LES PROMESSES DE L’OMBRE

À défaut d’être la meilleure œuvre de l’irremplaçable Genndy Tartakovsky, HÔTEL TRANSYLVANIE est une preuve probante du talent du génial réalisateur qui, pour son premier film cinéma, est parvenu à rendre supportable – voire même parfois réjouissant – un film que tout condamnait à être irregardable.

Tartakovsky ne s’en cache pas : qu’il ait accepté le poste de réalisateur sur HÔTEL TRANSYLVANIE tient avant tout de l’acte politique. Et qui pourrait lui en vouloir ? Après plus de dix ans de projets avortés et suite à l’échec douloureux de SYM BIONIC TITAN, le créateur de SAMOURAÏ JACK a finalement accepté de reprendre à la volée ce projet longtemps prisonnier du development hell et sur lequel s’étaient cassé les dents pas moins de cinq réalisateurs. Contraint de concevoir le film dans des délais étriqués, de reprendre un design établi par ses prédécesseurs, de gérer conjointement les exigences des exécutifs de Sony et d’Adam Sandler (pas franchement un comique en phase avec l’humour de Tartakovsky), de collaborer avec une équipe qui lui est inconnue sur un support qu’il ne maîtrise pas (l’image de synthèse), le cinéaste n’avait aucune chance de son côté.

Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas qu’HÔTEL TRANSYLVANIE ne soit pas le chef-d’œuvre qu’on était en droit d’attendre de Tartakovsky. Certaines scènes, les plus handicapantes, sentent fort les figures imposées par l’un des studios d’animation les plus putassiers du marché (n’oublions pas que Sony Pictures Animation s’est rendu coupable des SCHTROUMPFS). Et le récit s’enlise parfois dans de curieux raccourcis ou des sous intrigues foireuses (on pense notamment à l’inutile Quasimodo), évidents reliquats des innombrables réécritures d’un film dont le concept n’a jamais été clairement établi. À ce développement chaotique est venue s’ajouter sur le tard la touche Adam Sandler, des grumeaux qui sentent le remâché et ne se diluent jamais dans cette tambouille cuite et recuite. Et pourtant…

Contraint d’accommoder les restes, Tartakovsky ne fait pas la fine bouche et embrasse les parties adverses pour tenter de se les réapproprier. Même s’il ne les cautionne pas, même s’il semble ne pas les comprendre, il se plie du mieux qu’il peut aux impératifs du studio. C’est le cas en particulier d’une séquence de danse finale plombée par un éprouvant tube promo, que Tartakovsky traite comme un trip ultra rythmé : un dénuement de décor qui se résume à des taches de couleurs flashy, un renoncement total à une logique spatiale (Tartakovsky oblige, la chorégraphie reste pourtant parfaitement lisible) et une utilisation très agressive du regard caméra. La séquence n’est pas bonne pour autant, mais elle a au moins le mérite d’être un ratage assumé avec quelques très beaux restes de raccords ou de mouvements d’appareil.

