LE VRAI DU FAUX

Nic Pizzolato, créateur et showrunner de TRUE DETECTIVE, a probablement donné naissance à l’une des séries les plus fascinantes. Entre polar aux accents nihilistes, enquête métaphysique façon seventies et quête mystique influencée par l’œuvre littéraire de Robert W. Chambers (LE ROI EN JAUNE), la première saison avait réussi à faire de la Louisiane l’univers géographique et mental poisseux de deux flics paumés, en quête d’une impossible rédemption. En investissant l’atmosphère urbaine d’une Californie gangrenée par la corruption, la deuxième saison tente à la fois de tout changer et de tout reproduire. Le pari n’est finalement tenu qu’à moitié, pour des raisons tant narratives que formelles. Retour sur la frustration suscitée par cette nouvelle saison, et attention aux quelques spoilers.

La réussite de TRUE DETECTIVE tenait dans la capacité de Nic Pizzolatto de faire coexister et s’entremêler un vaste ensemble de fils narratifs. Évocation d’une Louisiane ravagée par l’ouragan Katrina, plongée dans un monde contaminé par les arrangements entre l’Église et l’État, drame poignant d’un flic jamais remis de la mort de sa fille, la première saison avait été capable de nouer tout un réseau de problématiques et de les incarner visuellement avec force. Il suffisait d’un plan (un ralenti sur un homme muni d’un masque à gaz) ou d’une séquence (la résolution finale dans l’enfer de Carcosa) pour donner chair au récit en convoquant notamment les codes du fantastique, voire du survival. La complexité de l’architecture narrative ne dépendait donc pas seulement des aphorismes philosophiques assénés par Rust Cohle (Matthew McConaughey), mais trouvait son point d’orgue dans la mise en scène de Cary Fukunaga. Si la qualité du récit de Nic Pizzolatto était incontestable, celui-ci était constamment densifié, mis en valeur par la qualité de la réalisation et la justesse du découpage. Or, sur ce point, la nouvelle saison est une déception, d’autant plus amère qu’elle semblait prévisible. En effet, plutôt que de se concentrer sur un seul nom, pourquoi avoir confié la mise en scène à plusieurs  réalisateurs d’horizons divers, du téléaste comme Jeremy Podeswa au faiseur de blockbusters comme Justin Lin, dont les précédentes aventures cinématographiques (n’oublions pas qu’il a pris en charge les épisodes 3, 4, 5 et 6 de la franchise FAST AND FURIOUS !) ne laissaient pas franchement transparaître la même finesse que Cary Fukunaga ? Même sur le strict plan de l’action, un réalisateur comme Podeswa se révèle incapable de tenir la baraque. Cette faiblesse et ce manque d’unité visuelle se fait d’autant plus sentir que la « grande » scène d’action de l’épisode 4 souffre de la comparaison avec le superbe plan-séquence qui clôturait le même épisode, la saison précédente. Là où Fukunaga usait d’un dispositif formel, le plan-séquence, pour souligner l’enjeu du récit (l’assaut mené par Cohle durant son infiltration parmi les motards) et injecter une dose d’adrénaline, Jeremy Podeswa recourt à un surdécoupage qui rend la fusillade dans les rues de la ville, lors de l’attaque du labo de meth, proprement illisible. Le jeu d’écho entre les deux séquences souligne d’autant plus la maestria de la première au détriment de la seconde. De plus, si la photographie nocturne souligne le nihilisme des personnages (notamment dans le bar servant de quartier général à deux d’entre eux), la mise en scène ne la met jamais en mouvement. Trop statique, elle se contente ainsi de placer les personnages dans une ambiance de fin de règne, aux sons des ballades tristes de Lera Lynn (qui joue d’ailleurs la chanteuse de bar). La mise en scène gagne globalement en volume et en intensité dans les deux derniers épisodes, lorsque le récit lui-même prend enfin son envol.

