L’HOMME OU L’ARMURE ?

Personne ne viendra prétendre que IRON MAN 3 est du niveau des meilleurs travaux du grand Shane Black. Pour autant, même si on aimerait bien faillir à notre réputation d’éternels chieurs et rejoindre une certaine frange de la vox populi cinéphile, qui a décidé de traiter cette suite comme l’un des pires étrons Marvel, il faudrait tout de même être aveugle pour ne pas y reconnaître l’auteur de KISS KISS BANG BANG et AU REVOIR À JAMAIS. Attention aux spoilers par contre !

Qu’on le veuille ou non, IRON MAN 3 porte régulièrement la marque de Shane Black, y compris dans ses ratages. Et Dieu sait que le film en comporte quelques-uns. L’auteur de L’ARME FATALE s’est régulièrement confronté à la broyeuse uniforme des studios, chacun de ses scénarios (ou presque) ayant été réécrit de manière drastique. Et dans le cas présent, on ne doute pas qu’il ait dû composer avec Kevin Feige et la clique habituelle des productions Marvel, à plus forte raison quand on voit le résultat final. Mais si IRON MAN 3 souffle le chaud et le froid avec une régularité agaçante, il s’inscrit tout de même en porte-à-faux de la plupart des productions Marvel de ces dernières années. Le constat ne saute pas forcément aux yeux de prime abord ? Et pourtant…

En premier lieu, IRON MAN 3 propose des enjeux clairement identifiés et servant de moteurs narratifs, ce qui devient de plus en plus rare dans les blockbusters récents, et notamment dans les productions Marvel. Il n’est donc pas étonnant que le film débute sur un flashback qui rappelle l’arrogance passée de Tony Stark, comme pour mieux signifier sa métamorphose en super-héros. D’aucuns prétendront que Shane Black fait de la redite puisque les origines de Stark ont été traitées dans le premier film de Jon Favreau et pourtant, on ne pouvait pas vraiment parler de réelle évolution du personnage, à plus forte raison quand Robert Downey Jr. l’interprète avec la même attitude détachée de bout en bout et ce sur les trois films précédents, AVENGERS compris. Autrement dit, Tony Stark était un connard avant son accident, et il l’est toujours après. Dès lors, on peut comprendre pourquoi le scénariste et réalisateur s’attache à traiter la thématique du personnage à travers une série de séquences qui mettent en avant son besoin compulsif de créer de multiples armures et de les porter pour se battre, mais surtout pour se protéger (voir la première crise d’angoisse, quand Tony s’engouffre dans son armure pour faire analyser ses signes vitaux). Ce point parmi tant d’autres (la superbe destruction de la villa Stark, la relation amoureuse avec Pepper Potts enfin mise au centre de l’intrigue, la rencontre d’un gamin qui l’aide à surmonter la crise) tente une humanisation du personnage comme aucun des précédents films n’a même envisagé de s’y essayer, avec les ruptures de ton que Shane Black impose généralement à son écriture.

Pourtant, si on prend IRON MAN 3 dans son ensemble, le film reste souvent au niveau de ses intentions, et à plus forte raison quand on l’inscrit au sein de la trilogie à laquelle il appartient. Malgré le fait que le film enterre les deux panouilles de Jon Favreau sans sourciller (on ne parle même pas de la chose informe de Joss Whedon), en même temps qu’il s’attache précisément à relater le parcours d’un héros, plusieurs éléments viennent parasiter la démarche : d’une part, l’écriture du film foisonne peut-être d’idées, mais elle n’est pas suffisamment solide pour transformer la merde (ou la pisse, c’est selon) en or, et ce sans compter qu’il s’agit tout de même de recréer un personnage de toute pièce, puisque les trois films précédents (AVENGERS compris, vous suivez ?) ont tout juste esquissé un profil psychologique particulièrement bas du front. D’autre part, et malgré son accointance avec Shane Black (si ce n’est que cette fois, c’est lui qui est venu le chercher et non l’inverse), Robert Downey Jr. (qui est aujourd’hui au faîte de sa gloire) n’est pas prêt à aller aussi loin que le scénario l’exige, préférant se concentrer sur la valeur sure de son cabotinage plutôt que de composer le personnage un poil plus nuancé promis par le scénario. Autant dire qu’il est loin le temps de KISS KISS BANG BANG et de sa caractérisation touchante et pleinement exécutée. Enfin, il faut tout de même reconnaître qu’il est dur d’évoquer le parcours d’un homme qui est persuadé d’avoir besoin de son armure pour survivre, quand celui-ci passe le plus clair de son temps en dehors du costume, semble-t-il pour d’obscures raisons de contrat. L’un des passages les plus réussis du film, à savoir le sauvetage des passagers d’Air Force One, est ainsi terni par une petite pirouette finale de la sorte, ce qui aurait plutôt tendance à nier la thématique mise en place plutôt que de la renforcer justement.

