LE MUTANT RETROUVÉ

Le genre du film de super héros virant actuellement à la foire à la saucisse et la carrière de Bryan Singer étant quelque peu partie en sucette ces dernières années, on donnait peu de crédit à ce X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST sur lequel la Fox avait misé gros. Surprise : si on ne peut pas dire que le film s’élève jusqu’aux hauteurs atteintes par le comics dont il s’inspire, les nouvelles aventures cinématographies des mutants font en tout cas souffler un vent de fraîcheur sur le genre. La recette ? Une bonne histoire et de beaux personnages traités avec sérieux et respect. On a failli oublier que c’était possible.

Ce qu’il y a de bien avec le cinéma, c’est que rien n’est jamais acquis. La preuve cette semaine avec ce nouvel avatar de la franchise X-MEN que l’on voyait venir avec crainte. Les deux derniers opus de la saga avaient beau aller du sympathique (WOLVERINE, LE COMBAT DE L’IMMORTEL) à l’excellent (X-MEN : LE COMMENCEMENT), il n’en restait pas moins que la geste cinématographique des mutants de chez Marvel restait considérablement handicapée par le foirage impressionnant de deux arcs majeurs du comic book : celui du « Phénix noir » (X-MEN : L’AFFRONTEMENT FINAL) et celui de « L’Arme X » (X-MEN ORIGINS : WOLVERINE). Et puis surtout, l’arrivée de Bryan Singer aux manettes de X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST laissait craindre le pire. Le projet était pourtant bien parti : adapté d’un des plus grands épisodes de la saga dessinée (« Futur antérieur » de Chris Claremont et John Byrne), le film devait être à l’origine réalisé par Matthew Vaughn, le sauveur de la franchise avec X-MEN : LE COMMENCEMENT. Son désistement puis son remplacement par Bryan Singer avaient néanmoins obtenu l’aval des fans, le réalisateur de USUAL SUSPECTS étant vu, à juste titre, comme le gardien moral de la saga cinématographique. Et pourtant. Singer reste certes le pionnier du renouveau des films de super-héros mais ses deux premiers X-MEN étaient néanmoins entachés par une certaine incapacité à magnifier les exploits surhumains de ses personnages. Le premier film parvenait à déployer un récit articulé avec brio autour de ses multiples personnages et de leurs problématiques mais semblait dénué de tout sens du spectacle et de l’action (voire la bataille finale toute péteuse autour de la statue de la Liberté). Quant à la première séquelle, elle oubliait carrément la rigueur scénaristique de son prédécesseur pour verser dans un bordel narratif un poil gênant, à base de personnages caractérisés en dépit du bon sens et de scènes d’action certes plus généreuses mais néanmoins shootées de manière impersonnelle. Avec le passage de relais au mauvais Brett Ratner sur le troisième volet, tout semblait indiquer le désintérêt progressif de Singer pour les beaux personnages qu’il avait mis en place. Il conservait certes son statut de producteur mais tournait désormais le regard vers un autre super-héros, venu de Krypton celui-là.

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C’est d’ailleurs le passif plus récent du metteur en scène qui pouvait légitimer certains doutes à l’égard de ce X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST de plus en plus démesuré, que la Fox semblait concevoir comme une réponse d’envergure au AVENGERS de Marvel Studios (notamment en lui octroyant un budget qui avoisinerait les 250 millions de dollars). Mis à mal par les échecs commerciaux et artistiques de SUPERMAN RETURNS et JACK LE CHASSEUR DE GÉANTS, Singer était-il vraiment l’homme de la situation ? Celui que la presse cinéma voyait comme un nouvel Orson Welles à l’époque de USUAL SUSPECTS allait-il pouvoir se refaire une virginité en retrouvant les mutants qui avaient mis sa carrière sur orbite à l’orée des années 2000 ? Il est trop tôt pour se prononcer sur l’éventuel succès du film au box-office – et donc sur les retombées d’un tel succès sur la carrière du cinéaste – mais on peut d’ores et déjà évoquer la réussite artistique de ce septième film de la franchise. Car c’en est une, indéniablement. On rappelle rapidement le pitch : tandis que les mutants du futur sont chassés et exterminés par les terrifiantes Sentinelles, le professeur Xavier et Magneto, avec l’aide de Kitty Pride, décident d’envoyer Wolverine dans les années 1970 pour prévenir les X-Men de l’époque de la catastrophe à venir. Une seule solution pour enrayer cette dernière : empêcher la revancharde Mystique de tuer le créateur des Sentinelles, Bolivar Trask, événement qui doit paradoxalement entraîner l’holocauste des mutants. On le voit, doté d’une intrigue à cheval sur deux époques et jonglant donc avec le concept de paradoxe temporel, peuplé d’une quinzaine de personnages principaux incluant certains d’entre eux dans leur version passée et future, X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST avait tout du projet complexe, à manier avec des pincettes. Pourtant, d’entrée de jeu, Singer fait montre d’une belle ambition en emballant une scène d’ouverture diablement dynamique : les mutants y luttent pied à pied contre les Sentinelles infiltrées dans leur repaire en utilisant les pouvoirs de téléportation de Blink, faisant ainsi de la séquence une version « bigger and better » de la scène de Diablo à la Maison Blanche dans X-MEN 2 puisqu’étendue à plusieurs personnages tous dotés de pouvoirs différents et en outre lestée d’enjeux dramatiques beaucoup plus forts.

