LA MARQUE DU TUEUR

Sans être l’égal d’un Hideo Kojima ou d’un Shinji Mikami, que ce soit pour la popularité ou le succès commercial, Suda 51 (alias Goichi Suda) a réussi à se tailler au fil des ans un noyau dur de fans. Sa patte bien particulière et reconnaissable entre toutes lui aura même valu une petite réputation d’auteur traçant sa voie loin des standards et des diktats de l’industrie. Un engouement finalement assez logique, ne serait-ce que parce que le caractère punk dont le bonhomme se revendique suffit à le distinguer dans un media qui tend à subir de plus en plus les conséquences du design par comité. 

Un an à peine après le sympathiquement couillon LOLLIPOP CHAINSAW, Suda fait déjà son retour avec ce KILLER IS DEAD qui montre la capacité de son auteur à changer du tout au tout d’ambiance d’un jeu à l’autre. Foin de cheerleaders découpant du zombie dans une joyeuse ambiance à la Troma, puisque nous nous intéressons ici à Mondo Zappa, tueur amnésique employé par une organisation l’envoyant autour du monde éliminer diverses cibles. Après une série de jeux qui s’appuyaient surtout sur sa sensibilité pour l’exploitation et le Grindhouse, KILLER IS DEAD marque donc un retour à une approche plus sérieuse pour Suda. La filiation avec KILLER 7, œuvre charnière de sa carrière, se veut d’ailleurs d’autant plus marquée que, outre le lien évident qu’entraîne le titre, Suda décrivait le projet comme s’inscrivant dans la continuité de KILLER 7 et NO MORE HEROES. Les deux jeux faisant partie du haut du panier de la production de Suda, autant dire qu’on attendait KILLER IS DEAD en confiance. À l’arrivée, le jeu tendrait surtout à révéler les limites de son auteur et surtout de son rythme de création effréné.

Image de prévisualisation YouTube

Car si Suda s’est fait dernièrement remarquer, c’est aussi pour sa productivité absolument sans équivalent à l’heure actuelle : KILLER IS DEAD est en effet le septième jeu en trois ans au générique duquel on retrouve son nom. Pareil rendement a de quoi laisser pantois, surtout quand on le compare avec d’autres créateurs en vue qui ne s’impliquent pour leur part que dans un seul jeu tous les trois quatre-ans. L’explication derrière ce foisonnement créatif est en réalité toute simple. Suda ne s’est réellement impliqué en tant que designer que sur un seul des sept jeux en question, le shooter iOS LIBERATION MAIDEN. Sur le reste, il n’était que producteur ou se contentait des postes de scénaristes et de réalisateur créatif ou exécutif. Comprendre par là donc que son implication sur chaque projet n’était probablement pas la plus optimale qui soit. Un fait qui avait été mis en lumière au moment de la sortie de SHADOWS OF THE DAMNED, lorsque l’on avait appris que le vrai responsable du jeu était Massimo Guarini, alors que la promo ne mettait en avant que Suda et Shinji Mikami, tous deux producteurs. Mais si ce dernier titre et LOLLIPOP CHAINSAW tenaient encore la route, KILLER IS DEAD démontre que chez Suda, le trop finit par être l’ennemi du bien. À courir plusieurs lièvres à la fois, il finit par ne pas accorder à ses œuvres toute l’attention nécessaire et il en résulte un manque de finition évident. Comme souvent avec Grasshoper, la technique s’avère donc quelque peu défaillante (il faudra ici composer avec un tearing très prononcé) mais le souci s’étend également aux aspects qui font traditionnellement la force des œuvres de Suda. Si l’ambiance reste travaillée avec soin, en grande partie grâce à une représentation stylisée et la superbe bande-son jazzy signée Akira Yamaoka, la narration se révèle pour sa part clairement défaillante. À trop vouloir entretenir volontairement la confusion sur son récit, Suda masque en effet plutôt mal qu’il semble en réalité ne pas avoir grand chose à raconter. En témoigne d’ailleurs le fait que c’est au moment où l’on se dit que le récit commence à décoller qu’il se termine abruptement, sur une fin insatisfaisante ne résolvant quasiment aucun des enjeux posés. Plus frustrant encore, alors que Suda réussissait auparavant à introduire un aspect méta-discursif dans ses jeux, cette démarche apparaît dans le cas présent comme un simple gimmick un rien forcé ne visant qu’à asseoir la marque de son auteur. Ainsi, là où NO MORE HEROES parvenait à développer une réflexion sur la nature du joueur à travers son personnage principal, les cassages du quatrième mur de KILLER IS DEAD ne débouchent sur rien. Et des intentions initiales de Suda, notamment celle de faire de Mondo une version obscure de James Bond, on ne trouvera guère de traces, sorti d’un mini-jeu de drague (en prime visiblement imposé par l’éditeur) qui aura valu au soft des accusations de sexisme un brin à côté de la plaque, d’autant que le problème principal de cet ajout est avant tout son manque d’intérêt total en termes de jeu.

On n’ira pas remettre en cause la créativité de Suda 51, et malgré tous ses défauts KILLER IS DEAD comporte son lot de passages barrés qui permettent à l’expérience du jeu de devenir par endroits mémorable. Mais il paraît difficile de nier que le bonhomme finit par trop se reposer sur ses acquis et capitaliser sur son statut de maverick et ses marques de fabrique sans trop se fouler. Avoir une voix unique ne suffit pas, encore faut-il risquer de ne pas la diluer, et, à enchaîner les projets bâclés, on ne serait pas forcément ravi de le voir devenir l’équivalent vidéoludique d’un Robert Rodriguez. Son prochain jeu, LILY BERGAMO, étant déjà annoncé sur PlayStation 4, il semblerait bien que Suda ne se soit pas décidé à lever le pied, mais il faut espérer que son retour au poste de designer principal lui permettra cette fois-ci de livrer à nouveau un jeu marquant plutôt qu’une énième série B sympathiquement bancale.

TITRE ORIGINAL Killer Is Dead
GENRE Action
ÉDITEUR Deep Silver
DÉVELOPPEUR Grasshopper Manufacture Inc.
CONSOLE Xbox360 / PS3
DATE DE SORTIE 30 Août 2013

Pas encore de commentaire

Laissez un commentaire