SUR LES AILES D’UN GÉANT

Un monument. Enoncé facile diront d’aucuns, et pourtant comment qualifier autrement un film aussi dense que LE VENT SE LÈVE d’Hayao Miyazaki ? En mettant un point final à sa carrière de réalisateur de longs-métrages d’animation, le maître nippon choisit de terminer sur une note douce-amère, sur un biopic lyrique et mélancolique qui dissimule en fait une œuvre aussi sage qu’inquiète sur la coexistence douloureuse de l’art et de l’industrie.

Cette fois-ci, c’est définitif : Hayao Miyazaki, comme il l’a annoncé en septembre dernier lors d’une conférence de presse à Tokyo, tire sa révérence, du moins pour ce qui est du domaine du long-métrage d’animation. Une décision qui n’est pas sans danger pour le studio Ghibli, sans successeur volontaire ou apparent. En effet, la rumeur de licenciements plane sur les employés à l’été prochain, après la sortie du long-métrage de Hiromasa Yonebayashi (ARRIETTY LE PETIT MONDE DES CHAPARDEURS) intitulé SOUVENIRS DE MARNIE. Et il ne faut pas miser sur Isao Takahata (LE TOMBEAU DES LUCIOLES) pour prendre la relève : il est encore plus âgé que Miyazaki et son dernier film, L’HISTOIRE DE LA PRINCESSE KAGUYA, n’a pas fait les scores escomptés au box-office japonais.  Le fils du maître, Goro, semblait un candidat idéal mais LES CONTES DE TERREMER et LA COLLINE AUX COQUELICOTS n’ont pas fédéré comme espéré. C’est dire l’importance du VENT SE LÈVE, qui semble porter en lui les ruines et les espoirs de tout un héritage. Le film est le plus ambitieux du metteur en scène depuis PRINCESSE MONONOKÉ, qui devait être a l’époque le dernier film du « senseï », avant qu’il ne revienne sur sa décision pour nous offrir LE VOYAGE DE CHIHIRO, LE CHÂTEAU AMBULANT et PONYO SUR LA FALAISE. La période post-MONONOKÉ, gorgée de délires baroques, avait perdu de l’éclatante évidence narrative qui occupait d’habitude les récits du cinéaste. À ce titre, LE CHÂTEAU AMBULANT, traversé comme toujours de quelques fulgurances, restera comme un petit canard boiteux à l’écriture un peu graisseuse et déstructurée. PONYO rectifiait en partie le tir, revenant à une forme plus simple mais sidérante dans ses moments de bravoure.

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Le maître, qui nous a nourris pendant plusieurs décennies de son univers magique et foisonnant, nous faisant voyager jusqu’au zénith sur ses ailes de géant, conclue donc sa carrière sur un drame historique romancé qui a remplacé la nostalgie de PORCO ROSSO par la mélancolie. LE VENT SE LÈVE s’inspire de la vie de l’ingénieur aéronautique de chez Mitsubishi Jirô Horikoshi, créateur du célèbre A6M Zero et d’un livre au titre éponyme de Tatsuo Hori. Jirô est myope : une malédiction pour ce jeune garçon qui rêvait d’être pilote. Son handicap le cloue au sol. Qu’à cela ne tienne, il sera ingénieur et fera voler d’autres que lui, en insufflant son âme dans ses créations. Sur le modèle de David Lean et Akira Kurosawa, deux maîtres qu’il révère, Miyazaki réussit le pari de marier la petite à la grande Histoire et radiographie le Japon sur près de quatre décennies : une société en pleine crise, sur le point d’exploser, qui nous est montrée à travers l’aspiration d’un homme à poursuivre ses rêves envers et contre tout. Le Japon d’alors est en pleine transformation, entre rigidité archaïque et ouverture sur une culture européenne dont Miyazaki n’a jamais caché l’attrait qu’elle avait exercé sur lui (il n’est d’ailleurs pas interdit de voir dans l’affiche du film un hommage discret au tableau de Claude Monet La Femme à l’ombrelle). Ainsi, non seulement Jirô voyage en Allemagne pour découvrir l’exceptionnelle ingénierie de ces derniers mais surtout, dans ses songes, il se choisit un mentor en la personne du constructeur d’avion italien Gianni Caproni, qui l’encourage dans sa détermination malgré la conjoncture belliqueuse : « On est pas des marchands d’armes. On veut juste faire de bons avions » lui rappelle-t-il. Une vision que Miyazaki, qui a toujours opposé son approche artisanale et sa minutie perfectionniste aux cadences infernales dictées par la production industrielle de l’animation moderne, aurait pu faire sienne.

