LA MÈRE DÉMONTÉE

Dans nos salles à partir du 1er août prochain, REBELLE aurait dû être un tournant pour Pixar, voire pour le monde de l’animation américain. Malheureusement, ce n’est qu’un bon film.

Il y a, dans les vingt premières minutes de REBELLE, une promesse comme le cinéma nous en fait trop rarement : celle de rompre avec des canons narratifs quasi séculaires, en l’occurrence celui de la « princesse Disney », en propulsant cette figure archétypale du cinéma d’animation dans le monde moderne. Enfin active, nullement soumise, ce personnage devait porter le film sur ses seules frêles épaules, et en démontrer vaillamment aux mâles qui dominent très majoritairement le cinéma merveilleux américain. Cette volonté fut portée à bout de bras par Brenda Chapman, une des rares grandes dames de l’animation dans un milieu qui laisse trop peu de place à la gente féminine. Dans l’un des seuls entretiens qu’elle a accordés sur REBELLE, Chapman admettait que le cœur de ce qui s’intitula un temps THE BEAR AND THE BOW venait de sa relation avec sa propre fille, mais aussi de sa frustration vis-à-vis de la représentation de la femme dans les dessins animés américains :

« Je savais que beaucoup de gens allaient s’exclamer de prime abord : « Oh non ! Pas encore une princesse ! » Parce qu’à cause du marketing, les petites filles sont irrémédiablement attirées par les produits dérivés de ces personnages. Je voulais donc proposer un autre type de princesse, une princesse plus forte qui pourrait parler aux filles et aux mères. Les mères ne se seraient plus arrachées les cheveux en découvrant que leur fille voulait se déguiser comme ce personnage. Elles auraient été plutôt du genre : « Ouais, vas-y, ça c’est ma gamine !  » »

Il y avait aussi dans cette noble ambition, un mouvement qui a fait les grandes heures de Pixar : celui de briser les règles établies comme ils le firent par le passé en proposant, par exemple, un vieillard acariâtre comme héros d’un film pour enfant. C’est d’ailleurs pour cette raison que le regretté Joe Ranft, l’un des grands héros de Pixar, avait engagé Chapman en lui donnant les moyens de porter à l’écran son beau projet.

Et la première bobine de REBELLE prouve à quel point la décision de Ranft était clairvoyante : on nous présente Merida, une adolescente indomptable qui refuse de se laisser engoncer dans le corset de ses robes chatoyantes, pour vivre son existence comme elle l’entend. Cette quête d’indépendance chagrine sa mère, une femme enchaînée au protocole et qui a beaucoup sacrifié pour la réputation de son domaine. En quelques scènes brillantes, étayées par la présentation de gros couillards parfaitement crétins (et qui fonctionnent à merveille comme ressort comique), les deux héroïnes de REBELLE s’emplissent d’une charge émotionnelle folle, dont l’explosion promet de nous faire chavirer. D’ailleurs, la scène qui fait basculer la situation, au cours de laquelle Merida commet un acte d’une cruauté quasiment shakespearienne envers sa mère, frôle l’insoutenable. Pas de doute : cette histoire sort des tripes !

Mais contrairement à ce que Pixar nous avait fait croire par le passé, Hollywood n’a rien d’un pays merveilleux, et la gestation des superproductions se conclue rarement en happy end. En l’occurrence, Brenda Chapman s’est faite renvoyer de son projet dix-huit mois avant sa sortie, avec en guise d’unique excuse l’euphémisme préféré d’Hollywood : « creative differences ». Elle fut remplacée par le sympathique Mark Andrews, un vétéran de Pixar qui s’est fait remarquer dernièrement en tant que réalisateur de seconde équipe de JOHN CARTER. On ne sait pas grand chose sur cette passation de pouvoir (1), Chapman ayant été purement et simplement évacuée de la promotion (attendons de voir si on lui donnera l’occasion de s’exprimer sur les bonus du Blu-ray). Mais en l’état, il est difficile de ne pas rendre ce changement de direction responsable du revirement radical de REBELLE.

