LA PERSONNE AUX DEUX PERSONNES

Avant de se lancer dans la production de PRISONERS, le Québécois Denis Villeneuve a tourné ENEMY, un thriller existentialiste visible dans nos salles depuis mercredi. Une production plus modeste, pour un film qui ne l’est pas pour autant.

Adam est un jeune professeur d’histoire dont la vie monotone n’est jamais vraiment égayée par une quelconque distraction. Certes, il reçoit de temps à autre la visite de sa petite amie Mary (Mélanie Laurent) mais son quotidien se résume à enseigner le même cours de manière dépassionnée, emprunter les mêmes transports en commun et rentrer tous les soirs dans son appartement sombre et vide. Un jour, un collègue lui conseille un film, dans lequel il découvre son sosie en regardant avec attention l’arrière-plan d’une scène. Il s’agit d’Anthony, un jeune acteur de troisième plan avec lequel il tente de rentrer en relation. Après s’être tournés autour, les deux hommes finissent par se rencontrer dans un motel sordide, en dehors de la ville. Adam prend peur, et Anthony en profite pour prendre l’ascendant sur lui et exiger l’inconcevable.

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Rassurons les spectateurs qui n’ont pas encore vu ENEMY, ce résumé ne dévoile rien de l’intrigue et des enjeux du film. Toutefois, il est difficile de parler d’ENEMY sans dévoiler ce qui en fait le sel pour certains. Conçu comme un exercice de style à la structure rigide et dédoublée du fait de son thème principal, le film de Denis Villeneuve se plaît à jouer avec le spectateur jusqu’à sa toute dernière image, employant des symboles comme l’omniprésence des araignées pour signifier l’état psychologique de son protagoniste principal. En ce sens, ENEMY n’a rien d’un thriller ordinaire et se présente plus volontiers comme une étude psychologique sur le thème du double, plutôt courant au cinéma, qu’il agisse finalement comme un moteur pour la narration (à la manière d’un LOST HIGHWAY de David Lynch) ou qu’il soit employé comme une thématique en arrière-plan (FIGHT CLUB par exemple). À défaut d’être particulièrement original, ENEMY se pique néanmoins d’être cryptique. Mais là encore, le film peut se plier à une lecture assez sommaire, du moment que chacune de ses images symboliques et de ses scènes sont prises en compte et mises en relation avec le déroulement de l’intrigue, dans une sorte de boucle narrative. En ce sens, la structure du film semble dévoiler le sens même d’ENEMY, pour peu que les spectateurs se piquent de chercher à comprendre la signification de telle scène ou de tel mouvement de caméra. Étant donné que l’on parle ici d’une œuvre minimaliste, à la fois dans son écriture scénaristique comme dans l’usage de sa mise en images, le spectateur consciencieux pourra facilement remettre de l’ordre dans la narration du film pour tenter de comprendre ce que Denis Villeneuve a essayé d’exprimer. Il est certain qu’ENEMY déploie quelques images fantastiques à la composition étonnante qui peuvent marquer durablement le spectateur par leur simple présence dans un cadre autrement très ordinaire. Mais c’est toute la problématique d’une œuvre qui cherche à déstabiliser le spectateur par l’image, en cherchant à matérialiser une angoisse finalement assez commune à l’homme moyen moderne tel qu’il est représenté par Jake Gyllenhaal (Complexe d’Œdipe ? Peur larvée de la femme-mère ?). Œuvre faussement complexe, mais pas forcément abordable pour autant, ENEMY se dévoile ainsi à travers une structure très contrôlée, qui se voudrait bien « hitchcockienne » d’ailleurs, tout en essayant de masquer son propos de peur qu’il soit rapidement éventé. Apparemment, il semblerait que la production ait fait signer aux comédiens une clause de confidentialité afin qu’ils ne dévoilent pas le sens symbolique des araignées dans le film. Effectivement, mieux vaut entretenir le mystère, de peur de décevoir le spectateur avide d’un symbolisme plus universel.

TITRE ORIGINAL Enemy
RÉALISATION Denis Villeneuve
SCÉNARIO Javier Gullón
CHEF OPÉRATEUR Nicolas Bolduc
MUSIQUE Danny Bensi & Saunder Jurriaans
PRODUCTION M.A. Faura & Niv Fichman
AVEC Jake Gylenhaal, Mélanie Laurent, Sarah Gadon, Isabella Rossellini…
DURÉE 90 mn
DISTRIBUTEUR Version originale / Condor
DATE DE SORTIE 27 août 2014

3 Commentaires

  1. Moonchild

    Denis Villeneuve est un réalisateur sur lequel il va falloir sans doute compter à l’avenir, souvenons-nous de ses deux précédents efforts, Incendies et Prisoners.

    Pour en revenir à Enemy, il faut lui reconnaître des qualités formelles indéniables, Villeneuve n’est-il pas un des très bons filmeurs actuels ? La mise en scène est en effet élégante, racée, parfois virtuose (je récuse le terme de minimalisme).
    Il faut aussi accorder à Villeneuve la faculté de créer des climats, des ambiances oppressantes, lourdes et un peu mystérieuses (flirtant avec le fantastique).

    Certes, le film s’inscrit dans des pas lynchiens, voire kubrickiens (notamment dans la séquence d’ouverture, somptueuse, qui lorgne du côté d’un Eyes wide shut), mais cela n’enlève en rien à son originalité et à sa personnalité (on peut aussi y voir une parenté avec le cinéma paranoïaque des années 1970).

    Quant à ce que cela raconte, au symbolisme, chacun y trouvera ce qu’il veut et/ou ce qu’il peut : pas de quoi crier au génie ni à la vacuité, comme dans certaines critiques.

    Un réalisateur à suivre, à pas feutrés de mygale ou de tarentule (si un spécialiste pouvait m’éclairer sur la jolie bébête du film).

  2. Olivier

    Tu trouveras beaucoup de théories sur les araignées et le sens du film sur des blogs cinéma. Notamment celle-ci, pas mal du tout. Elle recoupe d’autres hypothèses lues ailleurs. http://oblikon.net/analyses/enemy-analyse-et-explications-de-la-fin-du-film/

  3. Moonchild

    Merci bien, je vais y jeter un coup d’œil ; et puis, par ailleurs, assez curieux et impatient de voir ce que Villeneuve pourra faire sur la suite de Blade Runner …

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