Il est possible de prendre du plaisir à IRON MAN 3, mais pour cela, il convient de séparer le bon grain de l’ivraie (copyright Julien Dupuy). Et vu les tendances plutôt schizophrènes du projet, ce n’est pas une mince affaire. Tout dépend donc du crédit que vous accordez à Shane Black. Et on ne va pas se mentir, chez nous il est énorme et c’est même ce qui fait qu’on prend son pied à retrouver certaines figures imposées de son cinéma dans une production Marvel : l’attaque de la villa Stark fait immanquablement penser au raid contre Michael Hunsaker dans L’ARME FATALE, la relation au jeune Harley renvoie évidemment aux relations père/fils et fille dans LE DERNIER SAMARITAIN et AU REVOIR À JAMAIS et les soldats infectés par le virus « Extremis » sont d’évidents décalques des zombies de SHADOW COMPANY (1). Les fans de la première heure peuvent donc s’amuser à faire le décompte des très nombreuses autocitations qui n’en sont pas vraiment (c’est une habitude de Shane Black depuis ses premiers films) et même si l’exercice peut paraître futile, combien de scénaristes peuvent se targuer d’avoir une patte si reconnaissable qu’elle s’imprime sur n’importe lequel de leurs projets ? En vérité, même les idées les plus radicales d’IRON MAN 3 sont estampillées Shane Black, comme cette révélation sur la véritable nature du Mandarin. Sorte de Fu-Manchu aux pouvoirs cosmiques dans les comics, le personnage devient au cinéma une icône du mal médiatisée mais rapidement démystifiée à grands coups de gags scatologiques. On peut évidemment considérer que la démarche est irrespectueuse du personnage d’origine (et c’est le cas), mais elle sert ici un double propos qui a toujours été au centre des œuvres de Shane Black, qu’on le veuille ou non : d’une part, la déconstruction des icônes a toujours été l’une des préoccupations de l’auteur (voir MONSTER SQUAD et KISS KISS BANG BANG), et il peut bien se le permettre étant donné qu’il sait les construire en premier lieu. D’autre part, son twist n’est pas anodin dans le sens où il révèle un ennemi différent, dont les origines ne sont précisément plus étrangères mais nationales. De L’ARME FATALE (la guerre des drogues) à AU REVOIR À JAMAIS (le terrorisme sur le sol américain), le scénariste s’est toujours attaché à démontrer que le ver a toujours été dans le fruit, et que le mal américain était déjà à l’intérieur. C’est encore une fois ce qu’il fait ici, en jouant d’ailleurs par contraste avec l’imagerie du costume d’Iron Patriot, un autre raté majeur dont la présence n’a vraiment un sens que lorsqu’il est porté par le président des États-Unis. On peut donc reprocher beaucoup de choses à ce twist plutôt osé, mais sa logique narrative a le mérite d’éviter les relents de politique étrangère nauséabonde du premier opus, en plus de s’inscrire dans le cinéma de Shane Black. Et on pourrait d’ailleurs arguer que ce dernier ne ruine pas forcément le personnage du Mandarin, étant donné que l’intrigue insiste bien sur le fait… qu’il ne s’agit pas du Mandarin !

Sans aller jusqu’à imposer ce dernier point, il faut reconnaître que cette trahison est au centre de la problématique d’IRON MAN 3 et de son jeu des apparences. À vrai dire, Shane Black tente tellement régulièrement de déstabiliser son public qu’il passe à côté de l’essentiel de son propos : affirmer que Tony Stark accepte bel et bien le fait qu’il est devenu Iron Man. On ne peut pas vraiment dire qu’il soit aidé par les fondations d’une franchise dont la popularité a été bâtie sur du vent, mais on aurait tellement aimé y croire dur comme fer (laissez, c’est voulu) – et pas seulement à moitié – quand le personnage prononce les dernières paroles du film (« Je suis Iron Man »), du moins avant l’habituelle pastille comique de fin de générique. Pour une véritable tuerie made in Marvel, tous les regards sont désormais tournés sur Edgar Wright et ANT-MAN. Lâche pas la rampe, Ed !

