L’IRONIE DU FORT

Disponible sur Netflix France depuis le 5 novembre dernier, la saison 3 de RICK ET MORTY confirme l’inventivité absolue de ses créateurs Justin Roiland et Dan Harmon. Et avec cette troisième saison absolument dantesque, ils démontrent une aptitude proprement stupéfiante à illustrer les contradictions d’un certain air du temps. Rien que ça !

Il est toujours compliqué de proposer une synthèse à la fois rigoureuse et cohérente de l’état d’esprit d’une époque, à plus forte raison lorsqu’on s’intéresse au zeitgeist du moment. C’est néanmoins la tâche à laquelle s’est attelé l’écrivain américain David Foster Wallace dans les années 90. Dans un article devenu incontournable, E Unibus Pluram: Television and U.S. Fiction, il analysait avec une grande sévérité l’hégémonie de l’ironie sur la culture de son époque. Selon Wallace, les années 80 et 90 ont vu « une transition de l’art – compris comme actualisation créative de valeurs avérées, à l’art – compris comme rejet créatif de valeurs factices ». Il faut comprendre que les artistes de l’époque ne cherchaient pas tant à véhiculer certaines valeurs auxquelles ils pouvaient croire, mais préféraient montrer qu’ils n’étaient plus dupes des valeurs qu’on leur avait enseignées. Dans le même article, Wallace explique également les raisons du succès de l’ironie.

« Si notre ironie culturelle ambiante est à la fois si puissante et si décevante, c’est qu’un ironiste est impossible à coincer. Toute l’ironie Américaine repose sur une formulation implicite : « Ce n’est pas ce que je veux dire, en fait ». Alors, que veut dire, au juste, l’ironie comme norme culturelle ? Qu’il est impossible de vouloir dire ce que l’on dit ? Que c’est triste, très triste peut-être, mais qu’il est temps de redescendre sur terre ? Le plus probable, à mon avis, c’est ce que l’ironie contemporaine nous dit in fine : « Faut-il que vous soyez trivial pour me demander ce que je veux dire ? ». Quiconque a le culot hérétique de demander d’un ironiste qu’il abandonne sa position passera pour un hystérique ou un donneur de leçons ».

DAVID FOSTER WALLACE – THE PROBLEM WITH IRONY : Essai vidéo par Will Schoder

Dans sa vidéo sur David Foster Wallace et l’ironie visible ci-dessus, Will Schoder illustre cette tendance avec des séries comme SEINFELD, SOUTH PARK, IT’S ALWAYS SUNNY IN PHILADELPHIA ou encore ARRESTED DEVELOPMENT. Il pointe également l’émergence d’un nouveau type de série qui marque une rupture avec l’hégémonie de l’ironie. Des séries comme la version américaine de THE OFFICE, PARKS AND RECREATION et COMMUNITY marquent un retour à une forme de sincérité, par ailleurs anticipée par David Foster Wallace.

« Les prochains vrais « rebelles » littéraires de ce pays pourraient bien apparaître en tant qu’anti-rebelles étranges, d’authentiques lorgneurs qui osent de quelque façon s’abstenir d’un regard ironique, qui ont l’audace puérile d’endosser et d’énoncer des principes de sens unique ».

Or c’est précisément sur cette transition, sur ce retour à une forme de sincérité que Justin Roiland et Dan Harmon ont construit la troisième saison de RICK & MORTY. Il n’a sans doute pas échappé à deux nerds comme Roiland et Harmon que la règle tacite de toute série basée sur l’ironie est l’absence de conséquences durables. À l’instar de la famille Bluth dans ARRESTED DEVELOPMENT, les protagonistes de IT’S ALWAYS SUNNY IN PHILADELPHIA peuvent se permettre de ruiner la vie de plusieurs personnes sans jamais souffrir d’un quelconque retour de bâton. Même lorsqu’ils sont la cible de leur propre bêtise, les conséquences sont minimes. Dans SEINFELD, il faudra d’ailleurs attendre le tout dernier épisode de la série pour que les personnages paient les pots cassés qu’ils ont accumulés pendant neuf saisons, à force de bassesses et de mesquineries. Il suffit d’ailleurs de se rappeler de la réaction particulièrement négative du public à la diffusion de cet épisode final pour comprendre à quel point la règle tacite du « pas de conséquence » est forte. Quant à SOUTH PARK, on y voit Cartman organiser un défilé néo-nazi, nourrir Scott Tenorman avec les cadavres de ses parents, organiser des combats de bébés accros au crack, devenir un pirate sur les côtes somaliennes ou encore contaminer Kyle avec le virus du SIDA (vous l’aurez compris, les exemples ne manquent pas) sans jamais devoir répondre de ses actions. Qu’il soit devenu – dès les premières saisons – le personnage emblématique de la série montre à quel point le public avait adopté la profonde ironie qui sous-tend l’œuvre de Trey Parker et Matt Stone.