Rassurez-vous, HÔTEL TRANSYLVANIE ne se limite pas à ces missions secours désespérées, car Tartakovsky exploite totalement le peu de marge de manœuvre que le projet lui laisse. Si on peut lui savoir gré d’avoir su recentrer les priorités du script (l’intrigue entre Dracula et sa fille en l’occurrence, pas forcément passionnante mais définitivement le centre d’intérêt majeur du scénario), on se doit également de saluer l’implantation du récit et de l’humour dans le registre du pur cartoon. À ce titre, HÔTEL TRANSYLVANIE marque même une (petite) date dans l’histoire de l’animation numérique. Dans cette industrie où la confusion avec le cinéma live est un fait établi, la plupart des animateurs ou des techniciens passant fréquemment de l’image de synthèse photoréaliste à l’animation, Tartakovsky parvient à réinsuffler le dynamisme, le sens de l’abstraction et la rythmique propre au cartoons américains. Loin de l’animation ultra raffinée des films Pixar ou de l’imagerie photoréaliste adoptée sur les derniers DreamWorks, HÔTEL TRANSYLVANIE joue avec les silhouettes, les mouvements saccadés et effrénés de ses personnages, et surtout le timing comique propres à Chuck Jones ou Tex Avery. À ce titre, le personnage de Dracula (l’un des seuls que Tartakovsky fut en droit de redesigner) fait figure de symbole des principes esthétiques d’HÔTEL TRANSYLVANIE : dans les scènes les plus posées, le personnage déambule cape sur les épaules, dévoilant un corps et un costume extrêmement détaillés, aux textures peaufinées. En action, le personnage recouvert de sa cape se résume à un grossier triangle inversé surmonté d’un ovale : il est à lui seul un étonnant pont entre ces deux médiums d’expression. Il suffit d’ailleurs de comparer HÔTEL TRANSYLVANIE avec les malheureuses tentatives de Warner Bros. de transposer son catalogues de toons dans l’image de synthèse (RABID RIDER ou I TAWT I TAW A PUDDY TAT par exemple) pour bien mesurer l’exploit accompli sur HÔTEL TRANSYLVANIE. L’attitude du cinéaste vis-à-vis du numérique n’est pas pour autant réactionnaire : il faut notamment voir avec quelle maestria il intègre les mouvements d’appareil à sa mise en scène jadis cantonnée à l’immobilité du découpage de l’animation en 2D, pour réaliser les merveilleuses possibilités qu’offre à un cinéaste de sa trempe la puissance du numérique.

Enfin, si l’on se doutait que Tartakovsky était en mesure d’accomplir ce genre d’exploits, on pouvait néanmoins légitimement craindre que la frénésie de son style et la générosité de son imagination ne tiennent pas la longueur sur un format long. Là encore, HÔTEL TRANSYLVANIE surprend agréablement : gérant admirablement bien le rythme de son film, Tartakovsky parvient même à s’accommoder des poses dont l’une, un flashback centré sur le personnage de Dracula, en deviendrait presque émouvante. Il fallait le faire !

Évidemment, la vraie bonne nouvelle de ce film est que son succès permet ENFIN à Tartakovsky de rentrer de plain-pied dans l’industrie du long-métrage et de gagner un peu de la liberté d’action qu’il mérite. Car ce premier film, qui a coûté moitié moins que REBELLE ou LES CINQ LÉGENDES, a d’ores et déjà rapporté plus de quatre fois sa mise ! Et en attendant des jours meilleurs, HÔTEL TRANSYLVANIE reste un rite de passage probablement en creux dans la carrière de ce grand monsieur, mais qui ne fait nullement tâche dans un parcours qui demeure exemplaire.

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TITRE ORIGINAL Hotel Transylvania
RÉALISATION  Genndy Tartakovsky
SCÉNARIO  Peter Baynham, Robert Smigel, Todd Durham, Dan Hageman et Kevin Hageman
PRODUCTION Lydia Bottegoni, Michelle Murdocca, Adam Sandler et Robert Smigel
DURÉE 91 mn
DISTRIBUTEUR Sony Pictures Releasing France
DATE DE SORTIE  13 février 2013

2 Commentaires

  1. Merci beaucoup pour cet article qui me redonne espoir envers ce film. Faut dire que même si je l’attendais énormément, les assez moyennes critiques qu’il a reçus me faisait un peut perdre espoir.

    Ravi d’apprendre qu’il cartonne ! J’espère de tout coeur qu’on vera ce bon vieux Genndy à la tête de projets à la fois plus ambitieux et personnels dans les années à venir.

    Il a pour projet l’adaptation de Popeye il me semble non ?

  2. xav

    Il y avait d autres choses intéressantes sur le film: le générique de fin qui montre le character design plus charismatique en DA quand en 3d, les sauts d humeur de Dracula qui reflètent surement une touche de Tartakovsky. Et le flashback qui reste une dès meilleures idées du scenar. Sinon, malgré tout le talent du gars, Il n y a pas grand chose à sauver. Il faut espérer que le succès du film lui permette de faire son vrai premier long (et surtout pas je suite à ce fiasco). En tout cas, Julien est bien gentil sur le coup.

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