L’ADIEU AU LANGAGE

BAD WORDS n’est pas une comédie comme les autres, et rien que pour cela, elle mérite notre attention. Malheureusement, pour son premier film en tant que réalisateur, Jason Bateman embauche la mauvaise personne pour porter un tel scénario et un tel personnage principal sur les épaules : lui-même !

Agitateur ordurier au comportement passif-agressif pathologique, Guy Trilby (Jason Bateman) a trouvé une faille dans les règles d’un concours d’orthographe d’ordre national, ce qui lui permet de participer en tant qu’adulte à une compétition réservée à des jeunes élèves d’école primaire. Son style flamboyant et grossier lui vaut le mépris des parents d’élèves qui cherchent à garantir l’avenir de leurs enfants, tandis que le docteur Bowman (Philip Baker Hall), l’homme responsable de la compétition, voit sa présence au concours comme un affront personnel qu’il souhaite laver avant le jour de la finale. Mais Guy Trilby est-il vraiment là pour gagner le concours ? Pour se faire remarquer ? Pour empocher la somme promise au vainqueur ? Ou tout simplement pour régler un différent humiliant ?

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Au cœur de BAD WORDS, il y a d’abord un scénario d’Andrew Dodge à l’écriture étonnamment cohérente, puisqu’en substance, le film évoque l’importance du « rayonnement social » et ce que chacun est prêt à faire pour y parvenir, ou pour l’offrir à sa progéniture. De manière assez intéressante, la construction du récit se fait donc dans une certaine opposition des valeurs, étant donné que le trublion Guy Trilby est perçu par l’institution contre laquelle il se dresse comme un tricheur susceptible d’exploiter son expérience d’adulte pour gagner sans effort, là où le spectateur perçoit clairement le personnage comme un outsider opprimé autrement plus sympathique que ses adversaires, car se souciant moins des conventions sociales justement. Sur le papier, le rapport familial que le personnage va nouer avec Chaitanya, un jeune concurrent surdoué, n’est d’ailleurs pas forcément développé dans le but de rendre le personnage plus aimable, mais plutôt de mettre l’emphase sur ses manques affectifs de manière assez conséquente. Les enjeux du film sont tels que les rapports humains sont écrits dans une logique d’exploitation d’autrui, ce qui caractérise finalement assez bien les personnages par rapport à leur milieu social, et ce jusque dans les petits intermèdes féroces où Guy profite de la naïveté de ses jeunes concurrents pour les déstabiliser et les faire éliminer un par un. Les dialogues sont incisifs, les situations cruellement amusantes et les personnages ont une consistance qui dépasse les enjeux souvent primaires de la comédie américaine : alors que manque-t-il à BAD WORDS pour imposer la qualité de son écriture ?

La réponse est ironique, étant donné qu’elle tient dans la présence de Jason Bateman, principal instigateur du projet puisqu’il cumule les casquettes de producteur, de tête d’affiche et, pour la première fois, de réalisateur sur le film. Connu pour la série ARRESTED DEVELOPMENT, Bateman a souvent été employé pour son allure de monsieur-tout-le-monde, idéal pour interpréter les rôles de conciliateur, un emploi assez contraire à la nature perturbatrice du personnage de Guy Trilby. Il suffit de jeter un coup d’œil sur sa filmographie pour comprendre que le rôle dans cette célèbre série a plus ou moins conditionné son image publique pour les années à venir, et le comédien n’a d’ailleurs jamais vraiment rien fait pour en sortir… jusqu’à BAD WORDS. Sa retenue naturelle et son comportement plus timoré ont tendance à rendre le personnage de Guy plus sympathique qu’il n’en a vraiment besoin, y compris dans les moments les plus embarrassants que lui réserve le scénario. Sans aller jusqu’à prétendre que BAD WORDS aurait pu tutoyer la série EASTBOUND & DOWN (KENNY POWERS chez nous) dans l’apologie d’un protagoniste principal totalement irrécupérable, il convient de dire que le résultat final avait les moyens d’être plus acerbe et plus cruel, donc d’être plus pertinent et plus drôle. Même s’il tente de toute évidence de sortir le projet de l’ornière de la comédie de studio classique, jusque dans des choix stylistiques assez incongrus (on pense notamment à cette lumière sombre et à l’emploi fréquent du SteadyCam), Jason Bateman tend néanmoins à arrondir les angles, à la fois par sa présence devant la caméra et par sa façon d’exploiter le sujet derrière la caméra. Le résultat est sympathique mais c’est bien le problème justement : il aurait dû être plus froid, plus radical, plus inattendu. Il aurait dû agir comme un pavé dans la mare et provoquer quelques syncopes aux membres des ligues parentales. Au lieu de ça, le propos de BAD WORDS passe finalement comme une lettre à la poste, et c’est bien le plus gros défaut de cette comédie qui avait tout pour être plus mémorable.

TITRE ORIGINAL Bad Words
RÉALISATION Jason Bateman
SCÉNARIO Andrew Dodge
CHEF OPÉRATEUR Ken Seng
MUSIQUE Rolfe Kent
PRODUCTION Ted Hamm, Mason Novick, Jason Bateman, Jeff Culotta & Sean McKittrick
AVEC Jason Bateman, Kathryn Hahn, Rohan Chand, Philip Baker Hall, Allison Janney…
DURÉE  89 min
ÉDITEUR Universal Pictures Vidéo
DATE DE SORTIE  07 octobre 2014 (en DVD et Blu-ray)

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