Car, malheureusement, la réalisation n’est pas le seul problème. Nic Pizzolatto s’obstine à mettre en place un récit choral, qui suit la destinée de quatre personnages : un flic divorcé, alcoolique et corrompu, désireux de maintenir une relation avec son fils (Colin Farrell, qui reprend la veine mélancolico-dépressive de Matthew McConaughey), un ex-soldat hanté par son expérience en Afghanistan (Taylor Kitsch), un mafieux sans pitié trompé par le milieu (Vince Vaughn, en empereur de la pègre), et une jeune flic qui porte en elle un passé familial douloureux (Rachel McAdams). Or, plusieurs écueils parsèment l’ensemble du projet. D’une part, la diversité des drames intimes n’est que maladroitement maintenue par le fil narratif principal, lui-même construit autour de deux axes, une affaire de marchés truqués et un réseau de prostitution. D’où l’impression, parfois persistante, d’une succession de saynètes, trop aléatoirement découpées ou raccordées, qui confèrent à l’ensemble une pâtine télévisuelle. Le spectateur doit par exemple avaler la dislocation du groupe de flics, en raison d’une bavure commise durant la fusillade, puis sa recomposition quasi-immédiate, durant le même épisode. Cette ellipse narrative, supposée couvrir plusieurs mois, est trop mécanique pour permettre au spectateur de ressentir la traversée du désert des personnages. D’autre part, l’envie de construire un tel récit enchâssé se heurte à la difficulté de faire coexister tous ces éléments dans le format prévu. C’est comme par hasard durant les deux derniers épisodes, surtout le dernier, plus long de trente minutes, que l’histoire parvient enfin à s’incarner. Le recentrage de l’intrigue autour du seul élément-clé restant (une sombre histoire du passé autour d’un vol de bijoux) et le format rallongé de l’épisode permettent alors de vivre l’itinéraire tragique des héros. Enfin, le scénario souffre de dispositifs narratifs typiquement télévisuels, comme le prétendu meurtre de l’un des héros à la fin de l’épisode 2, supposé exacerber la tension jusqu’à l’épisode suivant (au cours duquel on découvre, naturellement, qu’il est toujours vivant…). Globalement, la saison souffre d’un trop grand éclatement. À force de vouloir jouer sur tous les tableaux, Nic Pizzolatto semble oublier l’une des grandes réussites de la première saison : l’éclatement du récit était alors au service de la mise en crise des personnages eux-mêmes. La multiplication des fils narratifs n’était finalement pas la marque d’un grand complot, mais l’incapacité de Cohle à voir que la solution se trouvait devant lui, que l’origine du mal résidait tout simplement dans une histoire d’inceste. Dans la saison 2, l’impression qui se dégage de l’écriture de Pizzolatto semble être la surcharge, comme si multiplier par deux le nombre de personnages sombres devait nécessairement conduire à accentuer la charge dramatique de l’ensemble. C’est d’autant plus dommage qu’une fois revenu à plus de simplicité, le récit profite enfin pleinement de la grande qualité de son casting (notamment Vince Vaughn, porté par une rage intérieure remarquable) et dessine une porte de sortie poignante, octroyant à deux de ses personnages féminins une densité inattendue et salutaire.

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Au final, si la deuxième saison de TRUE DETECTIVE n’est donc pas à la hauteur des attentes, c’est peut-être en raison de la force intime qui se dégageait de la première. Le scénariste, né à la Nouvelle-Orléans, avait su déployer un récit profondément personnel, en investissant un territoire dont il connaît parfaitement les contours. Il avait su conférer à son histoire une charge universelle et symbolique parfaitement illustrée lors de la conclusion de la saison, qui prenait d’un coup la forme du conte (le dernier dialogue entre Rust et Martin sur le parking de l’hôpital). Or, la deuxième saison ne parvient pas à retrouver ce même degré d’universalité et tire le fil d’une quête policière sans grande originalité. Subsiste une réelle frustration à l’idée qu’épaulé par un meilleur metteur en scène, et en faisant preuve de plus de simplicité, Nic Pizzolatto aurait pu, à nouveau, taper (très) fort.

TRUE DETECTIVE – SAISON 2 est diffusé sur OCS City et disponible en replay jusqu’au 8 septembre prochain.

6 Commentaires

  1. Luca

    Justin Lin n’a réalisé que les 2 premiers épisodes de la saison. C’est Jeremy Podeswa qui a réalisé l’épisode 4 avec la fusillade

  2. Stéphane MOÏSSAKIS

    Merci d’avoir révélé la bourde Luca, cela a été corrigé dans le texte.

  3. Il faut aussi corriger qu’il n’a pas fait que FAST & FURIOUS 4, 5, 6, il a aussi fait le 3 (si) !…

  4. JohnMcClane

    Je suis le seul à voir dans cette nouvelle saison de True detective une patte Michael Mann et Friedkin ?

  5. Moonchild

    Certes, cette saison 2 est en dessous de la première, mais cela reste à mon sens pas si mal au final.
    Pas d’accord avec toi Ghislain sur la fusillade qui clôt l’épisode 4, un modèle de cadrage et de montage, et un beau climax émotionnel tant le carnage (où les victimes « civiles » sont nombreuses) impacte nos protagonistes (voir le plan final sur une Rachel McAdams effondrée) ; après, globalement, la réal ne brille pas particulièrement, fonctionnelle et posée quand même, je préfère aussi la patte aérienne et élégante de Fukunaga ; toujours côté réal, on peut aussi relever l’épisode 6 et l’extraction de Rachel McAdams (mais chut, pas de spoiler …).

    Sinon, la tendance à mettre en scène des personnages torturés (aux lourds passés), à construire des intrigues méandreuses, peut s’avérer pénible et artificiel (mais c’est une réserve que j’ai aussi pour la première saison).

    Sinon, courez voir Miss Hokusai au cinoch et surtout évitez Antigang (une purge ringarde comme on en fait plus …).

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