LA TÊTE HAUTE

Après le très viscéral BALADA TRISTE, Álex de la Iglesia revient avec ce qui semble être une comédie contemporaine plus sage d’apparence, presque mineure comme le diront certains. Il n’en est rien : malgré son pitch improbable, UN JOUR DE CHANCE est un vrai mélodrame latin, porté par une ligne directrice pure, émouvante et d’une grande dignité, émanant de la personnalité hors norme du réalisateur.

Le public français a quand même de la chance, c’est le cas de le dire : malgré des sorties en catimini, tous les films d’Álex de la Iglesia finissent par atterrir dans nos salles ou presque, comme c’est le cas d’UN JOUR DE CHANCE cette semaine. Il est donc possible de suivre l’évolution du cinéaste de manière presque régulière, au gré de ses humeurs cinématographiques. De cette manière, et si l’on excepte éventuellement un CRIMES À OXFORD trop calculé pour être totalement honnête, il est possible de constater à quel point Álex de la Iglesia porte ses films sur ses épaules, avec toute la souffrance artistique qu’il s’impose pour les rendre totalement personnels. À ce titre, UN JOUR DE CHANCE est très intéressant, car le projet naît d’un scénario américain écrit par Randy Feldman, l’auteur des immortels TANGO & CASH, CAVALE SANS ISSUE ou encore LE FLIC DE SAN FRANCISCO. On est loin du cinéma de Billy Wilder, auquel Álex de la Iglesia se réfère pourtant ici. Il n’est donc pas vraiment étonnant que le point de départ du film soit totalement absurde, puisqu’il raconte comment un ancien pubard au chômage, rejeté par ceux dont il a fait la fortune, est projeté dans une situation abracadabrante dont il va essayer de tirer un profit financier, au péril de sa vie. En visite dans un musée en pleine rénovation, Roberto se retrouve paralysé après avoir survécu à une chute spectaculaire : une tige de métal s’est logée dans son crâne, et les médecins ne veulent pas se risquer à la lui retirer, de peur d’en faire un légume, ou pire encore, de le perdre sur le billard. Sa situation émeut tous les médias du pays, qui se précipitent comme des charognards pour en récupérer l’exclusivité. Contre l’avis de sa femme Luisa, Roberto tente de faire monter les enchères pour s’assurer une retraite tranquille.

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Depuis ACTION MUTANTE, son tout premier film, la critique féroce des médias est une thématique attendue chez Álex de la Iglesia. Et dans UN JOUR DE CHANCE, il s’en donne évidemment à cœur joie. Mais si le chaos complet généré par la situation de Roberto sied bien au réalisateur – notamment lorsqu’il filme la précipitation des journalistes prêts à se manger des murs pour un scoop – ce n’est que pour mieux faire ressortir la figure matriarcale de Luisa, superbe personnage féminin interprété avec conviction par Salma Hayek. Très intelligemment, Álex de la Iglesia détourne l’attention du spectateur de son protagoniste immobilisé, pour capter les tourments de sa femme, constamment sollicitée par les rapaces qui souhaitent capitaliser sur la situation dramatique de son mari. Et le personnage de femme aimante – mais en retrait – du début du film révèle ainsi sa propre nature dans cette situation de crise familiale, imprimant d’ailleurs le changement de ton progressif du film. UN JOUR DE CHANCE passe ainsi d’une petite satire sociale pertinente mais attendue, à un mélodrame poignant qui sait tirer partie de la dignité de son véritable personnage principal pour créer une connexion inattendue avec le spectateur. La grande force du film réside donc dans cette empathie naturelle et même universelle (les bienfaits d’un scénario américain ?), qui contraste avec les thématiques typiquement espagnoles de MORTS DE RIRE ou encore BALADA TRISTE. Moins fou et moins chaotique que ce dernier, UN JOUR DE CHANCE s’inscrit plutôt dans la veine défaitiste mais profondément humaine d’un 800 BALLES. Le sentiment n’est pas forcément rare chez Álex de la Iglesia, si ce n’est que la férocité de son propos prend généralement le dessus. Mais s’il fallait une preuve ultime de la sagesse dont le cinéaste fait preuve ici (en opposition à sa colère généralement salvatrice), il faudrait se pencher sur le titre original du film, qui pourrait se traduire par « L’étincelle de la vie ». Dans le film, il s’agit du slogan publicitaire pour Coca Cola qui a fait la gloire passée de Roberto. En sous-texte, il s’agit bien évidemment de Luisa, celle qui ne l’abandonne pas, alors que tout le monde considère qu’il est déjà mort et enterré. Et en s’autorisant tout simplement à ne pas brocarder outre-mesure ces publicitaires qu’il déteste cordialement, Álex de la Iglesia révèle ainsi la connexion entre ses deux personnages principaux, en même temps qu’il fait ressortir le rôle primordial de Luisa dans son couple. Et quand le titre d’un film révèle plusieurs degrés de lecture, c’est là que le spectateur se rend compte qu’il a affaire à une œuvre pleine. Mineure, comme dirait l’autre ? Ben voyons !

TITRE ORIGINAL La Chispa de la Vida
RÉALISATION Alex de la Iglesia
SCÉNARIO Randy Feldman
CHEF OPÉRATEUR Kiko de la Rica
MUSIQUE Joan Valent
PRODUCTION Andrés Vicente Gómez, Ximo Pérez.
AVEC Salma Hayek, José Mota, Blanca Portillo, José Luis Galiardo, Carolina Bang…
DURÉE 95 mn
DISTRIBUTEUR Distrib Films
DATE DE SORTIE 12 décembre 2012.

3 Commentaires

  1. Tranquillo Barnetta

    Et quand le critique en vient à en faire autant sur le titre, c’est qu’il sait plus quoi trouver pour défendre un film pourtant bien moyen.
    J’adore De la Iglesia mais son cinéma c’est avant tout de la folie et une liberté hors du commun. Ses films sont des billes de flipper. Un jour de chance est quand même unilatéral, caricatural et surtout ultra-mécanique. Le début est pas mal mais à partir de l’accident on est sur des rails.

  2. Le fils de Koff, moins con que le père

    Tranquillo, j’avoue que pour ma part je suis plutôt d’accord avec le Stéphane. Je sors tout juste du film qui je dois dire m’a franchement plu, et je trouve ça très classe que Iglesia passe de Balada Triste à ça. Je suis totalement rentré dans le film, j’ai trouvé ça très drôle et en même temps hyper touchant.

    Sinon c’est vrai que le film reprend le même schéma et la même construction que LE GOUFFRE AUX CHIMERES de Billy Wilder (gros chef d’oeuvre soit dit en passant) dont il est une sorte de remake, mais la tonalité est si différente que LA CHISPA DE LA VIDA fonctionne à plein. Et Salma Hayek est super. Enfin j’ai adoré quand les piliers se mettent à tomber !

    Sinon Stéphane tu sais si le film a marché en Espagne ?

    PS : pas d’article sur THE HOBBIT ?

  3. david bergeyron

    GOLLUM ! GOLLUM !

    😉

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