S’inspirant de cette règle implicite, Justin Roiland et Dan Harmon font ainsi de Rick un personnage encore plus brillant et puissant que dans les précédentes saisons. Dès le premier épisode, celui-ci anéantit sans sourciller la Fédération insectoïde et la Citadelle des Rick, à savoir les deux antagonistes principaux de la série. Le sous-texte est alors évident : s’il peut détruire en quelques minutes les deux organisations les plus puissantes du multivers, qui peut alors l’obliger à être redevable de ses actions ? Personne, évidemment. Cette troisième saison mettra d’ailleurs en avant sa totale invulnérabilité. Même ivre mort, celui-ci est capable de piéger et de décimer un groupe de super-héros. On lui découvre des implants bioniques qui le protègent quasiment en permanence. Réduit à l’état de cornichon, il reste capable d’affronter un assassin révolutionnaire et tous les membres du service secret d’une ambassade d’un pays de l’est, en même temps ! Si les combats de cette troisième saison (Rick contre Jaguar, Rick contre le président des États-Unis) sont de véritables morceaux de bravoure qui cumulent les idées visuelles, ces séquences illustrent surtout le fait que rien, ni personne ne peut s’opposer à Rick. En outre, en révélant que ce qui a poussé le personnage à inventer son portal gun était quelque chose d’aussi dérisoire qu’une sauce McDonald au poivre du Szechuan (conçue exclusivement pour la sortie du film MULAN à la fin des années 90), les auteurs démontrent à quel point celui-ci n’est finalement motivé que par la satisfaction de ses propres désirs, y compris les plus triviaux. En cela, Rick incarne donc le parangon du personnage de série ironique. Puissant, cynique et nihiliste, il ne se soucie de personne d’autre que de lui-même. Et lorsqu’il lui arrive d’avoir des sentiments pour d’autres personnes, il fait tout pour les réprimer. Dans l’épisode 6, REST & RICKLAXATION, son attachement pour Morty est évacué avec les autres aspects de sa personnalité qu’il considère comme toxiques. Et dans l’épisode 3, PICKLE RICK, la thérapeute incarnée par Susan Sarandon expose d’ailleurs clairement que le nihilisme de Rick le pousse à manipuler ses proches pour créer un environnement où les sentiments sont perçus comme une faiblesse et doivent par conséquent être réprimés.

Tout le propos de cette troisième saison est d’illustrer le glissement d’une culture ironique vers une forme de nouvelle sincérité. À l’issue du premier épisode, Rick ne s’est pas seulement débarrassé de la Fédération et de la Citadelle, mais aussi de son gendre Jerry. Il a enfin réussi à manipuler sa fille Beth pour qu’elle divorce et mette son mari à la porte. Cette double victoire resserre le récit autour de la famille de Rick et symbolise l’hégémonie de l’ironie. En effet, la plupart des séries ironiques sont basées sur le principe de la sitcom où les enjeux concernent principalement les relations internes d’une famille ou d’un groupe d’amis. Au début de la troisième saison, Rick assoit sa domination sur sa famille en éliminant Jerry dans la grande tradition des séries ironiques où la figure du père de famille est constamment dénigrée (à la façon de George Bluth, Randy Marsh, Peter Griffith, etc.) et la famille de Rick est désormais le principal théâtre des enjeux et de l’évolution de la série. Par exemple, dès l’épisode suivant, RICKMANCING THE STONE, on voit donc Summer passer d’une admiration sans faille pour le détachement nihiliste de son grand-père à la conscience de la vacuité d’une telle existence. D’abord enthousiaste à l’idée de vivre dans un environnement post-apocalyptique (où les auteurs s’amusent à multiplier les emprunts à la saga MAD MAX, évidemment) qui lui permet de mener une vie conforme à ses convictions nihilistes, elle finit par comprendre que le nihilisme revendiqué de Rick ne cache finalement qu’un fort égocentrisme. En réaction à cette prise de conscience et à l’expérience vécue, elle décide de reprendre contact avec son père Jerry. Le reste de la saison va mettre en scène le glissement progressif des autres membres de la famille vers la reconstruction de la cellule familiale justement. Déjà, Morty (qui ne se faisait déjà aucune illusion sur son grand-père) va progressivement apprendre à apprécier son père. Mais l’évolution la plus notable sera celle de Beth. Dans l’épisode THE WHIRLY DIRLY CONSPIRACY, elle comprend que son désir de ressembler à son père (pour obtenir son affection) met littéralement sa famille en danger et décide alors de se rapprocher de Summer, plutôt que de persister à vouloir émuler Rick. La bascule se fera dans les deux derniers épisodes. Dans l’épisode 9, THE ABC’S OF DEATH, Rick propose à sa fille de créer un clone pour la remplacer dans sa vie quotidienne et lui permettre de vivre une vie d’aventure libre de toute conséquence. Mais dans l’épisode final, THE RICKCHURIAN MORTYDATE, Beth en vient à s’interroger sur son identité : est-elle la véritable Beth ou ce clone que Rick aurait créé ? Il faudra que Jerry exprime maladroitement tout l’amour qu’il lui porte pour la rassurer. Ce que comprend Beth à ce moment-là, c’est que son père n’a pas et n’aura jamais d’attachement pour elle : en effet, en lui proposant de créer un clone pour qu’elle puisse le suivre dans ses aventures, Rick sous-entend qu’il apprécierait que Beth soit à son image. À l’inverse, une Beth attachée à sa famille et à sa vie quotidienne ne représente à ses yeux qu’un objet facilement reproductible, par conséquent dispensable et sans valeur. Beth comprend que Rick n’apprécie les autres que lorsque ceux-ci tendent à valider ses opinions, donc à flatter son ego. À l’inverse, l’amour que Jerry lui porte est sincère et désintéressé. Le retournement de Beth conclut donc la troisième saison par la victoire de Jerry, symbolisant l’avènement de la New Sincerity anticipée par David Foster Wallace et théorisée par le critique Jim Collins.