Car la scène citée plus haut transforme drastiquement les deux héroïnes. La mère devient un monstre, un être déchiré entre ce qu’elle est et ce qu’elle aimerait être. Merida, soudainement responsabilisée, est engagée sur le parcours du combattant qui l’amènera à devenir une adulte admirable. Son personnage est alors animé par ce qui est, peut-être, la plus belle motivation d’une figure héroïque : la culpabilité. Ça du moins, ce sont les promesses émises par la première demi-heure du film. Mais dans les faits, REBELLE décide à partir de cet instant de virer tour à tour à la gaudriole (de qualité très inégale) et à l’aventure échevelée avec, de-ci de-là, quelques petites séquences qui rappellent très vaguement ce que le film aurait dû être. La mère est dès lors une figure plus comique que tragique, et Merida est plus motivée par l’urgence de la situation, que par son déchirement intérieur. Le film est sans doute plus léger ainsi. Il est également diablement moins puissant et certainement plus bancal.

Ne vous trompez pas pour autant : à l’aune du tout-venant cinématographique, REBELLE reste un film de tenue exceptionnelle, une production qui se fait une haute idée de ce que doit être un divertissement hollywoodien. Visuellement, il s’agit même de l’un des plus beaux films de Pixar et l’on se doit de saluer certains choix artistiques culotés, comme les accents à couper au couteau du casting vocal anglais. Bref, si l’on aime le cinéma, il faut aller voir REBELLE. Mais il sera difficile d’oublier qu’il ne s’agit pas du chef-d’œuvre promis et qui aurait pu permettre d’assurer à Pixar pour encore longtemps son statut de phare éblouissant au sein d’une industrie qui s’échoue fréquemment dans les marasmes des contraintes économiques.

Accuser Pixar de ne pas atteindre l’excellence à chaque film pourrait revenir à faire un mauvais procès à la précieuse société de Lasseter. Seulement voilà : on sait que le studio est actuellement, si ce n’est fragilisé, du moins dans un tournant. Suite à la disparition de Steve Jobs et de Joe Ranft, après la sortie du médiocre CARS 2 et alors qu’on vient de nous annoncer la mise en chantier du MONDE DE NEMO 2 et que leur prochain film est une suite à MONSTRES ET CIE, le fait que REBELLE échoue à tenir ses promesses a un je-ne-sais-quoi d’inquiétant.

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1 / Au cours de la promotion, Mark Andrews parle de nœuds narratifs que Brenda Chapman n’était pas parvenue à démêler. Cette dernière n’a parlé que de « creative differences ». Même dans un entretien accordé en 2011 au site Animation Insider, elle n’évoque pas une seule fois l’affaire REBELLE.

Petit plus : l’entretien avec Brenda Chapman dont est tirée la citation présente dans le texte.

15 Commentaires

  1. Mezko

    Ils m’inquiètent les Pixar. Ils m’inquiètent beaucoup… Comme le dit Julien, leurs films restent bons (enfin, certains) mais j’ai la nette impression que le bateau prend l’eau. le gros poisson aurait donc fini par manger le petit ?

    Petite note amusée: j’ai vu plus de « Pixar pur jus » dans les trailers pour le mode coop de Portal 2 que dans tout ce qu’ils ont sorti depuis Ratatouille…

    (Mezko)

  2. Poivre

    Ça sent le pâté pour Pixar dans les années à venir s’ils n’arrivent pas à trouver un bon équilibre entre les suites et de nouveaux univers (Rebelle était le dernier projet original annoncé).
    Ha si seulement Pixar n’avait pas été racheté par Disney ! Ils auraient été obligés de laisser leurs licences à la firme de Mickey, ce qui nous aurait valu une débauche de créativité de la part du studio…

  3. Juledup

    Je ne pense pas que tous les soucis de Pixar viennent forcément de son achat par Disney, et il ne faut pas oublier que la compagnie a plusieurs projets originaux sur le feu, qui sont diablement excitants, comme le prochain Pete Docter et le film avec les dinos. Personnellement, je n’enterre pas du tout la compagnie.

