LE MEILLEUR POUR LA FIN

Avec le succès et la popularité de la trilogie UNCHARTED, il aurait été facile pour Naughty Dog de s’enfermer dans une formule et de produire du Nathan Drake ad vitam. Le studio a cependant déjà prouvé auparavant que ses velléités artistiques allaient bien au-delà de l’exploitation à outrance. Preuve en est leur tradition consistant à développer de nouvelles franchises à chaque saut générationnel plutôt que se de reposer inlassablement sur celles déjà existantes. Alors que la PS3 arrive en fin de vie, l’équipe responsable de UNCHARTED 2 se lance donc dans THE LAST OF US, sans nul doute le projet le plus ambitieux de Naughty Dog à ce jour.

En premier lieu, THE LAST OF US marque un changement radical de registre pour des développeurs plutôt habitués jusque-là à des ambiances cartoonesques ou décontractées. On n’en trouvera nulle trace ici puisque nous sommes en face d’un survival post-apocalyptique tout ce qu’il y a de plus sérieux. Prenant pour point de départ un postulat scientifique crédible, THE LAST OF US dépeint une humanité ayant succombé au cordyceps, un champignon qui parasite ses hôtes, les transformant en créatures des plus agressives. Vingt ans après le début de l’épidémie, les survivants subsistent dans des zones de quarantaine dirigées d’une main de fer par le gouvernement. C’est dans ce contexte que Joel, contrebandier endurci, est chargé d’escorter Ellie, une adolescente de quatorze ans qui pourrait bien détenir la clé d’un remède, jusqu’à un groupe de résistants. Un périple semé d’embûches (outre les infectés, ce sont aussi des survivants hostiles qui se dressent sur leur route) qui les verra traverser les États-Unis d’est en ouest et au cours duquel se créera entre eux une relation qui les changera à jamais.

Image de prévisualisation YouTube

Avec les UNCHARTED, Naughty Dog avait démontré qu’ils possédaient, en plus de leur grande maîtrise technique, un sens aigu du rythme et du spectacle, ainsi que de la capacité à créer des personnages attachants et solidement campés. Autant de qualités qui s’inscrivaient cependant dans le cadre de récits qui ne sortaient guère des ornières du genre, et au traitement plutôt tout public. Si l’approche convenait pour des aventures teintées de pulp, l’univers de THE LAST OF US ne souffre pas de l’utilisation des mêmes recettes de par sa nature même. Logiquement, les développeurs optent donc pour une optique beaucoup plus mature et réaliste, qui passe en premier lieu par la conception du protagoniste principal. Nathan Drake avait beau être pensé comme un héros ordinaire coulé dans le moule d’un John McClane, sa caractérisation et ses capacités in-game le poussaient toujours du côté du héros de jeu vidéo typique « bigger than life ». Joel est en revanche un type tout ce qu’il y a de plus banal, ce qui se reflète dans le gameplay. Le jeu a beau adopter le mode de représentation classique du genre de l’action à la troisième personne et en reprendre nombre de mécaniques, on est loin d’un simple reskin horreur des UNCHARTED. Il ne sera donc pas question de se planquer pour se régénérer ou de se trimbaler en permanence avec les poches pleines de chargeurs. Non, ici le personnage vise difficilement, doit prendre le temps de se soigner et peut être instantanément tué par certains ennemis. Et en accord avec l’univers dépeint, les ressources seront également limitées, de sorte qu’il faudra souvent privilégier la discrétion lors des affrontements plutôt que de sortir les flingues pour tirer dans le tas. Un choix qui fonctionne à plein en induisant une tension permanente à chaque rencontre avec des ennemis, et positionne plus le jeu comme un successeur next-gen du MANHUNT de Rockstar que comme un énième TPS, du genre de ceux qui pullulent tels une horde de zombies sur nos machines.

La première qualité du jeu est ainsi de proposer une grande cohérence entre ce qu’il raconte et la façon dont il le fait vivre au joueur. L’âpreté du monde dans lequel évoluent les personnages se reflète dans la violence graphique du titre, particulièrement lors des manos à manos. Une violence crue, sèche et qui fait souvent mal mais qui n’apparaît jamais comme gratuite tant elle est toujours mise au service de l’histoire et de la caractérisation. Et là où les UNCHARTED mettaient le bouton du spectacle à 11, THE LAST OF US en prend le contre-pied total en faisant du minimalisme son maître-mot. Qu’il s’agisse de la musique atmosphérique de Gustavo Santaolalla, utilisée avec parcimonie comme ponctuation plutôt que comme soulignement, ou de l’interface discrète, tout va dans le sens d’une pleine immersion dans l’univers et le récit. Sans innover notablement dans la forme, le jeu réussit à apparaître comme à contre-courant du reste de l’industrie. Là où les autres studios s’embarquent dans une course effrénée au toujours plus spectaculaire, Naughty Dog ose proposer une aventure au rythme posé, presque contemplatif, qui invite le joueur à s’imprégner de son monde plutôt que de n’en faire qu’un arrière-plan, et dans lequel les « setpieces » constituent l’exception plutôt que la norme. Au point qu’on en oublierait même presque que l’on se retrouve en face d’un blockbuster catégorie AAA, alors même que le jeu en possède tous les atours.

