LE JOUR DE LA BÊTE

Malgré un talent évident et une filmographie qui divise, les films de Rob Zombie continuent de sortir en catimini chez nous. Après la distribution catastrophique de son remake de HALLOWEEN et la sortie en DTV de sa très étrange suite, c’est au tour de LORDS OF SALEM de débarquer directement dans les bacs. Dommage, on aurait bien aimé le découvrir en salles !

Le cinéma de Rob Zombie divise clairement. Il faut dire que le bonhomme n’a finalement signé qu’une seule œuvre unanime, mais quelle œuvre : THE DEVIL’S REJECTS peut se targuer d’être l’un des seuls, si ce n’est le seul film des années 2000 à avoir su retrouver la patine si particulière du cinéma des années 70 tant revendiquée par d’autres cinéastes à la même époque, sans jamais compromettre sa vision pour l’adapter au public actuel. Depuis, notre homme s’est quelque peu fourvoyé dans un intéressant remake, malheureusement trop loin de sa zone de confort (HALLOWEEN, qui aurait presque pu être un remake de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE dans sa conception), et surtout dans sa fascinante suite, totalement déconnectée du mythe d’origine. Dans cet HALLOWEEN II alternatif, Michael Myers devient une sorte de clochard massif et brutal, plus que jamais présent dans le cadre, là ou il disparaissait dans le scope de John Carpenter. Dépendant de conditions de production harassantes (Rob Zombie a écrit, tourné et monté cette suite en 7 mois), HALLOWEEN II est une œuvre totalement décousue, qui ne connecte quasiment aucun de ses moments forts entre eux mais qui propose au final plus d’idées et de séquences fulgurantes que dans toutes les nombreuses autres suites de la franchise d’origine. Pourquoi ce petit topo sur la carrière de l’ex-leader du groupe White Zombie que nos lecteurs suivent forcément, malgré la distribution chaotique de ses films ? Parce qu’il est toujours bon de rappeler que dans ses réussites comme dans ses échecs, Rob Zombie n’a jamais abordé le cinéma d’horreur avec le cynisme habituel du genre, proposant au contraire des œuvres d’autant plus radicales qu’elles surnagent au dessus du lot des suites merdiques et des remakes/reboots ni fait ni à faire qui constituent le genre aujourd’hui. Autrement dit, même s’il n’a pas forcément fait honneur au chef-d’œuvre séminal de John Carpenter, Rob Zombie n’est ni Marcus Nispel, ni Darren Lynn Bousman, ni Jonathan Liebesman et dans le cadre spécifique du cinéma d’horreur et des nombreux mercenaires qui y traînent leurs sales guêtres, c’est déjà un énorme mérite en soi !

Sur le papier, LORDS OF SALEM a tout du film typique de Rob Zombie, avec son casting de vieux briscards de l’horreur (Ken Foree, Dee Wallace, Meg Foster, ainsi que Michael Berryman et Sid Haig dans des rôles méconnaissables), sa superbe lumière finement surexposée, ses cadres forts et, bien évidemment, les jolies petites fesses de sa muse et épouse Sheri Moon Zombie. Mais là encore, le cinéaste (après six films, on peut dire que c’en est un, non ?) applique sa logique jusqu’au-boutiste dans un cadre référencé et qu’il s’approprie totalement, à savoir les œuvres sataniques typique des années 70. L’intrigue de LORDS OF SALEM est minimaliste, et raconte comment les « seigneurs de Salem », des sorcières brûlées sur le bûcher au 18ème siècle, parviennent à revenir de nos jours, en possédant le corps et l’esprit de Heidi Hawthorne, la descendante directe de leur persécuteur, la seule susceptible de mettre au monde l’enfant de la Bête. La teneur limpide de la narration favorise ainsi la mise en place d’une ambiance, dans laquelle Rob Zombie excelle particulièrement. Soyons honnêtes, LORDS OF SALEM vaut principalement pour les nombreuses images décalées, choquantes, grotesques, étranges et au final éminemment fantastiques qui sont distillées tout au long du métrage. Rob Zombie n’a ainsi jamais peur d’aller trop loin, et opère un véritable travail d’équilibriste, qui aurait rapidement pu virer au ridicule achevé sous la houlette d’un autre cinéaste moins habité.

Toutefois, il serait malhonnête de nier le travail d’écriture effectué sur LORDS OF SALEM. Certes, le personnage de spécialiste de la sorcellerie interprété par Bruce Davison est cousu de fil blanc, notamment dans sa façon de surligner la trame principale au marqueur afin de ne pas perdre les spectateurs les plus rationnels. Mais l’angle le plus intéressant de LORDS OF SALEM réside dans la volonté de Rob Zombie d’inscrire les visions de Heidi dans sa psyché profonde, en jouant avec le quotidien qu’il nous présente. Ainsi, les films noirs qu’elle regarde ou la musique rock qu’elle écoute ne sont pas seulement des coquetteries de cinéaste post-moderne, mais trouvent un pendant fantastique assez terrifiant dans les images qui finissent par la hanter et la rendre complètement folle. Il en va de même pour les relations qu’elle entretient avec l’homme qu’elle aime (qui arbore un look similaire à celui de… Rob Zombie !) tout comme son passif de junkie, qui refait surface :  il s’agit d’autant d’éléments qui guident le spectateur, à travers ce personnage témoin, vers une traversée du miroir étonnante et baroque, d’autant qu’elle est magnifiée par des compositions de Bach et Mozart. C’est le propre des véritables maîtres du fantastique de savoir happer leurs spectateurs pour les propulser dans leur monde fantasmagorique, et dans le cas de LORDS OF SALEM, Rob Zombie a clairement réussi son coup, à condition d’accepter une mise en place qui semble particulièrement banale au premier abord, mais qui prend enfin tout son sens dans le déploiement du fantastique.

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Loin de procurer l’émotion vive d’un chef-d’œuvre comme THE DEVIL’S REJECTS, LORDS OF SALEM a toutefois le mérite d’être l’autre œuvre la plus cohérente de Rob Zombie, celle qui démontre qu’à défaut de faire un autre film qui s’impose comme un coup de massue, ce dernier est capable de façonner des images étonnantes et inédites, qui ont la même puissance d’évocation que celles d’un David Lynch à ses débuts. On a connu pire compliment, et vu comment Rob Zombie est encore totalement ignoré par l’intelligentsia critique, son évolution en tant que cinéaste majeur du genre a encore quelques belles années devant elle.

TITRE ORIGINAL The Lords of Salem
RÉALISATION Rob Zombie
SCÉNARIO Rob Zombie
CHEF OPÉRATEUR Brandon Trost
MUSIQUE John 5 & Griffin Boice
PRODUCTION Jason Blum, Steven Schneider & Rob Zombie.
AVEC Sheri Moon Zombie, Bruce Davison, Jeff Daniel Phillips, Meg Foster…
DURÉE 97mn
ÉDITEUR Seven 7
DATE DE SORTIE 9 octobre 2013 en DVD et Blu-Ray

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