Évidemment, par la suite, parmi les nombreux mutants présents à l’écran, le film se concentre principalement sur une petite poignée d’entre eux (Wolverine, Xavier, Magneto, Mystique, le Fauve et Vif-Argent) et les fans du comics trouveront toujours à redire sur la sous-exploitation de tel ou tel mutant. Mais l’essentiel est que Singer, tout en réservant quelques morceaux de bravoure à certains protagonistes secondaires, se concentre sur l’histoire qu’il a à raconter. Histoire qui se résume en gros à la thématique morale du choix et de ses conséquences, et qui s’illustre principalement à travers les rapports antagonistes du trio Xavier/Magneto/Mystique (cette dernière trouvant ici sa plus belle incarnation depuis les débuts de la saga). Sur ce point précis, le film file droit jusqu’à sa conclusion, se souciant constamment de relancer les enjeux des personnages tout en préservant l’intégrité de leur caractérisation. Wolverine, débarquant en plein début des années 70, se retrouve ainsi confronté à des mutants éparpillés et désunis : Xavier brisé et démotivé, Magneto enfermé au secret dans les profondeurs du Pentagone, Mystique mobilisée sur le front vietnamien pour tenter de sauver les soldats mutants manipulés par l’armée américaine… Singer, cinéaste fasciné par l’Histoire, en profite pour représenter avec un certain sens de la satire les États-Unis de Nixon, notamment à travers les magouilles du Président ou l’armistice de la guerre du Vietnam. Ce dernier, prenant place à Paris (avec du Claude François au détour d’une soirée en boîte !), est d’ailleurs le théâtre du tournant narratif du film puisque c’est là que Mystique a projeté d’assassiner Bolivar Trask. Un choix intéressant puisqu’il permet de montrer comment l’Amérique s’apprête à se choisir un nouvel ennemi (les mutants) au moment même où elle vient de capituler face au Vietnam. Bryan Singer maintient et prolonge ainsi un thème qui lui est cher et qu’il avait initié lors de la terrible scène d’ouverture du premier X-MEN dans les camps de concentration allemands, avant de le reprendre ici lors d’un plan sur les charniers de mutants situés dans le futur : cette capacité mortifère qu’a l’homme à constamment se chercher des ennemis. Toute l’intelligence de X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST est évidemment de confronter la plupart des personnages à cette pulsion, y compris les mutants.

