LA TÊTE À L’ENVERS

En salles depuis le 16 juillet, TRANSFORMERS : L’ÂGE DE L’EXTINCTION nous permet de faire un point sur le cinéma de Michael Bay, et surtout sur la façon dont son œuvre est totalement sous-estimée par la critique, à tort selon nous.

L’œuvre de Michael Bay est fascinante sur plusieurs points, et l’un d’entre eux dévoile un paradoxe cinématographique qui mérite qu’on s’y attarde : celui du divorce constant entre le public et la critique. On ne parle pas ici d’un phénomène de mode éparse, d’un carton unique et consensuel à la manière d’un INDEPENDENCE DAY qui ne pouvait finalement pas fonctionner dans un autre contexte que celui de sa sortie. Non, depuis bientôt 20 ans maintenant, Michael Bay cumule les succès publics qui ont graduellement imposé une patte visuelle affirmée et reconnaissable entre mille. Cela arrachera sûrement la gueule de ses détracteurs de lire ça, mais c’est un fait : on reconnaît une œuvre de Michael Bay en quelques images, de la même manière qu’on reconnaît un film de Stanley Kubrick, Steven Spielberg ou David Fincher. Et peu importe que l’on apprécie ou pas son travail, Michael Bay a le public derrière lui sur chaque projet qu’il entreprend en tant que réalisateur, puisque même les quelques ratés commerciaux de sa carrière finissent par devenir des bonnes affaires (c’est le cas de THE ISLAND par exemple, son seul bide recensé). Depuis qu’il œuvre dans la franchise TRANSFORMERS, le cinéaste est devenu l’homme qui valait 3,5 milliards de dollars au box-office, et chaque nouvel opus a beau ramasser les pires critiques de l’univers, le public continue de se déplacer en masse. La preuve : TRANSFORMERS : L’ÂGE DE L’EXTINCTION continue de cartonner dans les salles du monde entier au moment même où vous lisez ces lignes, et risque bien d’être le film le plus vu cette année. Il est peut-être difficile de donner la parole à ces chiffres, mais cette véritable fidélité à une marque visuelle très prononcée ne démontre-t-elle pas que le public est satisfait par ce qu’il va voir en salles, au point de repasser à la caisse avec une régularité constante ? Les détracteurs pourront toujours arguer qu’il est très difficile de trouver des spectateurs qui admettent apprécier le cinéma de Michael Bay, et c’est vrai. La nature profondément immature des films du bonhomme est telle qu’il faut pouvoir assumer le repli régressif qu’ils suscitent, notamment dans une discussion à teneur culturelle. Toujours est-il que le cinéaste propose une imagerie – et de fait, une voix – véritablement unique dans le cinéma actuel, et cette voix est suivie et écoutée en masse, à tel point qu’elle va forcément avoir des répercussions sur l’évolution (ou la régression, c’est selon) du médium. Apparemment, cela n’empêche pas forcément les critiques et autres leaders d’opinion de ne pas faire leur travail, la preuve en est avec le traitement de TRANSFORMERS : L’ÂGE DE L’EXTINCTION dans la presse américaine ou européenne. Entre les critiques dont les minces arguments sont présentés sous forme de bullet points (pfiou, c’est chiant de faire des phrases), celles qui optent pour le ton d’un débile mental ou encore celles qui affirment bien haut que le film marche uniquement parce que le public est complètement con, il semblerait que tout ce beau monde se soit passé le mot pour nier la validité artistique du film. Ou du moins pour éviter de le traiter comme n’importe quelle autre actualité aurait été traitée.

