L’ART DE LA MÉMOIRE

Bien plus qu’un simple déroulé des multiples théories entourant le film SHINING, le documentaire ROOM 237 nous parle surtout de l’obsession qui naît de l’interaction d’une œuvre exigeante avec un spectateur réceptif. Hommage à l’exégèse, dont le moindre mérite est de rappeler le travail intense et souvent contestée des grands artistes, ce documentaire bienvenu aurait pourtant pu s’engager plus loin dans la voie qu’il s’est tracée.

Remarqué pour son court-métrage THE S FROM HELL (voir ci-dessous) qui étudiait avec une ironie non dissimulée les angoisses enfantines provoquées par l’ancien logo télévisuel de la compagnie Screen Gems, Rodney Ascher perpétue cette démarche avec ROOM 237, en apparence un documentaire sur les multiples sens cachés du film SHINING, en réalité une étude de la façon avec laquelle le film de Stanley Kubrick a généré au fil des ans des obsessions remarquables, jusqu’à redéfinir parfois la vision du monde de ses spectateurs/victimes. Pris sous cet angle, ROOM 237 pourrait même rejoindre le documentaire d’Alexandre O’Philippe THE PEOPLE VS. GEORGE LUCAS dans sa peinture inédite de l’impact culturel obsessionnel que provoquent les œuvres de l’imaginaire. Un impact trop souvent moqué ou caricaturé par les médias à sens unique et que l’ergonomie d’Internet (le terreau d’où viennent à la fois Ascher et O’Philippe) a permis d’extraire du malentendu.

Car de la même façon que pour THE PEOPLE VS. GEORGE LUCAS (featuring votre serviteur), une partie des entretiens de ROOM 237 s’est faite via Skype ou en laissant simplement les intéressés s’enregistrer eux-mêmes. Ceux qui se voient le plus favorisés par cette méthode de recoupement/regroupement de propos sont forcément ceux qui maîtrisent déjà les arcanes de la néocommunication. On pense notamment à l’essayiste new-age Jay Weidner, autoproclamé disciple de Fulcanelli et auteur de textes visant à démontrer le caractère alchimique de l’œuvre de Kubrick. Et s’il avance des théories difficilement contestables sur le rapport de Kubrick à la pensée hermétique, Jay Weidner, malgré son pedigree d’auteur et de conférencier, n’est pas celui qui est descendu le plus profondément dans cette mine peu explorée. Le privilège en revient au grand absent de ce documentaire.

Si Rodney Ascher a pris soin d’intercaler à l’image un panneau noir, évoquant le refus d’interview de l’internaute  » Mstrmnd « , c’est pour souligner l’importance de son absence.  » Mstrmnd  » est en effet l’auteur d’une imposante exégèse de SHINING dont toutes les théories ici présentes ne sont au fond que des excroissances. Aussi à l’aise dans les évocations neuropsychologiques que dans les rituels et les symboles des civilisations méso-américaines,  » Mstrmnd  » a soumis l’œuvre de Kubrick à une déconstruction incroyablement inquisitrice en démarrant sur une problématique essentielle : les erreurs incessantes que le film cumule. Quand le cinéaste le plus maniaque de sa génération, légendaire pour son souci du détail, cumule les faux-raccords, les inversions de personnages, les fait évoluer dans des décors à l’architecture parfaitement incohérente, fait disparaître les accessoires ou filme des téléviseurs fonctionnant sans électricité, c’est que quelque chose de significatif est à l’œuvre. Ainsi, c’est  » Mstrmnd  » qui a exposé et expliqué l’omniprésence méso-américaine dans le film et son rapport à la pensée non-linéaire ; c’est lui qui a établi le parallèle entre 2001, L’ODYSSÉE DE L’ESPACE et SHINING ; c’est lui qui a fait constater le rôle de l’effet-miroir dans la narration et suggéré que SHINING pouvait être regardé simultanément en marche avant et en marche arrière, révélant ainsi ses soubassements thématiques.

