LA TENDRESSE DES MAUDITS

Adapté d’un roman culte de Larry Brown, JOE est une œuvre puissante, notamment parce qu’elle est nourrie des expériences passées de ses principaux instigateurs.

Il émane de JOE un parfum putride de fin du monde. Non pas celle, grandiose et d’une violence expiatrice, provoquée par un désastre de proportion biblique, mais une apocalypse sourde qui chemine tranquillement, mais inéluctablement, vers la fin du monde. Situé dans les recoins les plus pourris de l’Amérique white trash, ce film, hautement anxiogène, n’est ainsi peuplé que de pauvres hères s’alimentant de la pourriture qui les cerne, la plupart du temps en se parasitant les uns les autres. À ce titre, le métier du héros-titre ne laisse aucun doute sur le mode de fonctionnement de cet univers aux abois : ancien taulard tentant de juguler la colère qui le ronge, Joe (Nicolas Cage) emploie illégalement une poignée de sympathiques traîne-savates pour empoisonner des forêts, au profit de pépiniéristes peu scrupuleux. Personnalité respectée, ou crainte, de ce microcosme, Joe, en réalité, survit plus qu’il ne vit : son existence est dénuée d’émotion, de projet, pour tout dire de sens. Jusqu’au jour où survient dans son morne quotidien l’innocence incarnée : Gary (Tye Sheridan, vu dans MUD et TREE OF LIFE), un adolescent miraculeux puisqu’il semble encore attendre quelque chose de son avenir. Une pépite d’espoir qui brille d’un éclat d’autant plus aveuglant au milieu de ces ordures, que son père biologique, Wade (Gary Poulter), est le dernier des hommes. Alcoolique, apathique, peut-être même incestueux, cet être abject tente d’entraîner dans sa chute ce fils qui lui résiste vaille que vaille. S’instaure dès lors entre Joe et ce père vicié un duel acharné pour le salut de Gary. Un combat âpre au cours duquel Joe risque de replonger dans ses travers les plus violents. Le sacrifice à payer pour s’extirper du cercle vicieux de leur existence, et revitaliser enfin leur monde.

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Si JOE est aussi puissant émotionnellement, c’est qu’à l’instar de l’histoire qu’on nous raconte, ce film est porté par pléthore de rédemptions. Celle du réalisateur David Gordon Green tout d’abord, probablement plus connu pour ses comédies qui vont du ratage sympathique DÉLIRE EXPRESS à l’indigent VOTRE MAJESTÉ. Green opère ici un retour aux sources de son cinéma (JOE peut faire penser à GEORGE WASHINGTON, l’œuvre qui l’a révélé), mais renoue également avec ses racines puisqu’il a déplacé l’intrigue du roman de Larry Brown du Mississipi au Texas, où il a grandi. JOE marque également la rédemption, plus évidente, de Nicolas Cage qui, après des années passées à avilir son talent dans de misérables films jusqu’à devenir l’objet de moqueries faciles, redonne un nouveau sens à sa carrière avec une interprétation d’une sobriété et d’une force époustouflantes. Il est ainsi facile de décrypter dans la frustration qui anime le personnage celle d’un acteur plombé par des choix de carrière catastrophiques. Mais JOE est aussi et surtout porté par la révélation du film, l’incroyable Gary Poulter, interprète du père de Gary. Aspirant acteur brisé par ses multiples addictions, Poulter était depuis des années SDF dans la région d’Austin lorsque David Gordon Green l’a embauché pour son film. Son interprétation d’un être odieux, et pourtant pitoyable car définitivement humain, contribue à sauver JOE d’une complaisance qui aurait pu condamner le film. L’acteur trimballe avec lui un vécu qui confère une puissance hallucinante à son personnage. Un réalisme d’autant plus appréciable qu’il permet à David Gordon Green de conserver l’authenticité de ses personnages, même quand son cinéma ose s’aventurer dans des terrains plus affiliés au pure cinéma de genre (JOE évoque souvent le film noir, parfois même le western). Poulter n’aura pourtant pas pu recueillir les fruits de son inespéré retour sous les feux de la rampe : deux mois après avoir fini les prises de vues de JOE, il est retrouvé mort noyé dans un mètre d’eau, avec un taux d’alcool improbable dans les veines. Un sort tragique qui, là encore, résonne curieusement dans le dénouement de ce film décidément habité.

TITRE ORIGINAL Joe
RÉALISATION David Gordon Green
SCÉNARIO Gary Hawkins d’après le roman de Larry Brown
CHEF OPERATEUR Tim Orr
MUSIQUE Jeff McIlwain et David Wingo
PRODUCTION Maria Cestone, Molly Conners, Brad Coolidge, David Gordon Green, Jody Hill, Sarah E. Johnson, Todd J. Labarowski, Danny McBride, Hoyt David Morgan, Lisa Muskat, Derrick Tseng, Alexander Uhlmann, Christopher Woodrow, Atilla Salih Yücer
AVEC Nicolas Cage, Tye Sheridan, Gary Poulter, Ronnie Gene Blevins, Adriene Mishler…
DURÉE 1h58
DATE DE SORTIE 30 avril 2014

3 Commentaires

  1. Mat

    Merci Julien pour cette très belle critique. Qu’as tu pensé du précédent film de David Gordon Green, « Prince Avalanche »? Pour moi, son meilleur travail reste ce qu’il a fait sur la série « eastbound and down ». Très hâte de voir ce « joe » néanmoins.

  2. tangoche

    Rage : le film ne sort qu’en juillet dans la perfide Albion mais ça fait plaisir de voir Green continuer son bonhomme de petit chemin tout en rendant un semblant de dignité à la carrière de Cage !

  3. Richard

    Sans cette critique je serais probablement jamais allé voir ce film. Merci à vous pour ça ! Je garde en mémoire cette scène avec Joe et Wade qui s’affronte dans la voiture avec les hurlements du chien en fond sonore… Saisissant!

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