d’ambiance provoquée par les cut-interviews sur canapé. On est au beau milieu d’une scène de tension et là pof, on voit un gars devant sa bibliothèque ou dans son salon qui nous dit : « oui c’était très bizarre, on avait peur, on ne comprenait pas ce qu’il se passait, oulala. »

    Pour moi c’est l’exemple du truc à pas faire avec un found footage dont le principe est l’immédiateté, l’immersion brute. J’ai le souvenir par exemple d’un autre found footage – docu (Noroi) qui fonctionnait mieux parce que c’est chronologique et qu’on ne sort jamais de la temporalité de l’événement. C’est purement immersif. Alors que là on nous rappel sans cesse que c’est fini, que ça va mieux, qu’on est dans l’analyse, qu’on est en sécurité devant sa télé et qu’on regarde des gens en sécurité parler d’un truc vaguement étrange qui s’est passé y a 40 ans. C’est complètement désimpliquant. C’est anti-viscéral.

    Pour moi, le dernier bon found footage que j’ai pu voir (j’en regarde beaucoup), c’est Catacombs. Parce qu’on est dans la pure vidéo brute et que c’est bien foutu. Y a The Borderlands aussi qui m’avait plu, avec une histoire d’enquête vaticane sur un miracle qui dérape. A chaque fois les mecs trouvent un prétexte pour filmer et ensuite déploie leur intrigue de manière rapide, afin de ne pas perdre de cette immédiateté indissociable au genre found footage.
    Et surtout : pas d’analyse de l’image, pas de commentaire. Ca c’est vraiment contre productif en terme émotionnel.

Laissez un commentaire