Tout ceci suffirait amplement à catapulter THE LAST OF US dans le haut du panier. Mais les « Dogs » ne sont pas hommes à s’arrêter en si bon chemin. Et c’est donc par le travail sur l’écriture que le titre parvient à se hisser très largement au-dessus de la mêlée. Vous aurez sans doute pu lire ça et là que l’on tiendrait désormais le « CITIZEN KANE du jeu vidéo ». Pareille comparaison est évidemment exagérée, puisqu’on ne prétendra pas y voir la même révolution pour le média que fut en son temps le film séminal d’Orson Welles. Le succès du jeu se mesure plutôt à l’aune de sa capacité à prendre des formules et des mécanismes narratifs éprouvés et à les affiner jusqu’à en tirer la quintessence. L’intrigue, qui mélange LES FILS DE L’HOMME et LA ROUTE, déroule un canevas classique mais Naughty Dog l’inscrit dans un cadre qui lui permet de se déployer avec une résonance maximale. En utilisant par exemple la narration environnementale comme jamais auparavant, chaque lieu étant gorgé d’histoire(s), les créateurs donnent corps à leur univers et trouvent une justification fondamentale au principe d’exploration (d’autant que les divers objets à ramasser, loin d’être gadgets, participent également de cet effort). Mais c’est surtout dans le portrait de ses personnages que THE LAST OF US se transcende. Qu’il s’agisse du duo principal ou des personnages secondaires rencontrés sur la route, tous bénéficient d’une caractérisation dont la complexité n’a d’égal que la subtilité avec laquelle elle s’exprime. Tout se joue en effet dans le non-dit et plutôt que de l’assommer d’exposition, Naughty Dog préfère faire confiance à son public en le laissant lire entre les lignes. Un exploit d’autant plus remarquable que la démarche ne se fait pas uniquement au sein des cinématiques mais passe également par les phases de jeu. On verra ainsi le comportement de nos compagnons se modifier subtilement au fil de leur évolution psychologique, et même certains éléments critiquables, tels les puzzles répétitifs à base de planche ou d’échelle à placer pour progresser, finissent par jouer un rôle dans le processus de caractérisation. Là encore, l’osmose entre gameplay et narration atteint un niveau rare. Et bien évidemment, c’est le couple Joel-Ellie qui constitue l’épine dorsale émotionnelle du récit, tant la relation qui s’établit entre eux s’avère touchante. Construite sur la durée, finement évolutive, et bénéficiant là aussi de l’utilisation de toutes les possibilités offertes par le média, elle débouche sur un final aussi poignant qu’ambigu, dont l’impact se fait sentir sur le joueur longtemps après la fin du générique.

Traditionnellement, les jeux sortant sur la fin d’une génération sont les plus techniquement accomplis. THE LAST OS US ne déroge pas à la règle mais au-delà de ça, il s’impose aisément comme un des jeux les plus (si ce n’est le plus) marquants de son époque, du genre à être cité en exemple pour les années à venir. Une expérience incontournable, un authentique chef-d’oeuvre, et une étape supplémentaire dans la maturation du jeu vidéo. Rien que ça.

TITRE ORIGINAL The Last of us
GENRE Survival-horror/Action-aventure
EDITEUR Sony Computer Entertainment
DEVELOPPEUR Naughty Dog
CONSOLE PS3
DATE DE SORTIE 14 Juin 2013

3 Commentaires

  1. Mat

    Totalement d’accord avec toi. Superbe critique.

  2. roms

    Rien à redire. Là où je te rejoins particulièrement, c’est sur le niveau de l’écriture qui est tout simplement ahurissant. Il n’y a pas une fois où j’ai trouvé que les dialogues ou réactions des perso sonnait faux, aussi bien lors des cinématiques, que pendant les phases de jeu…
    Et la structure narrative est tout simplement bluffante. Le jeu réussit ce que Heavy Rain avait, je trouve, partiellement loupé en termes de construction et d’aspect « film interactif ».

    Tout concorde pour faire de ce jeu une œuvre définitive, un mètre étalon qu’il va être dur d’égaler. C’est dire, j’entame ma troisième partie (alors que je ne trouve plus le temps de jouer en règle générale…)

  3. Matthieu GALLEY

    Merci pour vos commentaires messieurs 🙂

Laissez un commentaireRépondre à Mat