LE GRAND JEU

Sorti mercredi dernier, 9 MOIS FERME est le cinquième film d’Albert Dupontel. C’est aussi son meilleur. Une très belle histoire servie par un acteur/auteur/réalisateur au sommet de sa forme. Et surtout – parce que c’est bien ça qui compte au final – la comédie française la plus poilante qu’on ait vu depuis un bon moment, qui nous venge des bataillons de sous-produits merdiques dont nous abreuvent les chaînes de télé depuis trop longtemps.

La comédie française. Ces trois mots ont l’art de déclencher de violentes crises d’urticaire non seulement chez un certain nombre de cinéphiles mais aussi, si l’on en croît les résultats de plus en plus déclinants de ce genre au box-office, chez le grand public. En effet, lorsque l’on compare la comédie populaire française à ses homologues américaine, anglaise et même espagnole, force est de constater qu’il y a de quoi rougir de honte face à nos productions hexagonales. À quelques exceptions près (comme les OSS 117 de Michel Hazanavicius), la comédie populaire bien de chez nous conjugue avec une constance assez décourageante l’indigence de la mise en scène, la lourdeur de l’humour (du comique troupier à la louche et dénué de toute notion de rythme) et l’insupportable consensualisme du propos dicté par le formatage des chaînes télévisées en charge du tiroir caisse. Un paysage qui n’a pas beaucoup changé depuis le milieu des années 90. Époque où BERNIE, premier long-métrage d’Albert Dupontel, déboule sur les écrans sans crier gare. Délaissant le one man show à la française, qu’il avait entièrement dynamité en l’espace de deux spectacles, Dupontel aborde le cinéma avec la même volonté d’y partager avec le plus grand nombre son univers totalement barré, qui scrute les dysfonctionnements de la société humaine à travers les yeux de marginaux cartoonesques. Exercice d’équilibriste périlleux s’il en est donc, d’autant moins évident que le réalisateur prétend l’illustrer par une mise en scène explosant clairement les standards téléfilmesques des comédies françaises. Les quatre premiers films de Dupontel – BERNIE, LE CRÉATEUR, ENFERMÉS DEHORS et LE VILAIN – retranscrivent cette trajectoire avec plus ou moins de bonheur. Plus ou moins de bonheur parce que, même s’il a parfois frôlé le million d’entrées France, le cinéma de Dupontel n’a jamais totalement réussi à trouver son public.

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Cette réception a rapidement mis en exergue le paradoxe d’un artiste qui désire ardemment s’adresser au public – notamment en soignant sa mise en scène et en investissant le format ô combien interactif de la comédie à effets – sans toutefois renier la singularité de son univers. Paradoxe qui s’incarnait d’ailleurs pleinement dans la réception du CRÉATEUR, film sur les affres de la création artistique qui nous apparaissait jusqu’à ce jour comme son film le plus abouti mais qui fut hélas un échec en son temps. Avec son dernier essai en date, LE VILAIN, Dupontel semblait même capituler dans la recherche de cet équilibre funambulesque après lequel il courait depuis son premier opus : certes, l’univers de l’auteur était bel et bien là, mais semblait bridé, amoindri par le carcan du film familial dans lequel il tentait de s’introduire à coups de gags décousus. Là où Dupontel semble avoir toujours tenté d’ordonner le chaos, LE VILAIN s’imposait comme son film le plus brouillon, dans lequel le réalisateur paraissait avoir renoncé à canaliser sa formidable énergie cinématographique. La merveilleuse surprise de 9 MOIS FERME n’en est donc que plus éclatante. Car oui, le tout dernier film d’Albert Dupontel est un véritable aboutissement au sens plein du terme, qui atteint enfin le Graal tant espéré : c’est à la fois une comédie grand public désopilante qui semble couler de source du début à la fin (comme l’atteste les salles hilares dans lesquelles le film est actuellement projeté) et un film fou, qui n’appartient qu’à son auteur. Jugez plutôt : la juge Ariane Felder (Sandrine Kiberlain, étonnante) est une quadragénaire austère et solitaire qui ne vit que pour son travail tandis que Bob (Dupontel) est un criminel poursuivi par toutes les polices pour avoir cambriolé et démembré un petit vieux avant de lui manger les yeux. Le destin de ces deux personnages totalement dissemblables va se rejoindre le jour où Ariane découvre qu’elle est enceinte. Étant persuadée de n’avoir pas eu de relation sexuelle depuis longtemps, elle tente d’identifier le père de son futur enfant et finit par découvrir, à l’issue d’une enquête invraisemblable, qu’il s’agit ni plus ni moins de Bob, le tueur en série « globophage ».

