LA ROSE ET LA MERDE

Enfin ! Depuis le 18 septembre, LA CHAIR ET LE SANG est désormais disponible en Blu-ray. À cette occasion, retour sur l’un des films les plus importants de la carrière épique de Paul Verhoeven.

On attendait avec impatience ce Blu-ray de LA CHAIR ET LE SANG, ne serait-ce que pour remplacer la copie moisie éditée en DVD par MGM il y a sept ans. Alors, certes, revoir un tel spectacle en HD est un vrai plaisir, d’autant plus que cela permet de redécouvrir les très belles couleurs du film, inspirées des tableaux des maîtres flamands (c’est notamment flagrant dans les costumes), mais pour autant, impossible de ne pas déplorer l’encodage en 1080i, qui dessert forcément les scènes en basse lumière, envahies par un bruit particulièrement désagréable (le pointillisme sur les maîtres flamands, c’est pas vraiment ça…). Si l’on ajoute à ça quatre ou cinq plans déformés et un passage de la VF un poil désynchronisé (durant la première bobine), cela fait quand même beaucoup pour ce transfert HD, qui semble avoir été quelque peu bâclé. L’éditeur français a dû sans aucun doute composer avec le matériel fourni par MGM mais il n’en reste pas moins qu’un tel film aurait mérité un travail un peu plus soigné. C’est le cas du côté des suppléments, puisqu’on peut y visionner une interview récente et inédite de Paul Verhoeven, dans laquelle il revient sur la confection du film pendant plus de 20 minutes, abordant notamment son approche historique, la production chaotique du film et ses déboires avec Rutger Hauer, alors en pleine voie de starification. Un module passionnant, comme d’habitude lorsque l’on donne la parole au cinéaste. Les deux autres modules, un peu plus courts, abordent les thématiques du film et surtout, la représentation du Moyen-Âge par l’entremise d’un historien, Patrick Boucheron, qui dit pas mal de choses intéressantes sur la question.

Boucheron évoque ainsi une référence avouée de Verhoeven (dont ce dernier parle justement dans son interview), qui semble avoir été la matrice du film : L’Automne du Moyen-Âge (également connu sous le titre Le Déclin du Moyen-Âge), ouvrage de l’historien néerlandais Johan Huizinga paru en 1919. L’auteur y décrit la décadence du Moyen-Âge tardif et y abolit la frontière nette qui séparait jusque là cette période de celle de la Renaissance, les deux époques étant beaucoup plus proches que ce qu’en disaient les historiens ayant précédé Huizinga. D’où le personnage de Steven dans le film, incarnation à la fois des valeurs chevaleresques médiévales et du progrès scientifique amené par la Renaissance. Selon Boucheron, Huizinga avait cette formule heureuse pour décrire le Moyen-Âge, disant que c’était une époque « qui sentait la rose et la merde », résumant ainsi la cohabitation étrange de la beauté et de la laideur, de la barbarie et de la civilisation, qui caractérise cette période. La scène capitale qui matérialise à l’écran cette idée est bien sûr celle de la mandragore, dans laquelle Agnès et Steven se comptent fleurette et se jurent fidélité au pied d’un arbre, juste sous les dépouilles putréfiées de deux pendus. Évidemment, fidèle à lui-même, Verhoeven s’appesantit davantage sur la merde (en filmant par exemple le beau visage amoureux d’Agnès face aux organes génitaux décomposés du pendu) que sur la rose, livrant à l’arrivée une satire de cette dernière. Il faut dire que le cinéaste n’éprouve que dégoût pour la période médiévale, l’estimant « cruelle, impudique, dangereuse et infecte ».

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En fait, avec LA CHAIR ET LE SANG, Paul Verhoeven a voulu appliquer le même traitement au Moyen-Âge que celui que Sergio Leone et Sam Peckinpah avaient appliqué à la Conquête de l’Ouest. Soit dépoussiérer l’imagerie habituellement rattachée à la représentation cinématographique de cette période en la dépeignant sous son jour le plus cru. Le projet que le cinéaste hollandais a en tête à la base est d’ailleurs une évidente transposition de LA HORDE SAUVAGE dans un contexte médiéval puisque le film est initialement centré sur les personnages de Martin (Rutger Hauer) et Hawkwood (Jack Thompson), deux amis que les circonstances vont transformer en ennemis, le second se retrouvant obligé par un tiers de pourchasser le premier. Bref, à peu de chose près les mêmes rôles qu’interprétaient William Holden et Robert Ryan dans le chef d’œuvre de Sam Peckinpah. Les deux mots qui barrent l’écran sur toute sa longueur dans le premier plan du film, « Western Europe », résonnent d’ailleurs comme un écho de cette note d’intention initiale. Mais bien évidemment, le studio Orion, qui distribuait LA CHAIR ET LE SANG, exigea de Verhoeven qu’il développe le personnage d’Agnès (Jennifer Jason Leigh), ainsi que le triangle amoureux qu’elle forme avec le barbare Martin et le chevaleresque Steven, afin de capter les suffrages du public féminin. Par la suite, face à l’échec du film, Verhoeven avouera son regret d’avoir laissé le studio lui imposer une intrigue principale différente de celle qu’il avait prévue.