Mais pour autant, s’il se préoccupe de traiter ses personnages avec intelligence et pertinence, Singer n’en oublie pas moins le spectacle qu’est venu chercher le spectateur. Même si la totalité du budget maousse de son film ne se voit pas forcément à l’écran (une bonne partie de l’enveloppe étant passée dans les cachets du casting), l’ensemble comporte suffisamment de scènes enthousiasmantes à ce niveau (le très fun numéro de Vif-Argent dans les cuisines du Pentagone, l’évasion de Mystique à Paris, le final où Magneto fait montre de toute l’étendue de ses pouvoirs ravageurs…). Certes, X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST n’est pas exempt de défauts mais on les pardonnera facilement tant ils relèvent davantage de problèmes inscrits dans l’ADN de la saga. C’est le cas du design général (des costumes aux décors), qui n’a jamais été le point fort des autres films X-MEN, ou encore du personnage de Wolverine, dont le côté sociopathe est encore une fois sous-traité et dont on se demande finalement s’il était le meilleur candidat pour réunifier les X-Men – dans le comics, c’était Kitty Pride à qui revenait cette tâche mais on peut comprendre qu’il fallait à tout prix donner un rôle important à Hugh Jackman, devenu la star de la franchise. Bref, ces éléments n’entachant pas sérieusement le projet global, c’est le contentement qui domine à l’issue d’un film s’imposant sans aucun doute comme le meilleur effort de son réalisateur depuis longtemps. Matthew Vaughn, qui a travaillé sur le projet et qui est crédité en tant que scénariste, n’est sans doute pas étranger à cette réussite. Mais ce serait injuste de résumer cette dernière au nom d’un participant, aussi talentueux soit-il. Car, dans sa mise en scène comme dans ses ambitions narratives, X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST, en plus d’être un bel exemple de film de super héros droit dans ses bottes, est incontestablement l’œuvre de la rédemption pour Singer. Celui dans lequel il semble s’être investi plus que de coutume afin, peut-être, de prouver à Hollywood qu’il était toujours là. Le scandale sexuel dans lequel il est actuellement impliqué et qui l’a expulsé de la promotion de son film risque de remettre en cause cette volonté. Mais le film, lui, restera.

RÉALISATION Bryan Singer
SCÉNARIO Simon Kinberg, Jane Goldman et Matthew Vaughn
CHEF OPÉRATEUR Newton Thomas Sigel
MUSIQUE John Ottman
PRODUCTION Simon Kinberg, Hutch Parker, Lauren Shuler Donner et Bryan Singer
AVEC Hugh Jackman, James McAvoy, Michael Fassbender, Jennifer Lawrence, Halle Berry, Nicholas Hoult…
DURÉE 131 mn
DISTRIBUTEUR 20th Century Fox France
DATE DE SORTIE 21 mai 2014

4 Commentaires

  1. Io

    Une critique humble et honnête d’un film qui ne l’est pas moins, tant s’en faut.

    Les scènes avec le jeune Xavier en proie à la peur et au doute m’ont noué la gorge… il faut dire que ses pouvoirs y sont subtilement mis en scène, tant dans la narration que dans l’émotion (non mais cette « introspection » et la scène dans l’aéroport touchées par la grâce, quoi !). Contre toute attente, c’est le volet de la franchise qui m’a le plus ému, en ce qu’il renoue avec les thèmes humanistes des deux premiers films de la saga, réalisés par le même Singer. Bien joué, l’ami.

  2. Swordsman

    Le film est certes fort agréable à voir, car perso j’en peux des avengers like, tout sauf des films de super héros, mais il y a quand même des défauts scénaristiques: Vif-Argent qui dispairait après son moment de gloire (assez jouissif ),
    il ne reste que le fauve de la nouvelle équipe de first class quel dommage,
    visiblement le professeur X et Wolverine ne se méfient pas de magneto et restent focalisé sur mystic, c’est quand même gros…
    et je trouve que le montage est trop soutenu, peut être une version longue pour la sortie blu ray ?
    sinon le film est assez bon, pas le meilleur, mais touchant. ça fait du bien de voir des personnages de comic traité avec sèrieux avec un scénario pensé, même si il rend la saga complètement bordélique, il se suffit à lui même au moins.

  3. Bengal

    Une très bonne surprise, moi qui m’attendais au pire. C’est vraiment la résurrection pour Singer, qui n’a pas fait de bon film depuis le premier X-Men (et encore, cette suite le dépasse sans problème au niveau du spectacle). Ça fait du bien aussi de voir un film de super-héros filmé autrement qu’un épisode de série télé. L’alternance entre futur et passé est plutôt bien gérée. Bref, un retour en forme qui fait plaisir.

  4. Will

    Je sors tout juste du cinéma et le film m’a filé la banane! Ça fait plaisir de voir un blockbuster qui respecte un minimum son public! Je crois que vous avez à peu prêt tout dit, je reste bluffer par la prestations de certains acteurs notamment Jennifer Lawrence qui, film après film ne fait que monter dans mon estime (j’omets volontairement les Hunger Games). Et c’est appréciable de voir un film donner une telle puissance évocatrices par le biais de ses antagonismes à des enjeux humanistes! Putain ça fait du bien!!!

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