LES FANTÔMES DE L’OUEST

Sorti dans une indifférence polie le 27 août dernier, THE SALVATION est le premier western du danois Kristian Levring. Œuvre sombre et crépusculaire, présentée hors compétition au dernier festival de Cannes, le quatrième long-métrage du metteur en scène se distingue par sa simplicité et son minimalisme. Porté par l’impeccable prestation de Mads Mikkelsen, nanti d’une très belle photographie signée Jens Schlosser, THE SALVATION est tout simplement l’un des meilleurs westerns sortis dans les salles obscures ces dix dernières années. Rien que ça.

Si le film du cinéaste danois a un immense mérite, c’est celui de respecter le genre dans lequel il s’inscrit. Ici, nulle reprise distanciée, nul détournement des codes : le spectateur est d’emblée placé au cœur d’une histoire de vengeance, à mi-chemin entre les JOSEY WALES HORS-LA-LOI et IMPITOYABLE de Clint Eastwood. Jon (Mads Mikkelsen), ancien soldat de l’armée du Danemark, est venu refaire sa vie aux États-Unis, séduit, comme le souligne l’introduction, par l’American way of Life. Sept ans plus tard, il attend sa femme et son fils sur le quai de la gare, en compagnie de son frère, rescapé, lui aussi, de la campagne militaire européenne (Mikael Persbrandt). Après des retrouvailles émouvantes mais tout en retenue – le jeu de Mikkelsen s’adapte à merveille à la réserve naturelle de son personnage, ex-soldat devenu lonesome cowboy – la famille s’achemine par diligence vers la ferme dans laquelle tous trois comptent désormais couler des jours heureux. Or, sur le chemin, deux hors-la-loi s’en prennent violemment à eux : ils jettent le père dehors, puis violent la mère et tuent l’enfant. Jon, qui parvient finalement à les rejoindre, se fait justice lui-même et trucide les deux individus, sans savoir que l’un d’entre eux est en réalité le frère du chef de gang du coin, Delarue.

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Sur cette histoire de vengeance d’un classicisme éprouvé, Levring propose une évocation subtile d’un Ouest quasi naturaliste, et ce notamment par le jeu des accents qui peuplent subrepticement le film. La femme de Jon ne parlant pas un mot d’anglais, l’entame se déroule presque intégralement en danois ; ce métissage des langues et des accents évoque directement la question de la formation de la communauté américaine, entièrement peuplée d’individus attirés par cette terre nouvelle, pleine de promesses. De surcroît, ce jeu sur la langue confère également au long-métrage un caractère européen, comme si le réalisateur se réappropriait, linguistiquement, une grammaire cinématographique profondément mêlée au code génétique des États-Unis. Sur ce plan, la présence d’Eric Cantona dans le rôle d’un des sous-fifres de Delarue participe pleinement de cette intention ; aussi invraisemblable que cela puisse paraître de prime abord, son accent du sud ne fait qu’ajouter à la véracité du métissage communautaire qui structure le récit. L’intelligence du cinéaste se voit d’ailleurs dans sa manière de jouer, sur un plan historique, avec toutes les identités nationales dont il dispose : le personnage de Cantona (qui s’appelle d’ailleurs le Corse !) affirme « respecter » celui de Mikkelsen parce qu’ils ont tous deux combattu les Allemands (si le film n’est pas explicite sur ce sujet, on peut penser qu’il fait référence, concernant le personnage du Français, à la guerre franco-allemande de 1870). Par ce seul motif, le réalisateur fait se rencontrer le Danemark et la France en plein cœur de l’Ouest américain. Le long-métrage profite ainsi de ces diverses sonorités de langage – et de quelques punchlines bien senties ! – pour évoquer la fondation sociale des États-Unis avec un réalisme étonnant.

