LE TEMPS DÉTRUIT TOUT

Grosse attente pour LOOPER, un film de science-fiction prometteur qui met Joseph Gordon-Levitt et Bruce Willis face-à-face, dans le rôle du même personnage, alors que le premier doit tuer le second. Mais malgré ses indéniables qualités, le film de Rian Johnson abandonne son alléchant concept en cours de route.

Dans sa mise en place d’un univers futuriste qui prend en compte l’existence du voyage dans le temps et l’utilisation de ce dernier par la mafia pour faire disparaître des cadavres embarrassants, le film de Rian Johnson suit le destin du « looper » Joe (Joseph Gordon-Levitt), un tueur de l’année 2044 spécialisé dans ce genre de contrats très spéciaux. Une fois sa victime expédiée depuis le futur, il doit l’éliminer et se débarrasser du corps, effaçant ainsi toute trace de sa cible dans un avenir où il est de plus en plus difficile de faire disparaître un cadavre. Jusqu’au jour où c’est lui-même, mais avec 30 ans de plus (Bruce Willis), qu’on lui envoie depuis l’année 2072 et qu’il doit se charger d’éliminer. Et évidemment, son futur moi ne va pas se laisser faire.

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Disons-le tout net : la première heure de LOOPER est implacable. Implacable, car Rian Johnson semble avoir pris en compte tous les tenants et aboutissants de son univers de science-fiction, à la fois dans sa logique urbaine, dans le fonctionnement social de sa pègre futuriste, dans son emploi spécifique du voyage temporel (avec l’aide de Shane Carruth, le réalisateur du surprenant PRIMER) et dans son aspect de film noir futuriste qui arrive même à éviter la comparaison avec BLADE RUNNER, référence incontournable du genre mais dont il serait peut-être temps de s’affranchir. Dans ce cadre précis, le réalisateur/scénariste peut donc raconter son intrigue avec une certaine liberté narrative, s’offrant même quelques détours très payants, notamment dans l’évolution naturelle de Joe au sein de l’un des futurs possibles, où l’évolution de sa maturité est racontée par le biais d’une histoire d’amour tragique furtivement racontée, mais qui n’en reste pas moins touchante. Aussi, tout l’antagonisme mis en place avec une tension à couper au couteau atteint son paroxysme avec le face-à-face tant attendu entre les deux Joe, qui prend la forme d’un affrontement verbal très musclé dans un « diner » typique perdu au milieu de nulle part.

Le problème de LOOPER, c’est qu’après ce pic narratif implacable donc, le film change drastiquement de genre et d’ambiance, en invoquant le fantastique dans un cadre bucolique, en opposition à la science-fiction urbaine de la première heure. Bâtie sur un deus ex machina plutôt voyant, la seconde partie dévoile ainsi les restrictions scénaristiques que Rian Johnson semble s’imposer lui-même, comme s’il cherchait en fait à faire un second film différent de celui qu’il vient de brillamment mettre en place. Du coup, la machine s’enraye, des personnages secondaires d’envergure sont rapidement bazardés et le rythme stagne, entre petits moments fulgurants (qui tournent généralement autour de Bruce Willis – qui ne semble pas avoir été aussi impliqué dans un rôle, depuis au moins sa prestation dans OTAGE de Florent-Emilio Siri) et grands passages à vide, qui prennent un temps fou pour mettre en place les enjeux pourtant moins complexes de cette seconde partie. Ce basculement est d’autant plus dommageable que LOOPER propose ici et là quelques plaisirs cinématographiques évidents, comme celui de voir Bruce Willis sortir les tromblons avec panache dans une réminiscence de John McClane comme la série DIE HARD ne parvient même plus à en proposer, tout en lui réservant quelques moments purement à contre-emploi (en révéler plus serait criminel).

Ces quelques séquences permettent de tenir jusqu’à une résolution en dents de scie, à la tonalité plus ironique qu’il n’y paraît au premier abord. En effet, dans un petit échange dialogué plutôt anecdotique, le personnage interprété par Jeff Daniels (qui vient du futur) se moque du jeune Joe, et notamment des références cinématographiques de sa génération, qui recycle à tout va les classiques d’antan en les vidant de leur substance première. D’accord, la pique est évidente, mais à ce stade du film, il est permis d’accorder le bénéfice du doute à Rian Johnson, qui fait tout pour proposer un spectacle suffisamment différent de celui de ses contemporains. Mais avec une telle conscience des rouages hollywoodiens actuels, pourquoi est-ce que le jeune réalisateur décide alors de boucler son intrigue en faisant directement référence à la fin d’un autre classique du film de voyage dans le temps (on ne veut pas vendre la mèche, mais il est également interprété par Bruce Willis) ? On le voit, LOOPER s’écroule in fine sous le poids de ses propres références et de sa conclusion déceptive. Ce n’est pas le premier film geek auquel cela arrive, et cela ne sera certainement pas le dernier. Mais il y a suffisamment d’inventivité et de matière de premier choix dans le film de Rian Johnson pour prendre du plaisir au film, et espérer que le réalisateur saura rectifier le tir à l’avenir.

RÉALISATION Rian Johnson
SCÉNARIO Rian Johnson
CHEF OPÉRATEUR Steve Yedlin
MUSIQUE Nathan Johnson
PRODUCTION James D. Stern, Ram Bergman
AVEC Joseph Gordon-Levitt, Bruce Willis, Emily Blunt, Paul Dano…
DURÉE 110 mn
DISTRIBUTEUR SND
DATE DE SORTIE 31 octobre 2012.

6 Commentaires

  1. cinealex

    la plume de Moissakis est toujours aussi plaisante à lire

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Merci 🙂

  2. xav

    Moi qui n étais pas trop motivé, mr Moissakis me redonne de l intérêt pour ce film.
    Sinon, c’est quand qu’il nous fait un autre film, le réal de Primer??

  3. Je partage l’avis de Stéphane.

    Ce qui me dérange le plus dans le film est le changement de caractère de Joe dans la 2e partie du film.

    SPOILER

    Joe est décrit dans la première partie comme une personne foncièrement égoïste, privilégiant l’argent quand il a l’occasion de secourir son meilleur ami. Sa boucle temporel a plus d’importance que celle de Joe/Bruce, il n’à que faire de sa future histoire d’amour.

    Par contre, une fois à la ferme, par on ne sait quelle magie il se prend d’affection pour cet enfant (pourtant détestable au possible selon mes critères) et décide ultimement de se sacrifier ?!

    FIN SPOILER

    La première partie était tellement prometteuse 🙁

  4. jean-michel koff

    Je suis assez d’accord avec momo le stef en théorie, mais pour l’avoir vu deux fois, eh bien une fois passée la première déception (chose normale avec ce genre de projet surbuzzé depuis des mois) je trouve que le film tient bien la route en fait. Et le calme de la seconde partie, quand on l’attend, paraît moins dérangeant… Même si le film fait un peu fabriqué, il faut le reconnaître.

  5. xav

    Tiens, puisqu’on parlait du film avec Bruce Willis qui inspire un peu Looper, il y a aussi un film avec Jeff Daniels qui est assez bon avec le voyage dans le temps comme thème: c’est Timescape de David Twohy. Étonnant de retrouver ces 2 acteurs dans un film traitant du voyage dans le temps , non?

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