LE DÉSORDRE ET LA MORALE

Porté à bout de bras par Nicolas Boukhrief depuis sa mise en chantier en 2013, MADE IN FRANCE a vu sa sortie en salles définitivement annulée au lendemain des attentats du 13 novembre dernier. Maintes fois repoussé (une première fois après les attentats du 7 janvier 2015) et finalement disponible en VOD depuis le 29 janvier (il devait sortir le 18 novembre dernier, cinq jours après les attentats de Paris), MADE IN FRANCE mérite une mise en lumière particulière, tant par la modestie et la simplicité qui s’en dégagent que par l’extrême sécheresse de son récit.

Initialement soutenu par le distributeur SND, l’avenir en salles de MADE IN FRANCE s’est considérablement assombri à la suite des attentats de Charlie Hebdo. Délaissé par le distributeur qui refuse de s’investir dans le projet à cause de la coïncidence entre son thème et des attentats, Nicolas Boukhrief trouve finalement une planche de salut grâce à la société Pretty Pictures. Celle-ci reprend le flambeau lâché par SND et décide de distribuer le long-métrage dans les cinémas de l’Hexagone. L’affiche du film, présentant une kalachnikov accolée à la tour Eiffel, agrémentée de la mention « La menace vient de l’intérieur », cristallise alors l’attention, certains observateurs fustigeant une accroche publicitaire trop agressive. Programmé pour une sortie à l’automne, le destin du film se trouve à nouveau secoué par les attentats meurtriers qui frappent le Bataclan en novembre. L’idée d’une sortie en salles devient alors de plus en plus improbable, et MADE IN FRANCE se trouve finalement cantonné à une découverte en E-Cinéma, impropre à rendre justice aux réelles qualités du dernier film du metteur en scène de l’excellent LE CONVOYEUR.

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Comme chacun doit désormais le savoir, eu égard aux nombreux articles qui ont relayé les péripéties commerciales et promotionnelles du long-métrage, MADE IN FRANCE relate le parcours d’un journaliste trentenaire, Sam, qui profite de sa culture musulmane pour infiltrer une potentielle cellule djihadiste. Pour ce faire, Sam se lie d’amitié avec trois jeunes qui attendent le retour de leur chef, un intégriste taiseux parti suivre un entraînement au djihad dans un camp en Syrie. Lorsque ce dernier revient en banlieue parisienne, il assigne à ses jeunes suiveurs une mission bien spécifique : dénicher des armes et des explosifs pour frapper la capitale en plein cœur. Issus de milieux sociaux aussi divers qu’antagonistes (l’un des membres de la bande est issu d’une famille de grands bourgeois), tous les quatre (même si certains, notamment le plus jeune, se montrent plus rétifs que d’autres) décident de passer à l’action, sans même connaître la cible précisément visée, tenue secrète par le chef de clan. Le scénario, coécrit par Nicolas Boukhrief et le réalisateur Eric Besnard (déjà crédité en tant que coscénariste sur LE CONVOYEUR), s’attache ainsi à suivre, du point de vue de l’infiltré, les derniers jours de la bande jusqu’à la réalisation de l’attentat. Sam, le journaliste, tour à tour complice, témoin des agissements de la cellule, puis indic de première main pour la police (totalement dépassée par l’ampleur du complot), constitue véritablement la porte d’entrée émotionnelle du spectateur.

Disons-le d’emblée, MADE IN FRANCE se situe aux antipodes du grand film à thèse redouté par certains en cette période troublée par la violence des deux attentats et les prolongations successives de l’état d’urgence. Le déroulement du récit est surtout parfaitement cohérent avec la note d’intention rédigée par Nicolas Boukhrief dès 2013, lorsque le cinéaste cherchait vainement à obtenir le soutien financier des institutions cinématographiques françaises, en premier lieu desquelles se trouve le CNC. Le cinéaste raconte la genèse du projet chez Technickart : « Je me souviens de la manière dont les investisseurs se foutaient complètement du film au moment où on venait leur présenter. Ils ne voyaient pas qui ça pouvait intéresser. Pour toucher l’avance sur recettes du CNC, il y a plusieurs tours, nous, on s’est fait éjecter dès le premier… ». Présenté comme un polar, le projet n’intéresse alors personne, précisément parce qu’il s’agit d’un pur film de genre et non d’une grande œuvre réflexive sur les racines ou les développements contemporains du djihadisme en France. « Moi j’ai toujours voulu faire un polar avec ce sujet-là. Le film réaliste, anti suspens, qui allait traiter de l’endoctrinement et de la dérive d’un jeune homme, ne m’a jamais intéressé – même s’il intéressera très probablement le Festival de Cannes ». Si Nicolas Boukhrief rappelle s’être intéressé au sujet à la suite de l’affaire Merah, il a constamment souligné son envie profonde de passer par le truchement du genre, par le canal du thriller, pour toucher la jeunesse : « (…) Il y a un type de public que je refusais de m’aliéner : ces mômes qui regardent des vidéos de propagande djihadiste sur le Net. Ces gamins-là ne lisent pas Le Monde diplomatique. Je me suis dit que si je travaillais le genre du thriller, je serais dans un régime d’images qu’ils seraient susceptibles de regarder ». Dès le départ, le cinéaste a donc eu pour ambition de réaliser, avant toute autre chose, un véritable polar, dont la problématique djihadiste, si elle en constitue la toile de fond explicite et revendiquée, doit venir infuser le genre à proprement parler.