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Évidemment, après trois premiers films à la narration chaotique, on peut se demander ce qui intéresse encore Michael Bay dans la franchise TRANSFORMERS. Certains répondront le pognon (et accessoirement, une obligation contractuelle liée à la mise en chantier du formidable NO PAIN NO GAIN), ce qui est probablement vrai puisqu’on ne lâche pas facilement une manne financière aussi juteuse. Mais à la vision de ce quatrième opus, il semble évident qu’il ne s’agit plus vraiment d’une collaboration et que le réalisateur est désormais seul maître à bord. On se doute bien que ce n’est pas tout à fait le cas dans les faits, mais dans la conception de TRANSFORMERS : L’ÂGE DE L’EXTINCTION c’est tout comme, tant il semble cette fois livrer sa version de la franchise de manière littérale. Steven Spielberg avait eu le nez creux en proposant l’adaptation cinématographique de TRANSFORMERS à Michael Bay, dont le style s’accorde parfaitement à la superficialité du matériau d’origine, au point d’en magnifier les fondamentaux. Mais au milieu des transformations de véhicules, des robots géants qui se foutent sur la gueule et des explosions de plus en plus massives, il y avait aussi les obligations mises en avant par le producteur Spielberg : un simple coup d’œil sur la carrière de Michael Bay devrait nous indiquer que le réalisateur de BAD BOYS n’a pas pour habitude de filmer des ados mal dans leur peau. De fait, la gaucherie touchante de Shia LaBeouf semble avoir été imposée par Steven Spielberg, tout comme sa relation avec l’outcast Bumblebee (sa façon de communiquer à travers des extraits de films est d’ailleurs une idée « spielbergienne » en diable), qui est au cœur de la première trilogie. Mais ce qui fonctionne peut-être dans le premier film est rapidement abandonné dans les suites, à tel point que Michael Bay ne semble plus du tout se soucier du parcours de ses deux protagonistes dans TRANSFORMERS : LA FACE CACHÉE DE LA LUNE (le précédent opus sorti en 2011), film dont l’enjeu principal consistait ironiquement à trouver un emploi au personnage de Shia LaBeouf. De toute évidence, l’emploi du beefcake Mark Wahlberg dans ce quatrième opus implique beaucoup plus qu’un changement de casting pour le comédien principal : c’est toute l’habituelle philosophie testostéronée de Michael Bay qui reprend ses droits sur une franchise qu’il a grandement aidé à faire sortir de l’oubli. Peut-être que le triangle formé par Marky Mark, le personnage de sa fille interprété par Nicola Peltz et son petit copain joué par Jack Reynor (alias Mini-Marky Mark) rappelle un peu trop celui d’ARMAGEDDON, mais ces enjeux simples ont le mérite d’impliquer le spectateur consentant dans un spectacle relativement cohérent, du moins pour une mythologie et une franchise aussi bordélique que celle de TRANSFORMERS. Tout est à l’avenant dans ce quatrième opus, de l’ouverture du film qui propose là encore une relecture amusante de l’introduction d’ARMAGEDDON à l’Americana outrancière aux relents post-11 septembre (à travers le souvenir de la destruction de Chicago dans le climax du troisième opus), en passant par la caractérisation des Autobots, qui deviennent des figures plus mémorables dans leur représentation anthropomorphique que motorisée, comme c’est le cas avec Drift, un samouraï à la rigueur solennelle ou encore Hound, ce trooper surarmé qui fume des cigares métalliques. On le voit, un tel cadre méta-burné ne laisse finalement pas beaucoup de place aux protagonistes bringuebalants comme Bumblebee, réduits à l’état de silhouettes combattantes au milieu des explosions encore plus grosses, des poursuites encore plus longues et des transformations encore plus… heu, transformables. Et même si le cinéma ultra-énergique et épuisant de Michael Bay a cette tendance à tout annihiler sur son passage, y compris les règles cinématographiques les plus élémentaires, il est évidemment permis au terme de quatre épisodes (soit l’équivalent de 10 heures de film, c’est LA CONDITION DE L’HOMME à la sauce Miguel !) de parler de formule, ou du moins d’un cadre qui sied parfaitement au réalisateur. Mais encore une fois , même dans une production qui peut tourner au procédé, le cinéma de Michael Bay n’appartient à personne d’autre que lui, et c’est pourquoi il est finalement le seul à se permettre des digressions assez noires, comme ce passage étonnant et anxiogène où il se décarre le seul sidekick comique du film sans prévenir, pour ne jamais le remplacer en cours de route. Un cas totalement unique dans le cadre d’un gros blockbuster conçu pour tabasser toute la concurrence au box-office, et un exemple parmi beaucoup d’autres qui démontre que TRANSFORMERS : L’ÂGE DE L’EXTINCTION reste avant toute chose un film de Michael Bay, de manière organique.

