LE FILS PRÉFÉRÉ

Pas de doute, AFTER EARTH est très certainement LE « vanity project » (ces films de stars faits pour des stars et par des stars) de l’année. Mais au-delà de la problématique liée à la dynastie Will Smith, ce film de SF épuré est une belle occasion manquée : celle de faire revenir le réalisateur M. Night Shyamalan sur le devant de la scène. Il est loin, le temps d’INCASSABLE !

Nous sommes 1 000 ans dans le futur. La planète Terre a été abandonnée par l’humanité, suite à un cataclysme. Dans leur quête d’une nouvelle colonie, les humains se sont fait plusieurs ennemis, dont les S’krells, une race extra-terrestre qui élève les Ursas, des féroces bestioles susceptibles de sentir la peur de leurs adversaires. Le général Cypher Raige sait contrôler ses propres sentiments pour éliminer les Ursas sans remords, mais son fils Kitai est encore loin d’avoir réussi à devenir un ranger, notamment à cause d’un caractère encore trop impulsif. Lors d’un voyage intersidéral, le père et le fils vont s’écraser sur une planète hostile. Il s’agit de la Terre, plus sauvage que jamais.

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Il fut un temps où le nom de M. Night Shyamalan était synonyme d’une véritable maîtrise de la mise en scène. En élève doué de Steven Spielberg et Alfred Hitchcock, le jeune prodige savait comment mettre en place ses intrigues pour optimiser ses effets sur le spectateur. Il y a bien quelques traces de ce savoir-faire dans AFTER EARTH, dans la volonté de laisser respirer certains plans, dans la révélation des décors et même dans le désir de visualiser la psyché de ses personnages au détour d’un rêve, mais malheureusement, rien de bien suffisant pour signaler un véritable retour en forme de la part du réalisateur de SIGNES. Pourtant, l’intrigue minimaliste d’AFTER EARTH recèle un certain potentiel, puisqu’elle prend avant tout la forme d’une quête initiatique dont le but est de permettre au personnage de Kitai d’atteindre son potentiel, justement. Un thème proche de celui d’INCASSABLE, un chef-d’œuvre autrefois snobé par les cinéphiles de tous bords. La différence s’inscrit cette fois dans le fait que c’est le père qui aide son fils à atteindre son potentiel, et non l’inverse. De fait, le moteur émotionnel du film, à savoir la relation père-fils des deux protagonistes principaux, est totalement bridé par les évidentes intentions de Will Smith, qui laisse le projet tout entier reposer sur les frêles épaules de sa progéniture. Il n’est donc pas étonnant de voir AFTER EARTH se casser rapidement la gueule, une fois que le cœur de l’intrigue est mis en place…

Car vous l’aurez compris, le parcours du combattant de Kitai trouve évidemment un écho beaucoup moins noble dans le baptême du feu de l’exaspérant Jaden Smith, fils de Will et de Jada Pinkett Smith. Après les personnages tirés de remakes (KARATÉ KID) et d’histoires vraies (À LA RECHERCHE DU BONHEUR), le jeune homme a donc enfin le droit à son blockbuster à lui, dont le but avoué est de le transformer en star susceptible de déplacer les foules. Comme papa quoi ! En d’autres termes, alors que son personnage doit apprendre l’humilité face à son propre environnement et Mère Nature, dans le but de se transcender et devenir un noble guerrier, Jaden Smith doit quant à lui assurer la pérennité de la dynastie familiale, avec toute la frime hollywoodienne implicite régulièrement appliquée par ses parents depuis des années. L’opération séduction est apparemment d’une telle importance que Will Smith lui-même décide de se mettre en retrait, laissant sa progéniture assurer absolument tous les actes héroïques du film. Un cadeau d’une certaine valeur, surtout quand on sait qu’il vient de la part d’une star qui a refusé le rôle-titre de DJANGO UNCHAINED, sous prétexte que son personnage n’était pas celui qui allait tuer le méchant.

Bref, AFTER EARTH confirme qu’il est tout de même délicat de raconter une histoire cohérente, à défaut d’être prenante, quand les intentions des narrateurs ne vont pas dans le même sens que celles de l’intrigue et des thématiques. Cette problématique mise à part, il faut malheureusement reconnaître que le film ne file pas aussi droit que son intrigue linéaire ne le suggère. Et pour cause, étant donné que le résumé que vous avez lu plus haut tient en vérité dans une introduction somme toute inutile (si ce n’est pour rassurer les fans de Will Smith sur son potentiel d’action hero), et dans quelques flashbacks révélateurs, mais pas toujours bien employés. L’un d’entre eux révèle la véritable thématique du film, de manière assez grossière qui plus est, au détour d’une citation appuyée, lorsque Kitai avoue à son père qu’il lit « Moby Dick », le livre de chevet de sa défunte sœur. Le roman d’Herman Melville sert donc de référent évident dans le rapport entre l’homme et la nature, comme dans le combat contre sa propre bête, en l’occurrence un Ursa dans le cas de Kitai. Et même si le récit d’AFTER EARTH carbure à un premier degré qui n’est pas pour nous déplaire, le film est régulièrement parasité par les excès de ridicule propres au cinéma de M. Night Shyamalan depuis LE VILLAGE. Plus encore que PHÉNOMÈNES et LA JEUNE FILLE DE L’EAU, AFTER EARTH et son approche minimaliste – on est ici dans un anti-film à twist – confirment à quel point le cinéma de Shyamalan a toujours été sur la corde raide, même quand le potentiel grotesque d’une situation était contrebalancé par un lyrisme et une croyance indéfectible dans l’histoire qui nous est contée. Sans que cela s’explique vraiment, le cinéaste a perdu cette grâce depuis des années maintenant, et le fait qu’il ne se lance plus dans des ego-trip de messie incompris (il filme désormais ceux des autres) ne signifie en aucun cas qu’il signe ici un retour en forme. Et pour cause, puisque la narration d’AFTER EARTH ne coule jamais vraiment de source, le pathos rabâché et lourdingue prenant le pas sur la délicate émotion que le parcours initiatique de Kitai aurait dû provoquer chez le spectateur.

Une bonne partie de la presse américaine a décidé de voir en AFTER EARTH une certaine ode à la Scientologie, pour justifier le flot de critiques négatives vis-à-vis du film. C’est une grille de lecture susceptible de s’appliquer à beaucoup de films de science-fiction qui prônent la transcendance humaine (et notamment le contrôle des sentiments), abordée à travers cette approche comme une façon de vanter les mérites de la célèbre dianétique. Dans notre cas, il nous semblerait plutôt qu’AFTER EARTH soit un premier avatar… d’AVATAR justement, si ce n’est que le projet n’arrive jamais à retrouver l’universalité évidente du chef-d’œuvre de James Cameron. Et pour cause, puisque sa noblesse cinématographique semble bien moins importante que les enjeux personnels de ses principaux instigateurs.

AE Poster

TITRE ORIGINAL After Earth
RÉALISATION M. Night Shyamalan
SCÉNARIO Garry Whitta & M. Night Shyamalan
CHEF OPERATEUR Peter Suschitzky
MUSIQUE James Newton Howard
PRODUCTION James Lassiter, Will Smith, Jada Pinket Smith & Caleeb Pinket
AVEC Jaden Smith, Will Smith, Zoe Kravitz, Sophie Okonedo…
DURÉE 1h40
DISTRIBUTEUR Sony Pictures Releasing France
DATE DE SORTIE 05 juin 2013

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