Tout en constatant les éléments historiques qui allaient ensuite faire le bonheur d’autres théoriciens (le rôle de l’or, les pyramides cachées, la Shoah, la mission Apollo 11, etc.),  » Mstrmnd  » a surtout tenté de démontrer que SHINING était pour Kubrick une tentative d’explorer une nouvelle forme de langage, non-linéaire, non-littérale, dans la lignée de 2001 justement, en travaillant au plus près la stimulation neuropsychologique de son public. Cette théorie unificatrice du mystérieux critique aurait pu donner au documentaire ROOM 237 un supplément de sens, en expliquant l’origine du caractère obsédant – et surtout tardif ! – du culte qui entoure SHINING.

Car il faut se souvenir qu’à sa sortie, le film de Kubrick avait réuni contre lui à la fois les habituels contempteurs (et ils furent nombreux dans sa carrière, ce qu’on a tendance à oublier) mais également ses admirateurs ouvertement décontenancés. Comme si le courageux Stanley, toujours à la pointe technologique, avait conçu son film en plusieurs temps en considérant en 1980 les balbutiements du marché de la vidéo familiale : 1/ une découverte déconcertante de son film en salle – 2/ une gestation de plusieurs mois dans les esprits – 3/ une redécouverte plus alerte à la sortie vidéo – 4/ des retours de plus en plus inquisiteurs sur l’œuvre, à mesure que la reproduction vidéo fait des progrès (le film a véritablement acquis son statut actuel via le DVD). En révélant que le décorticage plan par plan d’une œuvre filmique peut parfois déboucher sur des découvertes vertigineuses, ROOM 237 ne rend pas seulement hommage au travail ultra-méticuleux d’un Kubrick (dont les films se prêtent régulièrement à un tel travail d’analyse), il rappelle le droit imprescriptible à l’exégèse, de la part de n’importe quel spectateur et sur l’objet culturel de son choix, en considérant implicitement qu’il est tout à fait permis d’aller « trop loin », de « sur-interpréter » une œuvre et de se risquer à dépasser les intentions des créateurs si tant est que l’on flaire la présence d’un trésor spirituel en bout de quête.

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Aussi, puisque le documentaire nous y invite, nous nous permettrons ici d’exposer en conclusion notre propre théorie (absente de la toile, à notre connaissance, mais qui avait été effleurée dans les anciens newsgroups consacrés à Kubrick), théorie qui a pour elle d’inclure en son sein les diverses opinions exprimées dans le film ROOM 237. En effet, toute la carrière de Kubrick, et SHINING en particulier, entretient un rapport complexe, à plusieurs facettes, avec le décor et la gestion de l’espace. Et par bien des aspects, la démarche du cinéaste renvoie à « L’Art de la mémoire » tel qu’il fut étudié par l’historienne britannique Frances Yates, un Art que l’on fait remonter au poète de l’antiquité Simonide de Céos et qui consistait, pour les érudits, à créer dans leur propre esprit des lieux de leur choix (villages, rues, maisons, pièces) dans lesquels seraient entreposés, classés, organisés, les multiples idées, les divers ouvrages consultés, sous diverses formes symboliques. Ainsi, l’érudit n’aurait plus qu’à fermer les yeux et évoluer dans son architecture intérieure pour retrouver très précisément l’information qu’il y a placée. Frances Yates a démontré comment cet Art, réservé aux élites étudiantes, s’est peu à peu déplacé vers le milieu artistique, et notamment à l’apparition de l’imprimerie qui ne nécessitait plus de retenir par cœur des centaines d’ouvrages. Dès lors, l’Art de la Mémoire cessait d’être une discipline exotérique pour devenir Art ésotérique, révélant sa présence dans les œuvres de Shakespeare ou des peintres de la Renaissance ou même, plus près de nous, chez Chris Marker. Si l’on considère l’idée que Stanley Kubrick ait pu être familier et initié à cet Art spécifique, alors il n’est pas interdit de considérer que l’hôtel de SHINING est, véritablement, le lieu de la mémoire de Kubrick. Ainsi, toutes les idées qui ont pu obséder l’artiste et dont on trouve des traces dans ses correspondances et ses travaux (la Shoah, l’or de la réserve fédérale, etc.) se retrouveraient naturellement dans l’intense matière symbolique de son film. Cela pourrait signifier que chacun des intervenants de ROOM 237 a entièrement raison de défendre son point de vue et d’attribuer à l’esprit de Kubrick les idées diverses que le documentaire expose…