À côté de ce dispositif, le film propose un récit de vengeance d’une radicalité brutale. Le massacre de la famille est particulièrement douloureux, le réalisateur s’attardant sur le cadavre du jeune garçon, tout en prenant soin de laisser hors-champ le corps de la mère. Par la suite, la sauvagerie de la vengeance tire sa source d’une humanité déliquescente à laquelle Jon se trouve confronté. Aucun membre de la petite ville n’est épargné : le maire, qui est également le croque-mort du village, et qui se révèle de plus en plus retord au fil du récit, double sa couardise naturelle d’un sens des affaires particulièrement peu scrupuleux ; le shérif, qui fait également office de prêtre, justifie sa faiblesse dans le métier des armes par des sermons sur la nécessité de « protéger le troupeau ». Lorsque Delarue (Jeffrey Dean Morgan, dont le jeu donne au personnage une épaisseur instantanée) exécute, en vertu d’un pur plaisir pervers, deux membres de la communauté (dont une vieille femme au soir de sa vie), nul n’est capable de se dresser contre lui ni même d’exprimer quelque remord que ce soit. C’est pourquoi Jon ne prend pas les armes d’un coup, mais s’y trouve contraint par l’absence totale de courage des villageois – sur ce plan, on peut par exemple faire le rapprochement avec LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS, de Fred Zinnemann. La relation entre communauté et langue se retrouve à nouveau au cœur du film, comme le démontre le personnage de Madeleine (incarné par Eva Green). Ayant perdu l’usage de la parole depuis son enfance – les Indiens lui ont coupé la langue « pour ne pas l’entendre geindre » suite au meurtre sauvage de sa mère, comme le dit l’un des personnages – elle traverse le récit sans prononcer le moindre mot ; d’une certaine manière, l’absence de parole semble être la seule possibilité pour éviter la médiocrité sociale. Si le village est le lieu de la parole, il est également le lieu de la faiblesse et de l’absence de dignité. Ce faisant, parce que la communauté est incapable de se dresser face à son « protecteur » Delarue, il revient aux seuls individus qui ne font pas partie du jeu social de faire le sale boulot en prenant les armes.

Tout au long du récit, on ne peut s’empêcher de penser à L’HOMME DES HAUTES PLAINES ou à IMPITOYABLE : tout comme chez Clint Eastwood, la petite ville de l’Ouest n’est rien d’autre que le lieu de la rumeur, de la faiblesse, et finalement du lynchage (THE SALVATION ne propose aucune scène de lynchage à proprement parler mais plutôt une séquence de dénonciation générale). Si la communauté est le lieu de la faiblesse, il ne reste ainsi qu’à laisser parler la force des individus isolés. Cette force va se déployer au cours d’une séquence finale qui rappelle furieusement la scène conclusive de PALE RIDER, au cours de laquelle le personnage d’Eastwood affronte le shérif Stockburn et ses six suppléants. De la même manière que dans le film du cinéaste américain, l’affrontement se déroule dans une sorte de ville-fantôme (le film d’Eastwood jouait d’ailleurs énormément sur la dimension fantomatique des personnages eux-mêmes). Levring a eu l’excellente idée de résoudre le récit dans une ville détruite, s’attardant sur les bâtiments en ruine, décortiquant par petites touches l’architecture des lieux. L’affrontement joue d’ailleurs en partie de la spécificité des immeubles, permettant ainsi à Jon de tirer partie du décor en ruines.

La grande réussite du film de Levring est d’avoir su proposer un spectacle qui se réapproprie avec bonheur les codes du genre. Certains reprochent d’ailleurs au film son extrême classicisme et son style sous influence. Au contraire, c’est exactement pour cette raison qu’il faut courir le voir, et ce malgré les petits défauts qui l’émaillent. On y retrouve, avec un plaisir non feint, par petites touches, d’innombrables références aux classiques du genre, notamment italiens : des pardessus de Frank (Henry Fonda) et ses acolytes dans IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST de Sergio Leone, en passant par le mutisme du héros du GRAND SILENCE de Sergio Corbucci, jusqu’à la dimension hautement symbolique du cercueil de DJANGO du même Corbucci. Or, la finesse de la mise en scène passe précisément par la manière dont le cinéaste dissémine, lentement mais sûrement, tous ces éléments de reprise. C’est pourquoi, malgré quelques arcs narratifs un peu (trop ?) voyants, malgré la dimension parfois (trop ?) caricaturale des personnages, le film du cinéaste danois est sans conteste l’une des belles réussites récentes dans le genre. Le travail du directeur de la photographie n’y est pas pour rien, baignant le film d’une lumière spectrale en totale adéquation avec le sujet. On attend avec impatience le nouveau long-métrage du metteur en scène, qui doit d’ailleurs prochainement mettre en scène un script horrifique écrit par un certain… Lars von Trier – avec lequel Levring a déjà travaillé dans le cadre du Dogme 95. Espérons qu’il ne se laisse pas influencer par les élucubrations douteuses du pape du cinéma d’auteur pseudo provocateur (on pense sur ce plan aux deux volets de NYMPHOMANIAC). Wait and see.