À lire également :
L’interview de Shane Black
L’interview de Robert Downey Jr
Les interviews de Rebecca Hall, Ben Kingsley & Don Cheadle.

(1) SHADOW COMPANY est un scénario écrit par Shane Black dans les années 80. L’intrigue tourne autour du retour au pays de plusieurs vétérans du Vietnam morts au combat. Alors qu’ils doivent être enterrés dans la petite ville dont ils sont originaires, ils reviennent à la vie sous les effets d’une mutation de l’agent orange et décident d’attaquer leurs amis, puisqu’ils sont encore persuadés d’être en guerre ! Le film devait être réalisé par John Carpenter en 1988, avant d’être abandonné, faute de moyens. Shane Black envisage aujourd’hui de remettre le projet sur les rails.

TITRE ORIGINAL Iron Man 3
RÉALISATION Shane Black
SCÉNARIO Shane Black & Drew Pierce
CHEF OPÉRATEUR John Toll
MUSIQUE Brian Tyler
PRODUCTION Kevin Feige
AVEC Robert Downey Jr, Gwyneth Paltrow, Rebecca Hall, Guy Pearce, Ben Kingsley…
DURÉE 130 mn
DISTRIBUTEUR The Walt Disney Company France
DATE DE SORTIE 24 avril 2013

6 Commentaires

  1. Fest

    Plutôt d’accord sur cet avis quand il s’agit de souligner l’apport évident de Shane Black. Pour tout dire j’ai vu le film hier soir et, si j’ai eu l’impression que beaucoup de choses étaient sacrifiées sur l’autel du gag et de la vanne (cf la pirouette finale du sauvetage), je n’ai pas pu m’empêcher de me bidonner pendant tout le film : on sent vraiment le talent de Black dans ces punchlines qui font mouche.

    Par contre si sur le papier je pouvais être séduit par le traitement du Mandarin (je suis loin d’être un puriste), à l’écran j’ai trouvé que c’était amené de manière beaucoup trop lourde, avec un perso ridiculisé au dernier stade.

    D’autre part il y a un autre truc qui m’a déçu venant d’un grand scénariste comme Shane Black : les trous béants dans le scénar. Je sais pas si ça vient du montage ou si j’ai loupé des trucs, mais y a d’énormes raccourcis qui ont vraiment du mal à passer (et pourtant d’habitude je suis pas très regardant là-dessus). Entre la localisation de la villa du bad guy qui arrive comme par magie (il a bon dos Jarvis), Don Cheadle qui s’échappe on a pas vu comment, la localisation – encore une fois – du quai à la fin du film pas expliquée…

    Passé un bon moment quand même, mais mitigé malgré tout. Espérons que le succès phénoménal du film permette à Black de s’atteler à un projet un peu plus perso.

  2. yodas

    chose informe de whedon … euh lol !!

  3. Alexis

    j’ai apprécié ce 3ème épisode de Iron Man, malgré le côté gamin de certains passages et le trauma de Tony Stark vient un peu comme un cheveux sur la soupe. Mais il y a clairement une volonté de la part de Shane Black d’apporter un plus de noirceur et un humour beaucoup moins habituel que les autres films Marvel. Un peu déçu par le traitement réservé à Pepper, en voyant le dernier acte j’ai pensé à L’arme fatale 2 et je me suis dit que Black allait prendre sa revenge… et au final non.
    Mais ce 3ème épisode tient ses promesses.

  4. mathieu

    j avoue que vous m avez un peu perdu avec la phrase « la chose informe de Joss Whedon »… :/

  5. Fest

    C’est pourtant simple : y a pas mal de gens pour penser qu’Avengers est un mauvais film, qui consiste pendant les deux tiers du film en un gigantesque concours de bites, avec des décors toujours identiques et des blagues pas drôles.

  6. LordGalean

    ben non, c’est clairement pas le mandarin au final, puisque c’est plus Guy Pearce qui fait office de Mandarin, (alors c’est sûr c’est plus un Fu Manchu, mais c’est pas si choquant au final).

    L’anecdote m’a rappelé l’épisode de X-Files où les Lone Gunmen disent à Mulder qui demande des nouvelles de Sadam Hussein, que ce dernier n’est qu’un acteur auquel le gouvernement fait appel de temps à autre pour lancer des conflits 😉

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