Bob est, de même que les autres héros des films de Dupontel, un marginal, un électron libre que tout le monde prend pour un fou décérébré. Mais pour la première fois dans la filmographie du réalisateur, ce ludion sorti tout droit d’un cartoon n’est pas le héros du film. On le comprend dès l’ouverture du film, située dans un Palais de Justice un soir de réveillon de la saint Sylvestre. Alors que la fête bat son plein, dans un plan séquence acrobatique du plus bel effet, la caméra quitte la salle principale par la fenêtre, plane dans la cour et va rejoindre une petite fenêtre située tout en haut du bâtiment, derrière laquelle on aperçoit Ariane, en train de travailler. Par cette note d’intention purement visuelle, Dupontel pose avec son ambition formelle coutumière la singularité de son personnage principal mais surtout sa problématique : centrée sur elle-même, elle ne vit que pour son boulot. Plutôt que de s’attacher aux pas d’un bouffon en guerre contre la société, le cinéaste préfère cette fois-ci centrer son récit sur l’un des représentants de cette même société, le bouffon servant à ce dernier à la fois de révélateur et d’ange gardien (sans avoir toutefois rien perdu de son énergie intuitive). Durant 80 minutes serrées et pleines, ne lâchant jamais son fil d’Ariane, Dupontel va s’employer à illustrer la trajectoire de son héroïne, déployant autour d’elle une comédie humaine hilarante campée par ses acteurs fétiches, sans que jamais leurs morceaux de bravoure n’éloignent le spectateur de l’intrigue principale (là encore, un défaut du VILAIN, qui avait tendance à fonctionner comme un empilement de saynètes sans lien fort). Ainsi, le médecin légiste (Philippe Duquesne), le juge De Bernard (Philippe Uchan, complice de toujours de Dupontel devant comme derrière la caméra, formidable en collègue libidineux et lâche d’Ariane), le policier en charge de la vidéo surveillance (Bouli Lanners) ou encore Maître Trolos (Nicolas Marié, dans un numéro hallucinant d’avocat bègue qui rappelle le personnage du sketch de Dupontel intitulé La Plaidoirie et qui mériterait un César direct), tous ces personnages fonctionnent comme autant d’épreuves sur le parcours d’Ariane, qui ponctuent son chemin dans le labyrinthe de la connaissance qui doit la révéler à elle-même.

Le monstre du labyrinthe, c’est évidemment Bob, qui séquestre l’héroïne pour mieux faire éclater la vérité, quitte à passer par le biais du mensonge le plus invraisemblable (séquence à pleurer de rire où Bob explique à Ariane les différents scénarios qui pourraient le disculper du crime horrible dont on l’accuse). Un monstre bien plus humain qu’il n’y paraît, qui offrira à Ariane la possibilité de retrouver le chemin de la justice et son humanité perdue. Évidemment, tout cela n’est jamais pesamment expliqué et n’est que suggéré en creux, le spectateur se laissant porter par la forme tourbillonnante de l’ensemble. Car 9 MOIS FERME est une comédie totale, sans temps mort, enchaînant les quiproquos, les retournements de situation, les dialogues percutants, les numéros d’acteurs, les scènes d’action burlesques et les caméos tordants (on vous laisse la surprise). La symbolique mythologique du film n’est là que pour asseoir la structure imparable de la narration et surtout souligne une qualité là encore inédite chez l’auteur : une émotion prégnante, qui a toujours couvé sous la grimace du clown, mais qui éclate ici avec une efficacité jamais atteinte. Il faut dire que Dupontel a poli son film avec une conscience d’artisan maniaque peu commune dans nos contrées, utilisant même des projections publiques pour parfaire son montage jusqu’à obtenir l’impression de simplicité admirable qui se dégage de la narration. En oubliant son ego parfois envahissant et en choisissant de raconter le parcours d’un personnage qui adopte la même démarche, Dupontel renaît magnifiquement de ses cendres et signe tout simplement son plus grand film. Un grand film qui n’est pas le fruit du hasard mais celui de la maturation d’un artiste qui a toujours eu une ambition démesurée pour son art, qui a toujours ardemment souhaité honorer son public de manière respectueuse sans jamais renier sa propre nature. Il y est enfin pleinement arrivé et, rien que pour ça, on espère sincèrement que le public va faire un triomphe à 9 MOIS FERME (ce qui semble plutôt bien parti). Histoire de balancer une pelletée de terre supplémentaire sur le cadavre puant de notre comédie « prime time » nationale que l’on tente de nous faire vivre comme une fatalité.

RÉALISATION Albert Dupontel
SCÉNARIO Albert Dupontel
CHEF OPÉRATEUR Vincent Mathias
MUSIQUE Christophe Julien
PRODUCTION Catherine Bozorgan
AVEC Sandrine Kiberlain, Albert Dupontel, Nicolas Marié, Philippe Uchan, Philippe Duquesne, Bouli Lanners…
DURÉE 82 mn
DISTRIBUTEUR Wild Bunch Distribution
DATE DE SORTIE 16 octobre 2013

4 Commentaires

  1. jpk

    « notre comédie « prime time » nationale que l’on tente de nous faire vivre comme une fatalité. »

    c’est très juste, c’est ce qu’on entend partout en effet.

  2. bon ok , Arnaud, tu m’a convaincu d’aller voir cette comédie avec ma femme !

  3. j’ai oublié un « s » à « m’as »

  4. Après la déception du « Vilain », ce nouveau film de Dupontel, excellent et maîtrisé de bout en bout, fait réellement plaisir à voir. Très bonne critique, très juste.

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