LA PETITE APOCALYPSE

Pour fêter le grand retour de la licence, SPEC OPS THE LINE s’offre la même source d’inspiration que Francis Ford Coppola sur APOCALYPSE NOW, à savoir le roman AU CŒUR DES TÉNÈBRES de Joseph Conrad. Le pari est risqué mais payant. Est-ce que le studio de développement allemand Yager Development et le distributeur 2K Games s’en sortent avec les honneurs ?

Ici, il n’est pas question d’Afrique noire ou du Viêtnam. SPEC OPS THE LINE se déroule dans la ville de Dubaï, dévastée par de grandes tempêtes de sable et se présente comme un jeu de tir à la troisième personne : vous prenez les commandes d’une mission de reconnaissance menée par le Capitaine Martin Walker du Delta Force, parti à la recherche du Colonel John Konrad (appréciez la référence subtile). Coincé au centre d’une guerre intestine entre la CIA et le 33e régiment dirigé par Konrad, Walker est pris pour cible et se voit obligé de répliquer aux attaques des deux bords, ses actions entrainant des réactions désastreuses et non sans effets sur son mental. On le voit, malgré des graphismes datés et une prise en main calquée sur celle de l’incontournable GEARS OF WAR, SPEC OPS THE LINE nous propose un univers narratif poussé et susceptible de tester la conscience du joueur face à la violence du jeu entre ses mains. Malheureusement, cette volonté ne s’en ressent pas vraiment dans le « level design », puisque le jeu ne propose qu’une succession de niveaux dont le mot d’ordre semble être de « foncer dans le tas ». Peu enclins à sortir le joueur de sa zone de confort, les développeurs ne proposent que deux passages obligés qui le rappellent à sa propre moralité (un bombardement au phosphore et le vol de quelques camions citernes), laissant d’ailleurs les cinématiques combler les trous chargés de nous faire partager la lente descente vers la folie de l’équipe du Delta Force.

De fait, SPEC OPS THE LINE ne se réfère au roman de Joseph Conrad que par bribes, et par défaut d’ailleurs puisqu’il s’agit plus principalement de quelques clins d’œil à APOCALYPSE NOW : la charge d’un hélicoptère sur le requiem « Dies Irae » de Verdi, quelques riffs de Jimi Hendrix et Deep Purple, un radio DJ fanatique qui renvoie au photographe journaliste interprété par Dennis Hopper dans le film de Coppola, ou encore un Colonel Konrad fringué comme Marlon Brando. Le jeu mise donc plus volontiers sur son atmosphère que sur son gameplay pour appuyer son propos. Dans une logique proche d’un BIOSHOCK (autre jeu distribué par 2K Games), le joueur évolue dans une Atlantide des sables ravagée et en plein chaos, tout en étant guidé via liaison radio par de parfaits inconnus, quand les moyens de communication sont maîtrisés par un seigneur de guerre. Seulement voilà, si l’ambiance permet de faciliter l’immersion, elle ne renforce pas vraiment le lien entre le joueur et son avatar, faute de lui permettre une quelconque interaction susceptible de faire ressentir l’état de sa névrose. En dehors dudit bombardement au phosphore, pourtant présenté comme un « dommage collatéral », il n’y a pas vraiment de passage obligé qui permettrait d’avoir conscience de franchir la fameuse « ligne » du titre, celle qui sépare la raison de la folie. Et si quelques choix moraux restent bien entre les mains du joueur (abattre un soldat piégé dans un accident, tuer deux civils, suspendus, lors d’un peloton d’exécution), ils seront annihilés par un dénouement à tiroirs qui préfère choisir la facilité plutôt que de se frotter directement aux références affichées depuis le début. Malgré sa multiplicité (quatre choix s’offrent au joueur), le final de SPEC OPS THE LINE contredit clairement sa démarche initiale par un retournement de situation archi-rebattu, et une série de flashbacks qui ne cherchent même pas à le rendre cohérent avec le récit jusqu’ici parcouru pour expliquer la déchéance de Walker. Par la force des choses, les choix du joueur n’ont donc aucun écho sur le climax du jeu et au final, SPEC OPS THE LINE ne s’avère être qu’un sympathique jeu de tir, mais dont l’ambition se voit littéralement écrasée par le poids de ses illustres modèles.

2 Commentaires

  1. Tirry

    Je suis d’accord. Même si il est répétitif, il a finalement un bonne ambiance (notamment musicale). Un jeu sympathique entre deux grosses licences ça le fait sans problème.

  2. Malheureusement c’est peut-être là aussi qu’il y a un léger souci car à trop se concentrer sur l’immersion du joueur, les développeurs ont préférés rester dans le classique en termes de gameplay, voire beaucoup trop. Malgré quelques ordres à donner à ses coéquipiers, rien de bien transcendant et on se retrouvera donc avec un jeu passionnant à découvrir plutôt qu’à jouer. De plus, manette oblige, la visée est encore une fois beaucoup trop imprécise, sûrement du au genre aussi qui ne permets que des mouvements assez lents de la part du joueur, tandis que les ennemis sont beaucoup plus rapides. On mourra donc très vite et très souvent, recommençant parfois 10 fois la même séquence.

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