Néanmoins, essayant de tourner cette contrainte à son avantage, il va faire d’Agnès un personnage typiquement verhoevénien, c’est-à-dire une femme qui prend conscience du pouvoir qu’exerce sa sexualité sur les hommes et qui l’utilise afin de manipuler ces derniers et de survivre. Un énième personnage de femme forte dans la filmo du Hollandais, qui le fera évidemment passer, une fois de plus, pour un fieffé misogyne. Alors même que, finalement, les protagonistes principaux du film se comportent tous de manière individualiste. Car le propos est bel et bien de montrer la lutte de l’individu contre le système, en l’occurrence le système religieux, accusé de déformer la réalité pour asseoir son pouvoir (Verhoeven en parle dans son interview : pour lui, la religion chrétienne est le plus gros mensonge de toute l’Histoire). Et, une fois de plus, la force du réalisateur consiste à asséner son discours de manière purement cinématographique, à la fois frontale et intelligente. Comme dans ce plan où la tête de Martin se découpe sur fond d’une roue enflammée qui forme ainsi une sorte d’auréole de saint au-dessus de son crâne. De même qu’il reprendra à son compte l’imagerie médiatico-sécuritaire dans ROBOCOP ou STARSHIP TROOPERS, ou qu’il filmera de manière racoleuse les boites de strip-teases de Las Vegas dans SHOWGIRLS, Verhoeven récupère les codes visuels de ce qu’il dénonce pour mieux en faire comprendre, par l’image, le fonctionnement interne. Aussi douloureuse qu’ait été l’expérience de LA CHAIR ET LE SANG pour Paul Verhoeven (il a vécu le tournage comme « un calvaire » et le résultat final comme « un désastre »), le film n’en reste pas moins une œuvre surprenante, sans équivalent dans sa catégorie, et qui a représenté une étape capitale dans le parcours de ce cinéaste définitivement hors-norme.

RÉALISATION Paul Verhoeven
SCÉNARIO Gerard Soeteman et Paul Verhoeven
PRODUCTION Gys Versluys
MUSIQUE Basil Poledouris
AVEC Rutger Hauer, Jennifer Jason Leigh, Tom Burlinson et Jack Thompson…
DURÉE 127mn
ÉDITEUR Filmedia
DATE DE SORTIE En salles en France : le 2 octobre 1985. En Blu-ray : le 18 septembre 2012.
BONUS
– Interview exclusive de Paul Verhoeven
– Un brûlot entre deux mondes (interviews de Jean-François Rauger, directeur de programmation à la Cinémathèque Française, et de Nathan Réra, auteur d’Au jardin des délices, entretiens avec Paul Verhoeven)
– Les apocalypses du Moyen-Âge chez Paul Verhoeven (interviews de Patrick Boucheron, historien du Moyen-Âge, et Nathan Réra)
– Bande-annonce

3 Commentaires

  1. jipiti koff

    salut arnaud

    merci pour ce très bel article.
    gros fanatique nerveux de verhoeven, j’ai pourtant un peu de mal avec LA CHAIR ET LE SANG, que je trouve un peu toc. Après le film a de vrais mérites, mais pour moi c’est un de ses moins réussis (Turkish Delight, Spetters, Robocop et Starship Troopers étant pour moi ses chefs d’oeuvres).

  2. john zardoz gornas

    Bien bel article. J’ai appris récemment que ce film était le « préféré » de beaucoup d’adolescentes. Une histoire d’amour qui va bien au-delà de ce que Verhoeven pouvait imaginer 🙂

  3. jean patrick koff

    c’est aussi le film préféré de Brigitte Lahaie (sérieusement).
    je sais pas pourquoi je dis ça…

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