    • Matthieu GALLEY

      Julien m’a pris de vitesse, je voulais justement souligner que passé Monsters University, les trois Pixar d’après seraient des projets originaux (et que Nemo 2 a été plus ou moins démenti par Stanton en prime). Et puis il ne faut pas oublier que le fait que Lasseter se retrouve en charge du département animation de chez Disney est sans doute responsable de l’apparition de quelques projets plus atypiques chez la firme (pas sur qu’on aurait eu droit à un Wreck-It Ralph il y a quelques années).

  4. Jerome M.

    pour avoir vu Rebelle en avant-premiere, je confirme les impressions de Julien Dupuy: j’etais completement emballe par cette vision Pixarienne d’un sujet disney-ien jusqu’au twist en milieu de film. La, le film opere un virage a 165 degre et l’enthousiasme retombe aussi sec, meme si on a droit a quelques scenes tres maitrisees et de toute beaute.

    C’est vraiment etrange, d’autant qu’au vu de la splendeur du film, de l’animation, etc… on ne saurait accuser Pixar d’avoir bacle le travail.
    dommage que le scenario louvoie donc et refuse d’embrayer sur la dimension plus epique qu’il nous fait miroiter au debut.
    D’autant plus regrettable quand dans l’art book du film, on trouve des dessins de 2004, ce qui laissait largement le temps de peaufiner l’histoire non?
    Il faut donc croire que soit les gars de Pixar l’aime comme ca, soit les concessions comiques faites au duo Merida/sa mere sont d’ordre marketing, et la, j’ai peur, parce que Pixar ne nous a pas vraiment habitue a faire dans la demagogie.

    Et puis, autre ‘faiblesse’ de Rebelle: le fait de remaker malgre lui ‘Frere des Ours’ (un chouette film au demeurant) et d’arriver apres Raiponce, un Disney sur le berceau duquel John Lasseter s’etait egalement penche et qui ne demerite pas face a Rebelle dans sa re-actualisation de l’image de la princesse.

  5. Mezko

    Erratum sur mon post: toute la première partie Wall-E est excellente.

    (Mezko)

  6. bruttenholm

    On peut lire une autre interview de Brenda Chapman où elle revient très légèrement sur « Rebelle » ici : http://www.pixar-planet.fr/dossiers/interview-brenda-chapman.php3
    En tout cas merci pour l’article et en particulier pour y avoir inclus Joe Ranft… Tout le monde parle toujours du rachat de pixar par disney comme de la borne qui aurait tout changé (changé quoi ?) alors que la perte de Joe Ranft m’a toujours parue plus significative, notamment dans l’évolution des scénarios.

  7. Juledup

    Merci pour le lien Bruttenholm. Malheureusement, on ne comprend pas trop si « les deux histoires très différentes » concernent Dragons et Rebelle, ou les deux versions de Rebelle.

  8. Arnaud

    Pour ma part, ça me semble très clair qu’elle parle de la différence entre Dragons et Rebelle. Par contre, étrange cette interview : elle date de janvier dernier et l’intervieweur n’a même pas tenté de parler à Chapman de son éviction du projet. En y mettant les formes, il aurait pu tenter une question ou deux quand même…

  9. Je suis l’auteur de l’interview en question 😉 .
    Pour éclaircir un peu, à cause de la période à laquelle j’ai fait l’interview, Brenda Chapman n’avait pas l’autorisation de parler plus spécifiquement du projet. Il y a donc près de la moitié de l’interview auquel elle n’avait pas le droit de répondre, et une question était entre autre sur son « éviction du projet ».

    • bruttenholm

      En tout cas, je crois que cette interview était la première où j’apprenais l’implication de Steve Purcell (Sam & Max !) dans le film final… Un co-réalisateur souvent oublié au profit de Mark Andrews mais dont la patte doit forcément se voir…

      P.S : Corrigez-moi si je me trompe mais, contrairement à Jan Pinkava ou Brad Lewis, Brenda Chapman fait toujours partie de Pixar, non ? Est-elle toujours dans le Brain Trust ?

