LE MASQUE DU DÉMON

En cette fin d’année 2012, le studio français Arkane se fait une place de premier choix avec DISHONORED. Le succès annoncé se confirme une fois le jeu lancé et l’on retrouve ici les ingrédients qui ont fait la gloire des travaux influents de Harvey Smith (DEUS EX) et Viktor Antonov (HALF-LIFE 2), ici réunis dans un nouvel univers, celui de Dunwall.

Au cœur de DISHONORED, on retrouve une notion de gameplay presque galvaudée en ces temps de mode multi-joueurs à gogo : l’idée de proposer une importante replay value et une intrigue solo d’envergure. Le jeu développé par les Français d’Arkane vous met dans la peau de Corvo, le garde du corps personnel de l’impératrice de Gristol. Victime d’un complot, il va devoir prouver son innocence et fomenter une méticuleuse vengeance lorsque l’impératrice est assassinée sous ses yeux. Pour cela, DISHONORED propose au joueur le choix des armes, et surtout des moyens différents de parvenir à ses fins. Beaucoup de titres prestigieux se sont avancés en promesses de rejouabilité immédiate, sans pouvoir vraiment les tenir. Dans le cas de DISHONORED, cette liberté d’action est traduite par un important travail de level design (Harvey Smith oblige) qui privilégie des niveaux pensés pour être traversés de plusieurs façons différentes, en laissant le joueur opter pour des solutions pacifiques, meurtrières, discrètes ou remarquées : un éventail de possibilités assez rares dans le cadre d’un FPS, à plus forte raison car l’univers de DISHONORED mêle la science à la sorcellerie et que le joueur pourra donc utiliser des pouvoirs spécifiques (à débloquer et faire fructifier) qui vont influer sur sa façon de procéder. Et il faut reconnaître que le stress inhérent à la discrétion régulièrement exigé par le jeu est plutôt appréciable, tant DISHONORED retrouve l’essence même du genre, un peu perdue ces derniers temps il faut le reconnaître, et ce bien qu’il soit présenté à la première personne. Mais l’un des points les plus intéressants de ce gameplay multiple, c’est qu’il permet au joueur d’influer directement – ou indirectement – sur l’évolution politique de Dunwall, la capitale qui est au centre du récit.

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L’idée est excellente, mais elle révèle le paradoxe qui est au centre de DISHONORED : ville moderne et cœur industriel de Gristol, Dunwall est à même de séduire les amateurs d’univers steampunk, à travers son architecture particulière et les designs uchroniques de Viktor Antonov. Lorsque le jeu commence, le lieu est placé sous la loi martiale car il est en proie à une redoutable épidémie de peste qui génère du chaos dans les rues, et au travers de certaines missions secondaires, le joueur découvre surtout une foule de voyous, de sorcières et de « geignards » (des zombies contaminés par l’épidémie). Le souci, c’est qu’à force de travailler la logique initiale de gameplay pour en tirer toute la substantifique moelle, les développeurs se servent de ce contexte prometteur comme d’une simple toile de fond, et non comme d’un élément à inclure directement dans l’expérience du joueur. Ainsi peu de citoyens ordinaires ou de lieux annexes donnent vie à Dunwall, et la pêche à la baleine, qui est l’activité principale de la ville (l’huile de baleine sert à alimenter les systèmes de sécurité par exemple), n’est évoquée qu’au travers de discussions entre gardes et quelques peintures d’abattoirs. De plus, et de façon très intrigante, la notion de choix s’avère être à double tranchant : empoisonner une distillerie d’alcool avec des entrailles de rats contaminés peut avoir des conséquences parfaitement désastreuses sur la population et accroître l’épidémie. Mais c’est une information que le joueur apprend à ses dépends, sans en faire directement l’expérience (on nous le dit, on ne le voit pas vraiment). De fait, il faut reconnaître que la ville de Dunwall manque tout simplement de vie, et les différents niveaux – aussi brillants soient-ils dans leur diversité – ne creusent pas vraiment cette ambiance de crise politique et sanitaire, en permettant par exemple au joueur d’évoluer au milieu de la foule (ce qui paraît désormais essentiel dans un jeu d’infiltration en milieu urbain), ou encore d’élargir quelque peu les aires de jeu pour exploiter le pouvoir religieux en place et renforcer la marginalité de Corvo.