Or, c’est impérativement à la lumière de cette note d’intention que doit être évaluée la structure même de MADE IN FRANCE. En lieu et place d’un questionnement sur le matériau social à partir duquel il se déploie, le récit ne tient finalement qu’en sa déclinaison : présentation succincte des protagonistes et de leurs motivations, plongée rêche dans le quotidien de quatre jeunes qui basculent dans la violence, immersion brutale dans une dérive à fois logique et soudaine, et surtout vrai film coup de poing sans leçon de morale, ni pose distanciée ou artificielle. En réalisant cette pure série B sans fioritures, Nicolas Boukhrief semble animé par les mêmes intentions (toutes proportions gardées) que quelques-uns de ses glorieux aînés : on retrouve cet esprit de concision, cette approche directe du cinéma de John Carpenter, comme on repère par instant la noirceur sociale des œuvres de Samuel Fuller, le grand maître du cinéma de genre frondeur et subversif. Le film de Boukhrief repose ainsi sur de purs archétypes de polar, du jeune sacrifié au chef de clan iconique, en passant par le journaliste perclus de doutes. Toutes ces figures classiques sont mises en lumière par un montage sec, sans aucune digression, et par un thème à la fois sobre et électrique écrit par le compositeur Rob. Le film va droit à l’essentiel, ralliant chacun des passages obligés les uns aux autres sans jamais s’appesantir, tout en érigeant chaque geste comme autant d’étapes discrètement symboliques vers le chemin de mort (de la séparation progressive avec la famille à l’apprentissage des armes, jusqu’à la préparation de la bombe via Internet). Et c’est justement lorsqu’il s’éloigne de cette trajectoire brute de décoffrage et amorce un semblant de recul par rapport au sujet que le film perd subrepticement en intensité. La voix off, par instant surabondante, vient par exemple charger le plan final d’un message réconciliateur lourdement asséné, comme s’il s’agissait de conclure le récit sur une échappée porteuse d’espoir en contradiction avec l’atmosphère anxiogène qui régnait jusque-là. De même, l’ultime travelling arrière sur le foyer rassurant formé par le journaliste et sa femme instaure un semblant de distance avec la thématique, alors même que l’articulation sous-jacente du récit repose justement sur l’immersion complète du spectateur. Par-delà cette note conclusive quelque peu discutable, MADE IN FRANCE reste cependant l’un des meilleurs polars produits dans l’Hexagone ces dernières années, l’incarnation d’un cinéma de genre frontal et couillu, qui tranche avec la production courante. De par sa nature profonde – le traitement d’une problématique sociale, grave et complexe, par le prisme du genre – le dernier long-métrage de Nicolas Boukhrief constitue le prototype même du projet que l’industrie cinématographique française se devrait de soutenir et non de clouer au pilori. C’est pourquoi l’on ne peut que vous intimer de le voir et de le soutenir, ne serait-ce que pour rétablir la vérité et dégonfler la réputation prétendument sulfureuse qui lui colle malheureusement à la peau.

TITRE ORIGINAL Made in France
RÉALISATION Nicolas Boukhrief
SCÉNARIO Éric Besnard & Nicolas Boukhrief
CHEF OPÉRATEUR Patrick Ghiringhelli
MUSIQUE Rob
PRODUCTION Clément Miserez & Matthieu Warter
AVEC Malik Zidi, Dimitri Storoge, François Civil, Nassim Si Ahmed, Ahmed Dramé, Franck Gastambide, Judith Davis, Nailia Harzoune…
DURÉE 89 min
DISTRIBUTEUR Pretty Pictures
DATE DE SORTIE 29 janvier 2016 en E-Cinéma

2 Commentaires

  1. Fest

    C’est sacrément bien écrit tout ça, bravo.

  2. Exarkun

    Vu le film hier soir. Il est brillant. Indispensable. Obligeons les chaines à le diffuser en prime time toutes en même-temps 🙂

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