      • Brenda est toujours chez Pixar oui 😉 .
        Par contre elle ne fait pas partie du « brain trust », là ce sont toujours les mêmes (sauf si elle a été intégrée récemment, ce que je ne crois pas).

  10. Arnaud

    Ah OK, au temps pour moi alors, et merci pour les précisions !

  11. Jerome M.

    hier, en me brossant les dents, je me demandais encore comment le fameux brain trust de pixar avait pu laisser passer une telle rupture de ton dans Rebelle, alors que le film est en production depuis tant de temps. Cette rupture est tellement evidente qu’elle me rappelle les Disney des 90’s, lorsque, par exemple, le Bossu de Notre-Dame la jouait tragique et gothique et que les producteurs cassaient toute l’ambiance avec les vannes liees aux gargouilles et a la chevre! Pixar ne nous avait pas habitue a ca.
    SPOILER: une fois que la mere est transformee en ours, pourquoi ne pas l’avoir fait reagir comme un ours? en la laissant marcher a 4 pattes par exemple? pourquoi Merida n’aurait pas promener son ours en laisse? pourquoi ne pas avoir jouer sur le fait que la mere devenait vraiment un ours avec la sauvagerie qui lui est associee? ce n’est que mon avis, mais la comedie tres slapstick entre merida et sa mere-ours me parait vraiment completement a cote de la plaque, d’autant que le comic-relief du film etait deja assure par les differents membres des clans ecossais. Je n’arrive pas a comprendre…
    Et donc, pour en revenir au brain trust: entre un Lasseter occupe a chapeauter les parcs Disney et la production cine de tout le studio, et Stanton et Bird pris par leur premier film live, n’y aurait-il pas eu justement une forme de carence au niveau de la supervision de l’histoire de Rebelle?

  12. LordGalean

     » par exemple, le Bossu de Notre-Dame la jouait tragique et gothique et que les producteurs cassaient toute l’ambiance avec les vannes liees aux gargouilles et a la chevre! Pixar ne nous avait pas habitue a ca. »

    puisque Shakespeare est évoqué dans l’article, il faut quand même savoir cher « JEROME M », que justement chez Shakespeare qui est le summum de l’écrivain de théâtre trash et tragique, l’humour et la drôlerie, même la plus potache n’est jamais totalement abandonné. Comme dans la vie d’ailleurs. Ca n’est pas choquant c’est passage dans « le Bossu », ce sont juste des vasistas dans la fumée qui permettent aux spectateurs de souffler et de rire, mâlgré la noirceur du propos sous-jacent. Je ne comprendrais jamais ces gens qui reprochent « l’humour et les vannes » dans un film à consonnance tragique, là où même les plus grands dramaturges (surtout les plus grands) manient sans cesse les deux tableaux.

    « SPOILER: une fois que la mere est transformee en ours, pourquoi ne pas l’avoir fait reagir comme un ours? en la laissant marcher a 4 pattes par exemple? pourquoi Merida n’aurait pas promener son ours en laisse? pourquoi ne pas avoir jouer sur le fait que la mere devenait vraiment un ours avec la sauvagerie qui lui est associee? »

    pour info, j’ai vu le film ce matin seulement, et excusez-moi de vus contredire mais la mère de Merida marche vers la fin à quatre pattes de plus en plus, au fur et à mesure de la progression de la « potion » dans son corps et son esprit. Et il en va de même pour la sauvagerie de la mère en ours qui se révèle trés forte à deux moments, notamment la fin.

    Par ailleurs, « Merida qui tient sa mère en laisse » ?? Vous reprochez au Bossu ses vannes, et son humour, mais franchement, on est pas dans « date movie » ou une autre des AlkaSeltzererie ; soyons sérieux, rien de plus potache que voir la mère de Merida en laisse, tenus par sa fille, drôle de sens dans l’histoire quand même ça aurait eu.

    par ailleurs, il manque effectivement quelque chose à ce film pour faire d’un bon film, un trés bon film, voire un chef d’oeuvre qui marque, mais je ne saurais dire quoi, tout semble un peu trop le cul entre deux chaises à partir de la transformation.

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