Ceci étant dit, même si la richesse de l’univers de Dunwall n’est pas exploitée à sa juste valeur (pour une éventuelle suite peut-être ?), c’est un travail particulièrement complexe et ambitieux que les développeurs d’Arkane sont parvenus à accomplir avec DISHONORED. Même si le jeu peut faire penser à BIOSHOCK et à DEUS EX (pour les grosses références évidentes), DISHONORED réussit à creuser son propre sillon en affinant sa mécanique de jeu : bien que l’intelligence artificielle montre ses limites, entre autre à cause d’un champ de vision de faible portée, le jeu favorise une progression à l’instinct, plutôt que de prendre le joueur par la main. En réduisant les munitions et en multipliant les chemins possibles comme les moyens d’agir, les développeurs permettent au joueur de s’approprier le personnage et d’y insuffler sa propre personnalité en définissant sa façon de jouer. Dès lors, même dans le cadre d’un FPS, l’idée du masque que porte Corvo s’avère être pertinente, comme un moyen de maintenir le charisme inhérent à ses actions anti-héroïques, tout en permettant au joueur de se projeter dans le personnage plus facilement. À cela s’ajoute une réflexion thématique dans laquelle s’opposent deux visions du monde, que le jeu met dos à dos : bien que les cyniques au pouvoir et les loyalistes rebelles s’affrontent, aucun des deux camps ne possède la solution pour endiguer la crise sanitaire. En agissant à sa guise dans la peau de Corvo, le joueur se fait ici sa propre morale, définie par ses seuls choix d’action. Et le résultat finit par devenir payant, puisque dans le cas de certaines missions, et avec un certain type de pouvoirs poussé au maximum, il est même possible de terminer une mission en deux minutes chrono, sans se faire repérer et sans même éliminer un seul garde. N’est-ce pas l’apanage des bons jeux de vous pousser à révéler votre propre nature ?

TITRE ORIGINAL Dishonored
GENRE FPS / Infiltration
ÉDITEUR Bethesda
DÉVELOPPEUR Arkane
CONSOLE Xbox 360/ PS3 / PC
DATE DE SORTIE 09 Octobre 2012

3 Commentaires

  1. david bergeyron

    Je n’ai pas eu l’occasion d’y jouer en profondeur mais d’après ce que j’en ai exploré, je suis assez déçu par l’aspect graphique du jeu et par le manque de nouveauté du gameplay dans le sens où l’excellent Dark Messiah of Might of Magic du même Arkane Studio proposait déjà un Gameplay similaire en 2006 (level design assez poussé, rejouabilité en solo, choix des armes et du mode d’approche). Quand j’ai joué à Dishonored, j’ai eu la drôle d’impression de jouer à Mod de Dark Messiah of Might & Magic avec un moteur remasterisé HD.

    http://youtu.be/Hu2MGAubHwY

    • Alain MERCIER

      Honnêtement, Dishonored n’est pas une révolution, niveau gameplay. Mais je dois reconnaitre que je me suis pris au jeu, un peu comme sur Goldeneye (N64, hein). Le principe du FPS d’infiltration impose un lot de situation stressante, la vue subjective étant plus étroite, tu regardes toujours autour de toi, tu veilles à bien planquer les corps, à ne pas laisser de trace… j’ai souvent eu l’impression de marcher sur une corde. Mine de rien, on ne te vend pas ça tous les jours.

  2. Benj

    Juste une petite question en passant, histoire d’être pénible : peut-on parler de FPS pour ce jeu ?!
    Il ne s’agit pas vraiment d’un shooter 😉

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