LE MONDE PERDU

Vous aimez bien quand Liam Neeson botte le cul des méchants ? Alors soyez prévenu : cette BALADE ENTRE LES TOMBES n’a pas grand chose à voir avec une énième bessonade de bas étage. Ici, c’est plutôt le grand Liam qui en prend plein la gueule en incarnant un détective que n’auraient pas renié Sam Spade et Philip Marlowe (qui sont d’ailleurs cités explicitement dans le film). Fans de polar « hard boiled » dans la grande tradition, prenez votre ticket !

Entre deux films d’action péteux à la TAKEN, Liam Neeson continue ponctuellement de montrer qu’il a encore de belles choses à nous donner. La preuve avec cet authentique polar « hard boiled » qui n’aurait sans doute pu aboutir sans son implication, après douze années de « development hell ». Même si BALADE ENTRE LES TOMBES est passé entre les mains d’autres réalisateurs (Joe Carnahan et D. J. Caruso) avant d’atterrir entre les siennes, c’est à son scénariste Scott Frank que l’on doit la volonté inébranlable d’adapter ce polar mettant en scène le détective Matt Scudder créé par l’écrivain Lawrence Block (et déjà incarné à l’écran par Jeff Bridges dans HUIT MILLIONS DE FAÇONS DE MOURIR de Hal Hashby en 1986). En effet, fin amateur de littérature noire – il avait déjà adapté le grand Elmore Leonard en signant le script du HORS D’ATTEINTE de Steven Soderbergh – Frank rêvait depuis longtemps de porter à l’écran les aventures de Scudder. Le désistement successif de ses confrères et un premier film en tant que réalisateur (le très bon THE LOOKOUT, sorti en 2007) auront fini par l’amener derrière la caméra de ce film et donc par lui permettre de contrôler totalement ce projet rêvé. Une aubaine pour ce film au titre involontairement symbolique tant ce qu’il montre et ce qu’il raconte paraît surgir d’une époque révolue, celle des héros abîmés par la vie qui essaient de s’éloigner de la violence qui a pourri leur vie, des petites gens aux prises avec le mal qui ronge nos sociétés et de l’univers urbain désenchanté qui va avec. De là à dire que BALADE ENTRE LES TOMBES est un film de dinosaures, il n’y a qu’un pas que nous franchirons allègrement tant Scott Frank assume avec un panache touchant le caractère dépassé de ses valeurs fictionnelles.

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Matt Scudder est un détective blasé, alcoolique repenti qui a quitté la police new-yorkaise suite à une fusillade au cours de laquelle une fillette a été tuée par une balle perdue. Engagé par un trafiquant de drogue pour retrouver ceux qui ont kidnappé et assassiné de manière horrible son épouse, Scudder va découvrir que le milieu est frappé par d’autres crimes semblables et se retrouver confronté à des tueurs particulièrement sadiques. Dans le rôle de Scudder, Liam Neeson trimballe sa grande carcasse pleine de fêlures, incarnant avec son charisme minéral habituel un héros qui préfère faire fonctionner sa tête que la force qui lui a joué un si mauvais tour autrefois, jusqu’à ce que les événements le poussent inexorablement à ressortir les flingues. Magnifié par une très belle photo (que l’on doit au chef opérateur des derniers Coppola et de THE MASTER de P.T. Anderson), Neeson/Scudder devient le véritable porte-drapeau d’un récit entièrement centré sur sa perception du monde. Ici, tous les archétypes du genre « hard boiled », du justicier qui lutte contre ses démons au gamin des rues incarnant physiquement la rédemption du héros (un personnage qui fait figure de sidekick originel et que certains verront sans doute d’un mauvais œil tant cette figure a été dévoyée par le cinéma hollywoodien moderne), se plient à la dynamique interne du personnage principal. Car BALADE ENTRE LES TOMBES, au-delà de son intrigue policière, nous déroule le parcours d’un héros qui tente de regagner le monde des vivants avec l’énergie du désespoir, qui cherche le soleil au fond du trou noir. Comme l’énonce d’ailleurs clairement la chanson « Black Hole Sun » qui suit le beau plan crépusculaire clôturant le film, à travers la jolie voix diaphane et essoufflée de la chanteuse Nouela.

