L’ARGENT NE DORT JAMAIS

Nouvelle production HBO, BALLERS est une plongée dans les arcanes du football américain. Créée par Even Reilly et Stephen Levinson (l’un des producteurs de la série ENTOURAGE), BALLERS se focalise spécifiquement sur le rôle prédominant des agents sportifs, prétexte pour investir l’univers fantasque d’un sport gangrené par l’argent, la drogue et le culte du corps. Retour sur une série à la fois putassière et fondamentalement attachante, dont l’équilibre repose principalement sur le jeu de Dwayne « The Rock » Johnson.

Sous-utilisé dans le navrant SAN ANDREAS, discret dans le dernier opus de la franchise FAST AND FURIOUS (il passait les trois quarts du long-métrage à l’hôpital !), Dwayne « The Rock » Johnson trouve enfin un rôle à sa mesure, comparable à celui qui fut le sien dans NO PAIN NO GAIN de Michael Bay. L’ancien catcheur incarne cette fois Spencer Strasmore, une ancienne légende du football américain devenue agent sportif. Sans le sou, avec un train de vie au-dessus de ses moyens (c’est le moins que l’on puisse dire), Spencer, épaulé par son pote Joe, va user de sa célébrité pour élargir son portefeuille de clients. Il devient peu à peu l’agent et le conseiller d’une kyrielle de footballeurs plus irresponsables les uns que les autres, embarqués dans des histoires de fesses, d’alcools et de chantages divers et variés. C’est pourquoi, si vous cherchez une série sérieusement dédiée au football américain, vous pouvez passer votre chemin. BALLERS est aux antipodes d’une œuvre telle que L’ENFER DU DIMANCHE d’Oliver stone, qui, en suivant la relation entre un entraîneur chevronné et une jeune recrue, érigeait le terrain de jeu en métaphore d’une Amérique gangrenée par la violence et la compétition. En revanche, si vous souhaitez vivre les péripéties d’une bande de fêtards obnubilés par le fric et les femmes, BALLERS pourrait vous convenir. Car, d’une toute autre manière que le film de Stone, la série propose, sur un mode potache, d’épouser et d’ausculter l’envers du rêve américain.

Image de prévisualisation YouTube

Dans le sillage d’un film tel que NO PAIN NO GAIN, tous les personnages de la série sont obsédés par le fric et la possession, seuls gages de réussite sociale. Pendant que l’un des clients de Spencer profite de ses revenus pour faire construire son propre bordel, croisement baroque entre la boîte de nuit et la maison close, dans le dos de sa femme, un autre dilapide son pécule en s’achetant le bolide le plus extravagant (et le plus cher) possible, alors même que son compte en banque est à sec (soit le cliché par excellence du sportif bas du front). De même, l’associé de Spencer, supposé tenir fermement la barre de la division sportive de la société, sombre lui-même dans une orgie d’alcool et de drogue lors d’une soirée sur le yacht de son patron, un homme d’affaires sans scrupule qui n’attend qu’un faux-pas de ses employés pour les virer. Bref, aucun personnage ne vient rattraper l’autre : la série déroule ainsi une pléthore d’aventures et de paradis artificiels, qui gravitent en permanence autour du héros incarné par Dwayne Johnson. Annoncée comme cela, l’intrigue de BALLERS semble mince. Cependant, la série, à la fois jouissive et critique à l’égard d’un univers entièrement bâti sur le fric et le règne de l’apparence, parvient à trouver un certain équilibre. Dans un même geste, elle épouse la connerie abyssale de cette richissime bande de bras cassés, incapables de résoudre leurs problèmes autrement que par la force du billet vert, et démonte les arcanes d’un univers intégralement fondé sur l’apparence et le culte de la célébrité. L’un des épisodes illustre parfaitement cette idée, constamment redéployée tout au long de la saison. Ricky Jerrett, l’un des sportifs dont Spencer gère les affaires, connu pour ses sorties nocturnes et sa vie tapageuse, a une aventure avec la mère de l’un de ses nouveaux coéquipiers. Lorsque ce dernier l’apprend, c’est évidemment la guerre ouverte, à coups de petites phrases et de farces de très mauvais goût. Pour se faire pardonner, Ricky ne trouve rien de mieux que de l’inviter, avec toute sa tribu de potes, dans un bar à strip-tease : comme si sortir le carnet de chèques pour assurer cette soirée de débauche devait suffire à souder leur amitié virile. Ce mode de règlement des conflits se trouve constamment décliné : la seule méthode pour mettre fin à un problème consiste à payer (c’est d’ailleurs en simulant la corruption d’un flic que Ricky parvient à solder les comptes avec son coéquipier) ou à mentir (y compris à sa propre femme).

Ainsi, la réussite de BALLERS tient dans le ton qu’elle emploie pour mettre en scène l’artificialité de cet univers. Sans prendre ses personnages de haut, les créateurs de la série sont parvenus à rendre attachante une galerie de types a priori antipathiques. L’air de rien, chacun d’entre eux vient peu à peu enrichir un monde artificiel, donner du contenu à un ensemble marqué par la vacuité et la veulerie. Et c’est sans aucun doute The Rock lui-même qui symbolise le mieux cette réussite, successivement montagne de muscles drapée dans des habits de créateurs, puis grand frère spirituel et conseiller conjugal pour des athlètes dont l’intelligence ne saute pas franchement aux yeux. L’acteur joue parfaitement de la multiplicité de ces registres : il incarne à la fois l’ancien sportif, roué aux mensonges et aux excès de ce mode de vie (qu’il épouse encore largement), et l’agent sportif, conscient du recul qu’il possède, désireux d’apporter sa sagesse, aussi maigre soit-elle. Or, la série ne scinde jamais ces deux positions, faisant s’entremêler la stupidité congénitale des protagonistes et leur désir d’en sortir, sans qu’ils ne comprennent que le dollar ne pourra, par définition, jamais permettre d’y parvenir. En maintenant ce curieux paradoxe, BALLERS suscite une véritable empathie à l’égard de ces enfants gâtés, jusqu’à un dernier épisode en forme de happy end pour chacun d’entre eux. Une satiété forcément transitoire et illusoire : le principe même de la série ne peut que relancer la folie dépensière, la mécanique de la pulsion et le désir de jouissance au cœur de ce monde de paillettes. Car si l’argent ne dort jamais, il ne peut jamais profiter à tout le monde.

BALLERS – SAISON 1 est diffusé sur OCS City et disponible en replay jusqu’au 22 septembre prochain.

Pas encore de commentaire

Laissez un commentaire