L’ÉTERNEL REBOOT

Le re-re-reboot du personnage de Jack Ryan orchestré par les exécutifs de Paramount… euh pardon, par Kenneth Branagh, est dans nos salles depuis hier. Un bon moyen de constater que le célèbre analyste de la CIA créé par Tom Clancy est peut-être bien un personnage obsolète pour notre époque ? À moins que le traitement soit à remettre en cause…

Plus besoin de se baser sur un roman pour relancer le personnage de Jack Ryan sur grand écran. Pour le studio Paramount, son nom et celui de Tom Clancy suffisent pleinement à évoquer la marque, totalement revue et corrigée selon la mode actuelle du cinéma d’action. C’est sûrement l’époque qui veut ça, même si les scénaristes Adam Cozad et David Koepp se basent sur les quelques éléments biographiques du personnage pour le présenter au jeune public sous les traits de Chris Pine (qui aborde ici sa seconde franchise, après avoir repris le rôle emblématique du Capitaine Kirk dans le reboot de STAR TREK – sûrement une autre manie de notre époque, ces acteurs qui collectionnent les sagas). Seulement voilà : dès les premières minutes du film, THE RYAN INITIATIVE (drôle de titre français) évoque l’acte fondateur qui va faire de Ryan le héros qu’il est, sans jamais en montrer les réelles conséquences, qui seront tout juste évoquées. Cet accident d’hélicoptère dont il est victime en Afghanistan (modernisation du mythe oblige, on abandonne le contexte de guerre froide) est bel et bien présent dans le film, mais sans jamais que l’on puisse vraiment entrevoir le fait qu’il y a sauvé ses compagnons d’arme au péril de sa vie.

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Une fois passé la rapide exposition permettant de montrer le recrutement de Jack Ryan en tant qu’analyste de la CIA, le champ est libre pour modeler le personnage suivant les canons du moment, à savoir le James Bond période Daniel Craig et Jason Bourne version Matt Damon. Bref, le baroudeur en T-shirt manches longues de chez Gap quoi… Plus qu’un véritable analyste, Jack Ryan est donc un homme d’action (mais dans un film sans action) qui, de temps à autre, doit réfléchir sur une situation donnée, afin de comprendre les agissements des ennemis de son pays. Et c’est sur ce point précis que l’écriture de ce reboot pas bien finaud manque clairement d’une charpente solide, à l’image des premiers romans de Tom Clancy donc. C’est une chose de filmer Jack Ryan en mâle alpha des temps modernes, capable de conduire une moto à toute vitesse sur le pont de Brooklyn ou de descendre un immeuble en dévalant des escaliers quatre à quatre, c’en est une autre de le voir utiliser des techniques de ruse particulièrement grossières pour neutraliser ses antagonistes, semble-t-il encore plus stupides que lui. Ainsi, pour déjouer les plans diaboliques du nationaliste russe Viktor Cherevin (qui compte faire plonger l’économie américaine au niveau de la Grande Dépression), Jack Ryan a compris que le tableau de Waterloo qui orne son bureau dissimule un plan d’attaque similaire (comment il a fait ? Bah comme ça !) et que les données se retrouvent dans son ordinateur protégé par… une clé magnétique (un mot de passe crypté ? Une caméra dans le bureau ? Mais de quoi vous parlez ?). Comment faire pour rentrer dans ce bureau et récupérer les données ? Il fait croire qu’il a trop bu à un dîner, s’excuse pour prendre l’air et, ni vu ni connu, pique la clé au nez et à la barbe de ce grand méchant suave de Cherevin. Oui, comme ça. Il est comme ça Jack Ryan : ce n’est pas seulement un combattant émérite (même si on ne le voit pas), il gamberge aussi ! (même si on ne dirait pas comme ça)

En plus de cette écriture digne des pires techno-thrillers des années 80 et 90 (LES EXPERTS, TRAQUE SUR INTERNET anyone ?), d’une vision géopolitique et économique particulièrement à la ramasse (ici encore, il s’agit de sauver les sympathiques et inoffensifs traders de Wall Street, ceux qui n’osent pas demander un rencard à la jolie Tiffany du service compta’) et de l’emploi de vedettes qui semblent être ici pour payer leurs impôts (Kevin Costner et Kenneth Branagh – ce dernier réalise le film certes, mais n’importe quel yes-man aurait fait la blague), THE RYAN INITIATIVE réinvente le thriller d’espionnage domestique, en faisant rentrer au chausse-pied dans l’intrigue une Mme Jack Ryan hystérique et parano, interprétée avec conviction par une Keira Knightley en totale rupture de blockbusters depuis les trois premiers PIRATES DES CARAÏBES. Ce dernier point achève la crédibilité totale du projet, en même temps qu’il plombe la renaissance du personnage, qui n’avait pas besoin de ça pour passer pour un nigaud de premier ordre. Si la manière dont John McTiernan filmait les joutes politiques et verbales des militaires de l’armée américaine dans À LA POURSUITE D’OCTOBRE ROUGE vous manque depuis les piètres versions avec Harrison Ford et Ben Affleck, il ne fait aucun doute que THE RYAN INITIATIVE devrait vous filer quelques crampes supplémentaires. La bonne nouvelle, c’est que le film se paye un bide au box-office américain, ce qui signifie que le studio devrait envisager un autre reboot d’ici quelques années. Quoique, à la vue de JEUX DE GUERRE, DANGER IMMÉDIAT, LA SOMME DE TOUTES LES PEURS et THE RYAN INITIATIVE, ce n’est peut-être pas une si bonne nouvelle que ça, finalement.

TITRE ORIGINAL Jack Ryan : Shadow Recruit
RÉALISATION Kenneth Branagh
SCÉNARIO Adam Cozad & David Koepp
DIRECTEUR DE LA PHOTOGRAPHIE Haris Zambarloukos
MUSIQUE Patrick Doyle
PRODUCTION Mace Neufeld, Lorenzo di Bonaventura, Mark Vahradian, David Barron
AVEC Chris Pine, Keira Knightley, Kevin Costner, Kenneth Branagh…
DURÉE 105 mn
DISTRIBUTEUR Paramount Pictures France
DATE DE SORTIE 29 janvier 2014

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