L’ÉTOFFE DONT SONT FAITS LES RÊVES

On a vu LES CINQ LÉGENDES, le nouveau dessin animé issu des écuries DreamWorks et programmé pour une sortie dans nos salles le 28 novembre. Et, comme le laissaient présager les bandes-annonces dévoilées depuis quelques mois, c’est une authentique réussite qui entérine et transcende le tournant qualitatif du studio amorcé avec DRAGONS.

Il y a quelque chose de changé au royaume de DreamWorks Animation. Même s’il n’a pas opéré un virage à 180 degrés (on en a eu la preuve, cette année, avec l’infâme MADAGASCAR 3), force est de constater que le studio de Shrek, en particulier depuis l’étonnant DRAGONS, semble vouloir faire évoluer son image et concurrencer son grand rival Pixar sur le terrain de l’excellence artistique, au moment même où la boîte de John Lasseter connaît une petite baisse de régime (CARS 2 et REBELLE sont loin d’avoir rallié tous les suffrages critiques). Si l’ogre vert a imposé un standard artistique à base de pseudo-insolence marketée aux petits oignons, de personnages formatés, de parodies faciles et de tubes populos visant le plus large dénominateur commun, DRAGONS avait surpris tout le monde en jetant aux orties tout cet attirail narratif de bas étage, en proposant à son public de vrais moments de grâce filmique (l’apprivoisement de « Furie nocturne » ou la boule de feu dévoilant la caverne des dragons) et en appliquant à son personnage principal un traitement mythologique digne des plus grands récits héroïques. Certes, on pouvait encore déceler la trace d’un certain formatage, notamment dans le design des dragons ou la caractérisation des personnages secondaires, mais dans l’ensemble, DreamWorks Animation ne nous avait clairement pas habitués à un long-métrage d’une telle facture. Et bien on peut donc désormais ranger sur la même étagère le dernier poulain du studio de Jeffrey Katzenberg, LES CINQ LÉGENDES, qui marque un pas de plus sur le chemin de la rédemption artistique.

Image de prévisualisation YouTube

Évidemment, le premier long-métrage de Peter Ramsey (storyboardeur ayant bossé avec David Fincher, Roland Emmerich, Robert Zemeckis et Steven Spielberg) ne donne pas dans l’heroic fantasy mais dans le conte pour enfants. Il relève donc, a priori, d’une imagerie plus douce que celle de DRAGONS, et qui prête forcément moins le flanc à une édulcoration en règle de la part de cadres exécutifs hollywoodiens effrayés à l’idée de se mettre à dos les ligues parentales. Et bien malgré cela, LES CINQ LÉGENDES va bien plus loin dans le registre de la représentation de la peur que n’importe quel dessin animé DreamWorks n’a pu le faire jusqu’ici. Avec un courage admirable et une sincérité désarmante, il en fait même le cœur de ses préoccupations puisque le film choisit un méchant d’envergure en la personne de Pitch Black, le Croquemitaine qui terrifie les enfants en transformant leurs rêves en cauchemars. Un être à l’âme ténébreuse qui va devoir affronter quatre autres personnages légendaires de la mythologie enfantine regroupés au sein de l’équipe des Gardiens : le Père Noël, le Lapin de Pâques, le Marchand de sable et la Fée des dents (équivalent anglo-saxon de notre Petite souris). Au milieu de ce combat sans merci, un personnage décalé : Jack Frost, l’esprit de l’hiver, maître de la neige et des vents glacés. Le récit est principalement axé autour de ce jeune garçon solitaire que les Gardiens souhaitent recruter mais qui a du mal à s’intégrer à leur équipe, faute de savoir qui il est et en quoi consiste son rôle dans la vie. Le tout sous le regard neutre de l’Homme dans la Lune, sorte de divinité que les Gardiens invoquent mais qui ne se manifestent pas autrement que sous l’aspect de l’astre lunaire. On le voit, les thèmes brassés par le film sont riches : à la fois conte mythologique, film de super-héros et quête d’identité qui s’incarne dans le personnage de Jack Frost mais qui rebondit sur chacun des personnages jusqu’au méchant, qui lutte lui aussi pour sa survie dans l’imaginaire des enfants du monde entier, LES CINQ LÉGENDES affiche des ambitions qui tranchent nettement avec le tout-venant de l’animation actuelle. On atteint même une étonnante profondeur métaphysique lorsque Jack Frost demande à la Lune pourquoi il existe et reste désemparé face à l’absence de réponse.