On pourrait trouver de nombreux exemples concrets illustrant la pertinence de cette troisième saison. Ironie du sort, il se trouve que l’un de ces exemples a été fourni par certains fans de RICK & MORTY. Si le fandom de la série avait déjà été critiqué pour sa tendance à accueillir des individus insupportables de prétention (voir le fameux copypasta devenu indissociable de la série sur Reddit), l’opération marketing de McDonald autour de la sauce Szechuan et surtout les réactions totalement disproportionnées de certains fans en rapport aux faibles quantités disponibles ont montré à quel point le personnage de Rick et, à travers lui, toute la culture de l’ironie et du nihilisme sont toxiques et conservent encore un pouvoir de fascination conséquent. Il n’aura pas échappé à certains journalistes que la réaction de ces fans démontre qu’ils ne comprennent pas le propos de la série dont ils se revendiquent. Le problème est sans doute plus profond que cela. Ces réactions démontrent surtout qu’ils ne comprennent probablement pas que les auteurs puissent avoir un propos. Des réactions aussi excessives pour un simple sachet de sauce au design rappelant vaguement celui de RICK & MORTY impliquent l’ascendant total du signifiant sur toute forme de signifié. Le sens symbolique de cette sauce, les raisons pour lesquelles les auteurs y ont fait référence, le fait qu’elle représente l’égocentrisme puéril et toxique de Rick, tout cela est totalement éclipsé par l’objet lui-même. En cela, ces fans s’accordent parfaitement au nihilisme de Rick pour qui rien n’a de sens ou de valeur en dehors de la satisfaction immédiatement que l’on peut en tirer. Le fait qu’ils en arrivent à adopter des comportements aussi odieux que ceux relevés par les différents articles sur le sujet montre au final à quel point la critique de l’ironie élaborée par David Foster Wallace et reprise à leur compte par Justin Roiland et Dan Harmon est d’actualité.

Comme toujours avec RICK & MORTY, l’inventivité permanente des auteurs rend toute tentative de prédire les futures évolutions de la série hautement hasardeuse. Il est donc difficile de savoir si Roiland et Harmon décideront d’appuyer plus franchement leur message, quitte à se mettre à dos une partie de leurs fans. Néanmoins, deux éléments de cette troisième saison semblent augurer d’une nouvelle direction. Dans l’épisode MORTY’S MIND BLOWERS, on apprend que Rick est loin d’être infaillible mais s’arrange pour effacer ses erreurs de la mémoire de Morty. La scène post-générique du premier épisode suggère un retour potentiel de Tammy et d’un Birdperson cybernétique désormais ennemi de Rick. Plus significatif encore, à l’issue de l’épisode THE RICKLANTIS MIXUP (aka TALES OF THE CITADEL), le Morty faussement borgne de l’épisode CLOSE RICK-COUNTERS OF THE RICK KIND (épisode 10 de la saison 1) parvient à prendre le contrôle total de la Citadelle des Rick. Sachant que ce Morty est l’un des rares adversaires à avoir échappé à Rick, on peut supposer que les ressources de la Citadelle lui permettront de donner du fil à retordre à Rick au cours des prochaines saisons. Reste enfin à savoir comment cela va impacter les probables tentatives de Rick pour se débarrasser une bonne fois pour toutes de Jerry. En attendant d’en savoir plus, il ne reste qu’à espérer que l’écriture d’une quatrième saison sera un peu plus rapide que celle de la saison 3 et qu’on aura rapidement des nouvelles de la famille de Mr Poopybutthole !

M. POOPYBUTTHOLE, DE RETOUR DANS LA SAISON 4 ? OH-WEE !

Merci à Lazare BRUYANT et Pierre PIGOT du Fric-Frac Club pour les traductions de David Foster Wallace.

RICK & MORTY : SAISON 3 est disponible sur Netflix France depuis le 5 novembre 2017.

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RICK & MORTY : LES ORIGINES
RICK & MORTY : LES INFLUENCES
RICK & MORTY : LA NARRATION
RICK & MORTY : LES THÉMATIQUES
RICK & MORTY : LA PRODUCTION

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