TITRE ORIGINAL The Salvation
RÉALISATION Kristian Levring
SCÉNARIO Kristian Levring & Anders Thomas Jensen
CHEF OPÉRATEUR Jens Schlosser
MUSIQUE Kasper Winding
PRODUCTION Sisse Graum Jørgensen
AVEC Mads Mikkelsen, Eva Green, Jeffrey Dean Morgan, Eric Cantona, Jonathan Pryce…
DURÉE 92 mn
DISTRIBUTEUR Jour 2 Fête / Chrysalis Films
DATE DE SORTIE 27 août 2014

9 Commentaires

  1. Super ! Merci beaucoup. J’hésitais beaucoup à aller voir ce film. Et là, la critique m’a convaincue, donc j’y vais !

  2. Veedarr

    La majorité des critiques que j’ai lu autour de ce film restaient assez tiédasses… et celle-ci me donne vraiment de le voir finalement !
    Bien que je ne pense pas qu’il surpassera l’excellentissime « Blackthorn »…

  3. Fest

    Pareil que Jonathan, j’étais juste intrigué mais là j’ai carrément envie d’y aller.

  4. Bon j ‘ attendrais le DVD , je sort à peine d ‘ une phase Leone , d ‘ ailleurs cela m ‘ amuse , j ‘ entendais à la radio , que le réel s ‘ inspirais beaucoup trop du  » western spaghetti  » , sachant que le critique , ne semblait pas trop apprécié le travail de Sergio Leone

  5. jackmarcheur

    Té comment qu’elle est belle Eva Green ! Rien que pour elle, je veux voir ce film ! et puis parce qu’un bon western ça ne se refuse pas !

  6. Moonchild

    Film d’une simplicité et d’un classicisme éprouvés, cela fonctionne bien, une photo qui vaut le détour. Après ce n’est pas non plus le western du siècle, très inférieur à The proposition par exemple, j’ai même une petite préférence pour Shérif Jackson sorti l’an passé (et peu remarqué d’ailleurs), plus original dans son traitement.

    Pour finir, je tiens aussi à mentionner Gold (western allemand de Thomas Arslan avec Nina Hoss et une musique signée Dylan Carlson, leader de Earth) et La dernière piste de Kelly Reichardt, tous deux valant le coup-d’oeil.

  7. Will

    Je reviens de la séance. J’ai adoré!!! Certes c’est classique de chez classique, mais c’est tellement bien fait. Certes on est en terrain connu mais la déférence au genre dont fait preuve le film force le respect (n’en déplaise aux critiques tiédasses) Si le langage est important, le film reste avare en dialogue! Tout passe par la mise en scène : ce plan avec jon attaché au poteau qui scinde en deux la rue de la ville détruite avec le maire croque-mort arrivant par la gauche du cadre… tout est dit! Ce plan entrera d’ailleurs en résonance lors de la dernière bobine. Le casting déchire tout mention spécial a Eva green qui transmet chaque émotion en un regard. Et quel regard!!!Pfff j’aurais tellement de chose a dire sur ce film!! Merci Capture mag, sans vous je serais passé a coté de ce putain de western!

    ps : j’y suis allé avec 4 personnes dont les gouts diffèrent, on a tous kiffé!!!

  8. Ghislain

    Merci Will, ça fait franchement plaisir ! Putain de western, tout simplement…

  9. Totoduschnock, le seul et unique

    OK. Ma place est payée. Jolie plume, au fait.

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