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NB : Notons un autre grand absent du documentaire : l’analyste Rob Ager et sa théorie troublante et très documentée (voir ci-dessus) sur l’Or et la réserve fédérale dans SHINING.

TITRE ORIGINAL Room 237
RÉALISATION Rodney Ascher
MUSIQUE Jonathan Snipes & William Hutson
PRODUCTION Tim Kirk
AVEC Bill Blakemore, Geoffrey Cocks, Jay Weidner, John Fell Ryan…
DURÉE 1h42
DISTRIBUTEUR Wild Bunch Distribution
DATE DE SORTIE 19 juin 2013

8 Commentaires

  1. Superbe critique ! Il passe dans un cinéma pas loin de chez moi (youhou !) et je vais m’empresser d’aller le voir ! Étant un fan fini de Kubrick je pense ne pas être déçu (en tout cas je l’espère).

  2. styker

    Certains films (je pense à Spielberg depuis le Soldat Ryan ou encore le 13 ème guerrier, mais il y en a bien d’autres), peuvent à mon sens répondre à ce principe en construisant un « monument » dans le sens de « se remémorer ».
    J’y ai vu un peu ça dans Inception aussi.

  3. elzecchio

    Excellent le toutéliage de fin d’article !

  4. Leto

    Room 237 cumule quand même un nombre incroyable de tares :
    – les intervenants qui bafouillent (dont un qui va fermer la porte parce que son môme fait du bruit !!), s’emmêlent les pinceaux, commencent une idée et ne la finissent ;
    – les focus sur des découvertes supra-nazes (« hé, quand le proprio et Jack se sert la main, la lampe fait comme une bite sur le mec, c’est mon passage préféré » « à la fin de la scène, y a le mec qui porte un tapis qui est arrivé au fond de la salle, trop classe ») ;
    – le personal branling et le goût de l’anecdote inutile (« j’ai expliqué ça dans un autre de mes documentaires btw, viendez le voir » « mon prochain documentaire il va être énauhrme, la NASA elle va pas aimer ce que je vais lui balancer dans la tronche d’ailleurs je suis sur écoute ahaha » « mon gamin a fait un rêve et ça ressemblait au fantôme avec le crâne coupé, c’est génial ») ;
    – la rapidité avec laquelle ils passent sur les éléments les plus intéressants (« cette salle elle peut pas exister, vous voyez » « le film évoque les massacres d’indiens » « Stanley Kubrick a filmé Apollo 11 » => oui mais pourquoi, comment, sur quoi tu te fondes pour dire ça !!?), éléments d’ailleurs surtout développés par les grands absents, MSTRMND et Rob Ager.

    Bref, une belle intention de départ mais un beau gâchis à l’arrivée, je trouve.

  5. Frédéric

    La boucle est bouclée:
    http://www.mstrmnd.com/log/2441

    🙂

    • Rafik DJOUMI

      Merci pour le lien Frédéric,
      Fidèle à sa désignation, ce « village global » n’en finit pas de m’étonner.
      🙂

  6. Frédéric

    Heureux d’en avoir été le facteur !

    Hélicoptère !

  7. LordGalean

    une traduction de l’analyse de msntrd, c’est possible pour ceux qui parlent pas la langue de Shakespeare couramment ? 😉 ^^

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