À travers sa passion pour l’aviation et l’histoire tumultueuse de son pays, Miyazaki en profite pour se mettre à nu comme jamais auparavant. En ayant conscience du point final vers lequel il tend, le cinéaste se livre ainsi à une introspection volontaire de son art. Ses illusions et convictions profondes se confondent avec celles de son personnage et se heurtent au couperet des impératifs de l’industrie (qui utilise le talent de Jirô et de Hayao pour fabriquer soit des machines de guerre, soit des produits susceptibles d’être distribués dans le monde entier). Lorsque son héros confesse « les avions sont des rêves magnifiques et maudits à la fois », on se doute qu’il en est de même pour les films d’animation que le maître fabrique amoureusement depuis plus de quarante ans. Et Miyazaki de nourrir son récit d’un certain nombre d’éléments autobiographiques permettant d’établir un parallèle évident entre le créateur qu’il est et son personnage principal. Né en 1941, en pleine Seconde Guerre mondiale, le cinéaste est le fils du directeur d’une usine de fabrication de gouvernails d’avions utilisés sur les fameux Zero. Sa mère a souffert de la tuberculose pendant dix ans, le même mal qui éteint à petit feu la femme dont Jirô tombe amoureux, Nahoko Satomi, figure du don de soi absolu. Cette matière vécue permet ainsi au film d’acquérir une vérité particulièrement palpable et touchante. Notamment dans la manière dont l’histoire d’amour entre Nahoko et Jirô, contrariée par les aléas du destin, confère aux moments d’intimité une fragilité troublante (la scène où elle refuse qu’il sorte fumer à l’extérieur afin de ne pas lui lâcher la main alors que ses poumons se consument). Rarement le réalisateur se sera montré aussi fataliste dans le traitement de ses protagonistes principaux. Maudits mais pleinement conscients de la finalité de leur destin, ces derniers pourraient être interprétés comme les vecteurs d’une résignation inédite chez Miyazaki. Mais ce serait passer à côté de la sagesse avec laquelle le maître accueille la vie comme la mort. Le séjour de Nahoko dans un sanatorium (on pense à La Montagne magique de Thomas Mann) n’est pas sans rappeler l’histoire du village isolé dans les hauteurs de Shinshù, dont les habitants s’en allaient mourir volontairement au sommet de la montagne – une histoire vraie d’ailleurs évoquée dans le film LA BALLADE DE NARAYAMA de Shohei Imamura. LE VENT SE LÈVE est ainsi porté par un souffle charriant autant de merveilles que de cataclysmes.

Dans ce film testament, Miyazaki, à travers Jirô, se pose une question terrible tant elle semble résonner comme un aveu : les rêves méritent-t-ils la compromission de sa propre nature, le renoncement à ce que l’on a de plus cher ? S’il ne répond pas à cette interrogation, il fait sienne cette contradiction, qui bouleverse autant qu’elle apaise. Pendant que Jirô assiste à la réalisation du rêve de sa vie, le vol d’un AM6 Zero dont il a entièrement supervisé la création, une bourrasque lui fait brusquement détourner le regard vers le lointain et le fait frissonner. Il sait désormais – et le spectateur avec lui – que tout est joué, que le rêve dont il contemple la matérialisation porte déjà en lui-même sa part de cauchemar. On ne pouvait songer à un épilogue plus poignant. « Le vent se lève, il faut tenter de vivre », ce mantra tiré du poème Le Cimetière marin de Paul Valéry, est répété par plusieurs personnages en français. Plus qu’un leitmotiv, c’est la philosophie à la fois lucide, volontariste, pacifiste et universelle qui charpente la carrière du cinéaste. Il y a déjà 30 ans, cette croyance concluait à la fois le film NAUSICAÄ DE LA VALLÉE DU VENT (« Le vent souffle à nouveau ») et le manga éponyme (« Nous devons vivre »), preuve de la formidable cohérence interne d’une carrière d’exception. La boucle est bouclée. Merci pour tout et au revoir maître.

TITRE ORIGINAL KAZE TACHINU
RÉALISATION Hayao Miyazaki
SCÉNARIO Hayao Miyazaki
MUSIQUE Joe Hisaishi
PRODUCTION Toshio Suzuki
DURÉE 126 mn
DISTRIBUTEUR The Walt Disney Company France
DATE DE SORTIE 22 janvier 2014

1 Commentaire

  1. retrofusee

    Jolie critique.
    Vous avez souligne la coherence absolue de l’oeuvre et de son maitre. Pour continuer dans ce sens, rappelons que ‘Ghibli’ est le nom arabe pour designer le Sirocco, et qu’il donna son nom a un avion de reconnaissance construit par .. Giovanni Caproni.

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