La présence de Guillermo Del Toro à bord du projet n’est sans doute pas étrangère à cette richesse thématique et notamment à cette vision de l’enfance, où l’importance de l’imaginaire et des peurs primales s’impose comme un élément structurant. Crédité comme producteur exécutif mais véritable conseiller artistique qui a donné au film quelques-uns de ses axes fondamentaux (dont le destin du Marchand de sable, véritable force antagoniste de Pitch Black, qui est l’objet d’un rebondissement aussi couillu que sa résolution semble couler de source), Del Toro a véritablement marqué le film de son empreinte, jusque dans cette scène prenante où Jack Frost doit choisir entre rejoindre les Gardiens ou s’allier à Pitch Black, son jumeau inversé – une scène qui rappelle clairement la tentation de Hellboy par Raspoutine dans le premier HELLBOY. Avec le co-scénariste William Joyce, dont les écrits pour enfants sont ici adaptés (voir le texte de Julien Dupuy publié sur Capture en juillet dernier), le cinéaste mexicain fait figure de bon génie du film, le tirant constamment vers le haut. Mais il n’est pas le seul à emprunter cette trajectoire. Renforcé par une 3D de toute beauté qui magnifie les traînées de givre de Jack Frost, les volutes de ténèbres de Pitch Black ou les tourbillons dorés du Marchand de sable, l’univers visuel des CINQ LÉGENDES explose à l’écran dans une myriade de couleurs et de tons qui se mélangent et s’équilibrent constamment dans la composition des plans. Un plan, en particulier, vers le début du film, donne le ton : Jack, marchant sur des fils électriques raides de givre qui traversent l’écran horizontalement, erre comme une âme en peine, tandis que derrière lui, les envoûtantes circonvolutions dorées du Marchand de sable envahissent peu à peu le ciel nocturne, leur écriture ronde et chaleureuse venant rompre avec la linéarité glacée de l’univers du jeune garçon. Ce genre de plans où la beauté visuelle vient souligner la thématique des personnages, le film de Peter Ramsey en regorge. Des tunnels verdoyants du Lapin de Pâques au palais chatoyant de la Fée des dents en passant par le chaos souterrain du repaire de Pitch Black, on en prend plein les mirettes tout du long, et cela sans jamais perdre de vue les personnages qui habitent ces décors. LES CINQ LÉGENDES est un film qui clame haut et fort l’importance vitale des rêves et de l’imagination, et qui montre combien les enfants en ont besoin pour devenir des adultes. De la part de gens comme William Joyce ou Guillermo Del Toro, cela n’a rien d’étonnant mais de la part du studio qui nous a donné SHREK, le parangon du conte de fée traité par dessus la jambe, cela relève de la vraie bonne surprise.

TITRE ORIGINAL Rise of the Guardians
RÉALISATION Peter Ramsey
SCÉNARIO David Lindsay-Abaire et William Joyce
MUSIQUE Alexandre Desplat
PRODUCTION Nancy Bernstein et Christina Steinberg
AVEC LES VOIX DE Chris Pine, Alec Baldwin, Hugh Jackman, Isla Fisher, Jude Law…
DURÉE 97 mn
DISTRIBUTEUR Paramount Pictures France
DATE DE SORTIE 28 novembre 2012.

1 Commentaire

  1. Alexis

    Dragons étant un des rares Dreamworks à m’avoir emballé au plus haut point, les 5 légendes confirment qu’il et possible de faire aussi bien qu’une oeuvre pixar.

Laissez un commentaire