L’an prochain, Michael Bay fêtera ses vingt ans de carrière au cinéma, avec un succès quasi-incomparable dans le contexte toujours changeant du cinéma hollywoodien actuel. Autant dire que chacun s’est déjà fait une idée sur la qualité de son travail et que les opinions ne risquent pas vraiment de changer, quand bien même l’évolution filmique du cinéaste depuis ses débuts est belle et bien évidente. Certes, il est très difficile de se débarrasser du fond peu recommandable et immature de ses films, tout comme il est très difficile de rassembler ses esprits après 2h45 de matraquage visuel intensif. Et il est impossible de ne pas reconnaître que Michael Bay lui-même est le premier à se foutre totalement de la cohérence interne de ses histoires (sauf cas exceptionnel, comme NO PAIN NO GAIN récemment), préférant miser avant toute chose sur l’aspect purement sensitif de sa mise en scène, en apportant un soin maniaque à la composition de ses plans, de plus en plus dingues à chaque nouveau film. Mais de toute évidence, c’est le ressenti du moment présent qui compte plus qu’autre chose dans le cinéma de Michael Bay, comme s’il fallait à tout prix extraire l’essence d’une image avant de passer rapidement à la suivante. On peut appeler ça du cinéma « carte postale », pour résumer de manière schématique. Mais sans la condescendance, on peut aussi considérer que la persistance rétinienne provoquée par certaines de ses images les plus mémorables tient plus volontiers de l’ordre de l’exaltation du moment présent, donc de la fabrication du pur souvenir, de fait un sentiment qui s’accorde volontiers à la mémoire cinéphilique. Ceci expliquerait probablement la popularité de son style hyperbolique, plus volontiers porté sur la stimulation émotionnelle. Ce choix drastique ne garantira certainement pas à Michael Bay une place de choix au panthéon des cinéastes recommandables. Mais cela n’est pas une raison valable pour nier son évidente influence, à plus forte raison quand il œuvre dans le cinéma de divertissement tous publics qui s’adresse principalement aux personnes qui vont grandir devant ses images les plus marquantes. Que ses détracteurs se le disent : l’histoire du cinéma est appelée à se répéter, et de ce chaos assourdissant naîtront très probablement les perles du cinéma de demain. Et qu’on apprécie ou pas le cinéma de Michael Bay, cela mérite tout de même le respect.

TITRE ORIGINAL Transformers : Age of Extinction
RÉALISATION Michael Bay
SCÉNARIO Ehren Kruger
CHEF OPÉRATEUR Amir Mokri
MUSIQUE Steve Jablonsky
PRODUCTION Don Murphy, Lorenzo di Bonaventura, Tom DeSanto & Ian Bryce
AVEC Mark Wahlberg, Nicola Peltz, Jack Reynor, Stanley Tucci, Titus Welliver, Kelsey Grammer, Bingbing Li…
DURÉE 165 mn
DISTRIBUTEUR Paramount Pictures France
DATE DE SORTIE 16 juillet 2014

9 Commentaires

  1. David

    On reconnait aussi le « cinema » de Uwe Boll dés les 1ères images 😉

  2. Ce que je peux plus avec Michael Bay c’est son montage : il est en effet capable de faire des très jolis plans, et niveau SFX ses films se posent-là, mais c’est tellement monté cut, ça bouge tellement dans tous les sens qu’on a que trop rarement l’occasion de profiter de la générosité de ce qu’il y a à l’écran. C’est extrêmement frustrant.

  3. Jack

    Je me demande depuis quelques films de Bay s’il n’aura pas un genre de carrière semble à celle de Tony Scott. De films populaires mais racoleurs à des choses plus personnelles. La voie est déjà engagée avec No Pain No Gain (dont le plus gros défaut amha est la structure scénaristique).
    Une fois plus âgé, il expérimentera sa mise en images dans des scenarii qui tiennent la route, ou des remakes qu’on lui confiera. Il aura peut-être son Man On Fire… un jour. 😉

  4. Moonchild

    Michael Bay serait donc un auteur, après tout pourquoi pas, cela peut se défendre (une certaine cohérence et continuité dans son approche narrative, ses thématiques, son style formel). Mais quel auteur médiocre, tout comme feu Tony Scott (vu qu’un commentaire y faisait allusion).
    Après, je ne vais pas m’étendre sur ce 4ème opus, bouillie scénaristique et visuelle à l’égal des 3 premiers.
    Une image me vient en tête pour ce film (et les autres purges de Mr Bay) : un poulet à qui on vient de trancher la tête et qui s’agite, court en tous sens de manière incohérente avant de rendre l’âme pitoyablement …

    Personne n’aurait oser, Capture mag l’a fait : défendre (un peu) Michael Bay et descendre The Raid 2 (petite pique gentillette pour un site que j’apprécie).

  5. jackmarcheur

    Un jour, Bay va arrêter son montage cut et nous pondre un long metrage avec un seul plan sequence. et là tout le monde l’aura dans le baba.

    ceci dit je n’ai jamais vu un seul transformers, mais j’ai adoré son seul bide The Island.

  6. Yann

    Excellente critique, et merci Stéphane de rendre justice à Michael Bay 🙂

  7. shai-ullud

    On peut trouver mille reproches à faire à Michael Bay, je crois que la vérité (enfin la mienne) c’est que dans son style de film bourrin no-brain qui explose tout partout, il n’a aucune concurrence. Selon l’humeur du moment, on dira « tant mieux » ou « tant pis ».

  8. Dick Laurent is dead

    Alléluia ! Très bon article, surtout que je pense la même chose ^^

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