LA MEILLEURE AMY

CRAZY AMY (titre français à la con de TRAINWRECK, on devrait avoir l’habitude et pourtant…) vient de sortir sur les écrans français et devrait révéler le talent de la jeune Amy Schumer, nouvelle coqueluche de la comédie américaine. Hein quoi ? Qui ça ?

Avant de s’écrire le premier rôle de CRAZY AMY et de cartonner dans les salles américaines, Amy Schumer a bourlingué dans plusieurs spectacles de stand-up comedy et fait ses classes à la télévision américaine, pour finir par obtenir son propre show comique avec INSIDE AMY SCHUMER, diffusé sur la chaîne câblée Comedy Central depuis 2013. Même si la formule de son émission reste plaisante (c’est un mélange de stand-up, d’interviews, d’échanges irrévérencieux en micro-trottoir et de sketches parodiques), elle est néanmoins inégale, si ce n’est pour un épisode absolument hilarant qui parodie le film de Sidney Lumet, 12 HOMMES EN COLÈRE. Considéré comme l’un des meilleurs épisodes du show, 12 ANGRY MEN INSIDE AMY SCHUMER (soit « 12 hommes en colère dans Amy Schumer ») raconte comment un jury délibère ardemment afin de savoir si Amy Schumer est suffisamment baisable pour mériter le statut de vedette de la télévision. Certes, l’écriture et la réalisation parviennent à retrouver l’essence du travail de Lumet pour mieux le détourner, et les brillants comédiens de ce sketch (en vrac : John Hawkes, Paul Giamatti, Jeff Goldblum, Nick Di Paolo et on en passe) excellent dans la parodie des performances de Martin Balsam et Henry Fonda sans jamais forcer le trait. La preuve avec l’extrait ci-dessous :

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Mais si cet épisode est marquant, c’est parce qu’il synthétise parfaitement l’esprit et l’humour d’Amy Schumer, cette jeune femme moderne pas vraiment belle, ni vraiment moche, mais qui ne peut pas s’empêcher d’évoquer sa sexualité débridée tout en cherchant à assumer sa place en dehors des canons de beauté imposés par la société actuelle. En bref, comme tous les comédiens de stand-up, Amy Schumer ne parle que d’elle à travers les mœurs de la société et c’est encore le sujet de CRAZY AMY, qu’elle a spécifiquement écrit en espérant convaincre Judd Apatow de réaliser le film. La jeune comédienne a bien raison de mettre la barre aussi haut pour ses débuts au cinéma : après tout, c’est bien Judd Apatow qui a réussi à transposer les valeurs de la stand-up comedy au cinéma, en abordant justement ses films comme des œuvres très actuelles et promptes à décortiquer les habitudes toujours changeantes de notre société occidentale (en l’occurrence, celles de la société américaine) à travers un humour critique particulièrement salvateur. Dans chacun de ses films, les diverses névroses ne sont plus exposées à travers des caricatures (comme dans les comédies romantiques les plus bas du front) ou des créations de personnages à la loufoquerie immédiatement identifiable et rassurante (à la façon des personnages de Jim Carrey ou Mike Myers), mais bel et bien par des protagonistes tangibles, crédibles, de ceux que l’on est susceptibles de croiser au quotidien. Après tout, l’affiche française de CRAZY AMY affirme bien « qu’on en connaît tous une comme elle ». C’est ce sentiment de proximité que Judd Apatow a su mettre en scène mieux que n’importe quel autre auteur de comédies américaines contemporaines, et c’est probablement la qualité initialement recherchée par Amy Schumer. Mais pour la première fois dans sa carrière de réalisateur, Apatow n’est pas à l’origine du projet, il n’est d’ailleurs même pas crédité en tant que scénariste. Reste donc à savoir s’il est capable de retranscrire cette sensation d’intimité dévoilée pour un tiers. CRAZY AMY tend à confirmer que c’est le cas mais d’un autre côté, le cinéaste avait-il vraiment le choix ? Après tout, on a du mal à croire qu’il puisse se mettre encore plus à nu que dans 40 ANS MODE D’EMPLOI, du moins à ce stade de sa carrière.