Ne souffrant aucunement du syndrome du scénariste complexé, la mise en scène de Scott Frank, ni ostentatoire ni transparente, sert son personnage avec une humilité payante, utilisant la géographie insalubre d’un New York automnal et froid pour mieux y mettre en valeur la présence rassurante d’une ligne de fuite ou d’une source de lumière chaude chargés de mettre l’accent sur un élément de l’histoire qui aura son importance dans la trajectoire de Matt Scudder. Peu à peu, chaque élément de l’intrigue prend sa place, comme cette fillette kidnappée lors du dernier acte qui va clairement offrir une porte de sortie au héros en lui donnant la possibilité de racheter symboliquement le drame inaugural qui a brisé sa vie. Et les vingt dernières minutes du film – soit le climax émotionnel – d’être scandées en voix off par le mantra en dix points qui rythme les réunions d’alcooliques anonymes auxquelles participe Scudder. BALADE ENTRE LES TOMBES est un « polar hard boiled » pur jus, et comme souvent avec ce genre dont les codes sont aussi connus que mal compris, c’est aussi une virée existentielle au pays des humains. Le film de Scott Frank n’a rien de révolutionnaire : c’est un petit film modeste, bien fait et bien raconté, mais qui peut sembler pas assez grande gueule pour son époque. Il aura sans doute du mal à se faire une place sur les écrans français cette semaine, coincé entre un grand thriller hollywoodien, une intouchable comédie sociétale à la française et un blockbuster à base de tortues ninjas. Et son box-office américain décevant (25 millions de dollars de recettes, à comparer avec les 90 millions de NON-STOP ou les 140 millions de TAKEN 2) montre bien que le film a dérouté les fans habituels du Liam Neeson qui cogne. « Times are gone for honest men » dit la chanson finale, avant de rajouter « No one sings like you anymore ». Belle épitaphe pour un film qui est allé au casse-pipe certes, mais droit dans ses bottes.

TITRE ORIGINAL A Walk Among the Tombstones
RÉALISATION Scott Frank
SCÉNARIO Scott Frank d’après le roman de Lawrence Block
CHEF OPÉRATEUR Mihai Malaimare Jr.
MUSIQUE Carlos Rafael Rivera
PRODUCTION Tobin Armbrust, Danny DeVito, Brian Oliver, Michael Shamberg et Stacey Sher
AVEC Liam Neeson, Maurice Compte, Patrick McDade, Luciano Acuna Jr., Hans Marrero, Laura Birn…
DURÉE 114 mn
DISTRIBUTEUR Metropolitan FilmExport
DATE DE SORTIE 15 octobre 2014

5 Commentaires

  1. Alex

    Cool. Mais pas de H à Ashby, s’il vous plait.

  2. Moi

    Excellent film. Je voudrais en voir plus des comme ça.

    Mais du coup, je ne peux pas m’empêcher de me demander ce que ça aurait donné avec Carnahan à la réal.

  3. Moonchild

    Pas la péloche du siècle mais un film assez recommandable qui prend son temps pour nous raconter quelque chose. En outre, le filmage, sobre et plutôt élégant, nous change des boursoufflures qui polluent les écrans.

    Quelques scories (surtout scénaristiques) toutefois : toujours ces flashbacks explicatifs (pour nous dévoiler le traumatisme originel, à savoir la mort accidentelle de la petite fille), le personnage du jeune noir surtout là pour humaniser Liam Neeson et nous livrer une petite leçon de morale assez niaise à moment donné (c’est pas bien les flingues), et enfin ces kidnappeurs / tueurs qui apparemment agissent presque en toute impunité (les flics seraient au courant de leurs agissements ?).
    Mais bon, je chipote, le film tient quand même la route.

    Après, je me demande ce que ce film aurait donné avec Fritz Lang ou Orson Welles aux manettes ? Blague à part (je te taquine Moi), arrêtons avec les fantasmes de ce genre. Le film est pas mal en l’état, et si Carnahan l’avait réalisé, cela aurait été peut-être mauvais. En effet j’aime assez Narc, beaucoup Le territoire des loups, en revanche L’agence tous risques c’est du portnawak et Mise à prix est une daube boursouflée plus tape-à-l’oeil, tu meurs (sorte de rejeton issu d’un coït entre Guy Ritchie et Oliver Stone, beurk…).

    Ah si, pour finir, quelle version dégueulasse de Black hole sun. Je n’aime pas beaucoup l’original et pourtant c’est un fan de Soundgarden qui vous parle.

  4. Moonchild

    J’oubliais, s’il y a un film à voir cette semaine, c’est The Boxtrolls, encore une grande réussite des studios Laïka après Coraline et L’étrange pouvoir de Norman.

  5. Moi

    Je parlais de Carnahan parce qu’il devais réaliser le film à un moment, hein. C’est pas tout à fait un nom sortit du chapeau juste comme ça.

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