L’ARCHE PERDUE

Dieu, las des turpitudes de l’homme, décide de faire table rase de sa création et de jeter un déluge torrentiel sur l’humanité mais il choisit néanmoins l’honnête Noé pour sauver les espèces animales innocentes de cette catastrophe et refonder un nouveau monde sur de bonnes bases. Cet épisode de la Bible, parmi les plus célèbres de l’Ancien Testament, Darren Aronofsky souhaitait le porter à l’écran depuis longtemps. Malgré cet investissement sur la longueur, il en résulte un film pourtant bancal et timoré. Explications.

On ne peut pas enlever à Darren Aronofsky sa volonté répétée de s’intéresser à des sujets difficiles et complexes. Il le prouve encore une fois avec ce NOÉ adapté de la vie du patriarche biblique (et accessoirement d’une bédé dont il avait déjà co-écrit le scénario), un épisode du Livre déjà traité à plusieurs reprises au cinéma avec, il faut bien le dire, un certain manque d’inspiration (même le grand John Huston s’y était cassé les dents). En ces temps de blockbusters lénifiants et de Marvelades déclinables à l’infini, on peut être séduit par un tel projet, qui tente le pari du grand spectacle moderne ancré dans une matière narrative vieille comme le monde. On ne peut pas non plus retirer au cinéaste son intérêt pour ce sujet, vu que le personnage de Noé le fascine depuis son adolescence et qu’il tente de l’adapter au cinéma depuis les débuts de sa carrière. Toutefois, on pouvait légitimement se demander si la personnalité artistique tape-à-l’œil du réalisateur, habitué aux louanges des festivaliers et de la critique installée, pourrait épouser un sujet aussi universel et populaire (rappelons que l’épisode du Déluge est commun à plusieurs religions monothéistes à la surface de la Terre). Et, pour une fois, il faut reconnaître qu’Aronofsky a plutôt tendance à mouiller la chemise et à se mettre au niveau de son sujet. En témoignent une poignée de scènes casse-gueule et pourtant habitées, comme ce vol d’un couple d’oiseaux depuis les confins de la Terre débouchant au final sur le dévoilement du chantier de l’Arche de Noé. Mais ces quelques moments inspirés surnagent néanmoins difficilement au milieu d’un film dont le principal défaut reste d’avoir constamment évité d’aller jusqu’au bout de sa prise de risques.

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En fait, si Aronofsky a clairement tenté de montrer une certaine fidélité à l’égard de son matériau d’origine tout en le développant (l’épisode de l’Arche tient à peine sur quatre pages dans la Bible), on se demande finalement à plusieurs reprises quel est le film que le cinéaste a voulu faire. Entre le spectacle biblique aux relents de film catastrophe et le drame familial en huis clos, le mélange peine à prendre. La faute à une approche globale forte et assumée qui manque cruellement sur un sujet aussi « bigger than life ». On se retrouve donc avec des scènes de pure fantasy évoquant irrésistiblement des tableaux à la Peter Jackson – les géants de pierre que sont les Nephilim repoussant l’attaque des humains à grands coups de gnons dévastateurs – voisinant avec un traitement beaucoup plus réaliste et elliptique d’autres éléments, comme ces costumes à la coupe digne d’un western post-apocalyptique à la MAD MAX. Aronofsky choisit ainsi de représenter la chute d’anges déchus en mettant les deux pieds dans une imagerie surnaturelle frontale tandis qu’il se refuse à représenter Dieu de quelque manière que ce soit (lorsque Noé se retrouve à questionner un ciel désespérément vide de tout signe, on frôle même une spiritualité pascalienne – celle du Dieu caché – totalement hors-sujet) ou à traiter la chronologie biblique dans toute sa démesure (Noé et sa famille vieillissent à l’écran de manière réaliste alors que, dans la Bible, le patriarche meurt à l’âge de 950 ans). On en arrive même à évoquer lors de l’épilogue le concept augustinien du libre-arbitre, injectant au forceps de la théologie dans un récit pré-théologique. Sans doute dans le but d’adoucir un personnage jugé trop dur pour le public moderne (on le voit quand même laisser mourir sciemment des milliers d’innocents dans les eaux du déluge divin) mais c’est finalement là que le bât blesse et que le projet avoue son impuissance à incarner un imaginaire aussi massif et intimidant.

Lors d’une séquence où Noé raconte l’histoire de l’humanité à son clan, décrivant la méchanceté et la violence des hommes qui ont fini par dégoûter le Créateur de ses créatures, Aronofsky installe une sorte de frise temporelle dans laquelle des soldats de toutes les époques – y compris la nôtre – répètent inlassablement le geste meurtrier fondateur de Caïn. En adoptant ce genre de procédé narratif grossier, le réalisateur dévoile son intention puérile de s’adresser à notre époque avec une absence de subtilité patente, déniant du même coup le caractère universel et la puissante charge métaphorique propres à un récit qu’il est censé illustrer et qui a prouvé sa pérennité dans l’imaginaire collectif mondial. Au final, NOÉ est donc un film certes pas honteux mais qui pèche clairement par son manque de courage et de confiance, ainsi que par une fâcheuse tendance à offrir à tout prix du sens à un public contemporain qu’il juge inapte à ressentir la richesse symbolique d’une matière plurimillénaire. Au-delà de ses quelques moments payants, le film de Darren Aronofsky prouve surtout, une fois de plus, qu’il semble de plus en plus difficile, dans notre monde occidental sécularisé, de ranimer le sens du merveilleux et la puissance d’évocation contenus dans les récits fondateurs des grandes religions, désormais plus ou moins déconnectés de notre vision du monde. Ce que, a contrario, nos semblables orientaux (qu’ils soient Indiens, Japonais, Chinois ou autres) semblent n’avoir aucun mal à faire.

PS : Je dédie cette critique à Thomas Cappeau, le Noé de Capture Mag. 😉

TITRE ORIGINAL NOAH
RÉALISATION Darren Aronofsky
SCÉNARIO Darren Aronofsky et Ari Handel
CHEF OPERATEUR Matthew Libatique
MUSIQUE Clint Mansell
PRODUCTION Darren Aronofsky, Scott Franklin, Arnon Milchan et Mary Parent
AVEC Russell Crowe, Jennifer Connelly, Ray Winstone, Anthony Hopkins, Emma Watson, Logan Lerman…
DURÉE 2h18
DATE DE SORTIE 9 avril 2014

 

1 Commentaire

  1. tangoche

    En ce qui concerne le « concept du Dieu caché », il me semble que celui ci existe dans la « Bible » et se justifie par le doute qui étreint un Noé mésinterprétant le message de Dieu en occultant le Miracle fait sur Ila.

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