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Partant d’un postulat semi-autobiographique (Amy cumule les conquêtes par peur de l’engagement), CRAZY AMY aurait pu enfiler les scènes comiques comme autant de petits sketches amusants mais sans véritable chute, ce qui est plus ou moins le cas de la série INSIDE AMY SCHUMER. Pourtant, aussi drôle soit-elle, la scène d’ouverture s’avère primordiale d’un point de vue narratif, puisqu’elle porte en elle les germes de la névrose d’Amy, en même temps qu’elle explicite toute la problématique de sa relation familiale – et de fait les enjeux dramatiques du film : chargé de justifier son divorce auprès de ses petites filles de 8 et 5 ans dans un flashback hilarant, le père d’Amy leur explique les méfaits de la monogamie en comparant ses conquêtes à leurs petites poupées. Et c’est probablement par ce biais que Judd Apatow parvient à se réapproprier le projet et le faire sien, en collant aux basques d’un protagoniste faillible, qui n’est jamais présenté comme le parangon moral de la perfection cinématographique, dans ses erreurs comme dans ses réussites. Ici, le spectateur va suivre le personnage d’Amy, qui ne se rend pas compte au premier abord qu’elle cherche à se sortir d’un schéma familial imposé par son père, et ce jusqu’à sa rencontre avec l’attachant Aaron (excellent Bill Hader, en rupture d’imitations), une énième conquête qu’elle va prendre pour un psychopathe quand celui-ci la rappelle pour demander à la revoir. Parallèlement, l’un des enjeux familiaux consiste en une différence d’opinion qui tourne à la joute larvée entre Amy et sa sœur Kim (dont les modes diffèrent, Kim étant heureuse en mariage), notamment quand il est question de placer leur père dans une maison de repos moins coûteuse. Il serait tentant de justifier l’inversion des valeurs de la comédie romantique pour expliquer le fonctionnement de CRAZY AMY, mais ce ne serait pas rendre service au film de Judd Apatow, qui a toujours soigneusement évité les nombreux clichetons du genre. Un genre comptant une majorité de navetons pour quelques perles qui sortent généralement des normes morales acceptées. Car bien évidemment, le cinéma de Judd Apatow n’est pas le cinéma conservateur vanté par nos chers critiques français, et c’est bien là tout leur problème. Bien au contraire, rares sont les comédies (romantiques ou pas) acceptant justement de se baser sur une véritable tension dramatique qui épouse le point de vue de leurs protagonistes plutôt que de les plier aux normes sociétales. L’enjeu ici n’est pas tant de savoir si Amy peut trouver l’amour ou même si elle le mérite, mais de découvrir si elle peut tout simplement l’accepter quand il se présente à elle. D’un strict point de vue humain, les personnages de Judd Apatow (y compris dans ses productions) sont des âmes en peine qui souffrent de leurs propres névroses, précisément parce qu’elles sont fustigées par la société elle-même. De fait, ils tentent de se libérer par des palliatifs qui ne fonctionnent qu’un temps (les jouets de collection de Andy dans 40 ANS TOUJOURS PUCEAU, les gâteaux de Annie dans MES MEILLEURES AMIES, le stand-up pour George Simmons dans FUNNY PEOPLE) avant de se reconstruire auprès de ceux qui acceptent justement leurs défauts. Il est donc plutôt permis de parler d’humanisme dans le cas du cinéma de Judd Apatow, à plus forte raison car il est bel et bien le seul à s’intéresser à des caractères particuliers qui ne sont jamais représentés de manière aussi vraisemblable dans les films des autres.

On rassure ceux qui n’ont pas encore vu CRAZY AMY : il s’agit tout de même d’une comédie, et plutôt drôle de surcroît. Une fois encore et au-delà même des thématiques habituelles, Apatow se réapproprie le projet par un certain sens de l’improvisation, une emphase sur les seconds rôles savoureux dont certains volent carrément la vedette aux vedettes justement (on pense à John Cena, LeBron James, Colin Quinn ou encore Tilda Swinton) et cette façon à la fois crue et attachante de représenter l’amour sans détour (voir ce plan qui cite MANHATTAN de Woody Allen, en y rajoutant une petite mise en bouche !). Bref, contrairement à 40 ANS MODE D’EMPLOI, CRAZY AMY est un film volontairement drôle, et il atteint parfaitement son but. Quant à Amy Schumer, elle sort du film grandie, à la manière de son alter ego cinématographique. Espérons maintenant qu’avec ce succès à la clé, elle saura suivre une carrière cinématographique à la mesure de ses ambitions.

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Notre critique de 40 ANS MODE D’EMPLOI

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TITRE ORIGINAL Trainwreck
RÉALISATION Judd Apatow
SCÉNARIO Amy Schumer
CHEF OPÉRATEUR Jody Lee Lipes
MUSIQUE Jon Brion
PRODUCTION Barry Mendel & Judd Apatow
AVEC Amy Schumer, Bill Hader, Brie Larson, Colin Quinn, John Cena, Tilda Swinton…
DURÉE 125 mn
DISTRIBUTEUR Universal Pictures International France
DATE DE SORTIE 18 novembre 2015

2 Commentaires

  1. Tout à fait d’accord. Comparé à « This is 40 », « Trainwreck » respire la joie et l’optimisme 🙂

    Sans spoiler, la référence à Manhattan de Woody Allen est particulièrement délicieuse.

    Merci pour ce billet. Envie d’y retourner du coup^^

  2. saiyuk

    John Cena est enorme….lol

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